Le Liban constate que la solidarité arabe est un leurre

Vue sur le mur qui est en cours de construction entre Israël et le Liban, le nord d'Israël. 26 février 2020. Photo d'Anat Hermony / FLASH90
Vue sur le mur qui est en cours de construction entre Israël et le Liban, le nord d'Israël. 26 février 2020. Photo d'Anat Hermony / FLASH90

C’est dans le malheur qu’on peut compter ses amis ; le Liban en fait l’amère expérience lui qui, en communauté de destin avec les Juifs, aurait dû depuis longtemps suivre l’exemple de la Jordanie et de l’Égypte pour s’entendre avec Israël sur un nouvel avenir pacifique.

Du temps de Bachir Gemayel, les Israéliens se voyaient déjà en train de skier le matin dans la station de Mzaar Kfardébian, avant de plonger dans la Méditerranée l’après-midi. C’était un rêve qui a duré l’instant d’une respiration. La petite Suisse du Moyen-Orient s’est éteinte sous les coups de boutoir d’un islamisme pur et dur qui a transformé un pays riche en pays sous-développé.

Depuis quelques mois, le Liban est frappé par toutes les calamités, financières et sanitaires, tandis que les pays arabes, les pétromonarchies féodales assises sur leurs tas d’or, observent sans lever le petit doigt. La seule solidarité qui vaille pour eux concerne le consensus contre Israël, autrement dit contre «l’entité sioniste». Chacun pour soi et l’islam pour tous. Le coronavirus a aggravé une situation qui l’était déjà.

Le confinement et le couvre-feu nocturne ont détruit ce qui restait encore d’activité économique. Et pourtant les Libanais ne râlent pas bien qu’ils trouvent le temps long. Les classes défavorisées, les plus démunies, souffrent d’un manque de tout et se battent pour une simple bouchée de pain.

Mais cette situation ne date pas du coronavirus, plusieurs de nos articles en attestent. Nous sommes sensibles à ce pays parce que nous avons de nombreux amis exilés à Paris qui nous content leur vie passée comme s’il s’agissait d’une simple illusion. Ils souffrent de voir le Liban s’enfoncer dans le marasme. Certains étaient nos vrais amis et l’avaient démontré.

Nous avons toujours le souvenir brûlant d’un médecin qui, malgré les dangers, avait tenu à aider Israël pendant ses guerres et qui a fini assassiné par un véhicule, sa tête ayant buté sur un trottoir du boulevard de Courcelles à Paris. Il était convaincu que nous irions dîner, un jour, juifs et chrétiens sur la promenade de la Corniche à Beyrouth. Le sort en a voulu autrement.

La crise socio-économique s’est doublée d’une crise du régime. A ces deux dimensions s’ajoutent les pressions extérieures qui s’exercent sur le Liban faisant de ce pays un État tampon, coincé entre les ambitions des puissances régionales. Les chefs communautaires ont accaparé l’économie à leur profit menant à la destruction de l’économie libanaise via l’endettement en dollars pour les placer en bons du Trésor en livres libanaises avec des taux allant jusqu’à 40%.

Une politique systématique a coulé l’État libanais en le surendettant, à la grande joie des banquiers libanais. Le résultat ne s’est pas fait attendre, 50% des Libanais vont se retrouver sous le seuil de pauvreté d’ici à quelques mois.

Les Libanais ont toujours vu Israël comme leur ennemi existentiel, qui œuvrait selon eux pour la déstabilisation du Liban depuis des années. Mais une frange de la population résiste, orientée complètement dans l’orbite occidentale, par Arabie saoudite interposée, et elle veut construire un État fort, en distinguant l’ami du véritable ennemi, Israël n’étant pas le problème du Liban.

Elle rêve à nouveau de la période d’or du Liban, entre 1943 et 1970, avant que les Palestiniens ne sortent des camps et ne s’arment. Les relations inter communautaires étaient beaucoup plus détendues et la corruption régnait beaucoup moins. Le danger est venu des partis communautaires provocateurs et activistes, ainsi que des militants islamistes sunnites anti-Hezbollah. Le rôle régional de l’Iran s’est détourné vers ses prolongements en Syrie dans une région en pleine tourmente avec la présence activiste de la Russie et de la Turquie en Syrie.

La population libanaise est contrainte à de longues files d’attente devant les distributeurs de billets alors que, par opportunisme, les banques ont fermé. Dans cette ambiance délétère, les pauvres ne peuvent plus accepter les mesures de confinement, en particulier dans la région sud de Beyrouth. Des dizaines de milliers de familles bénéficient du programme d’aide du ministère des affaires sociales car beaucoup de professions sont dans la dèche.

Le gouvernement est aux abonnés absents depuis plusieurs mois au point d’être mis en défaut de paiement pour sa dette publique de 92 milliards de dollars représentant 178% de son PIB. La contestation publique est à son paroxysme se traduisant par des manifestations populaires face à la pénurie de devises fortes. Mais le Liban paie à présent la note des Hariri qui ont mené une politique ultra libérale dans les années 1990, s’inspirant d’ailleurs de celle de Netanyahou qui avait réussi à combattre la crise économique.

Le secteur industriel s’est beaucoup dégradé à la suite de la libéralisation des droits de douane qui a poussé beaucoup d’entreprises libanaises à fermer devant la concurrence des produits arabes, chinois, pakistanais et bangladais. Le Liban a ainsi perdu des pans entiers d’industrie à l’exception de quelques clandestins qui font de la contrefaçon en matière d’habillement et de textile. Mais quelques industries pharmaceutiques, métalliques et agroalimentaires se portent plutôt bien malgré tout. L’industrie de fabrication de meubles semble résister à la concurrence étrangère et surtout, l’importance du travail de l’or et des métaux précieux destinés à la fabrication de bijoux en partance pour la Suisse, en fait les premiers produits libanais d’exportation.

Le coronavirus, qui n’a fait que 16 décès grâce aux mesures de confinement prises rapidement, n’a fait qu’aggraver la situation économique. Les ports et aéroports sont fermés entraînant un arrêt des importations avec risque de pénurie car le pays achète à l’étranger 80% de ses besoins. Les prix flambent et le pouvoir d’achat s’écroule alors que la livre libanaise a perdu 75% de sa valeur. Les supermarchés sont à cours de marchandises tandis que les rayons en Israël explosent, à quelques centaines de kilomètres.

Pour faire face aux conséquences de la pandémie, le Liban a besoin de milliards de dollars mais la solidarité arabe n’existe pas. Les pétromonarchies du Golfe et les régimes féodaux du Moyen-Orient se font discrets pour ne pas avoir à intervenir alors qu’ils l’ont fait en 2006 quand il a fallu reconstruire des centaines d’écoles, de ponts et d’autres infrastructures détruites pendant la guerre avec les Israéliens. Mais à ce moment-là il fallait montrer la solidarité anti-israélienne.

Ces «amis» justifient leur froideur par l’obligation de sanctions imposées par les États-Unis au Hezbollah et à ses proches et ils mettent les Libanais dans le même panier. Alors tout le Liban paie la note d’autant plus qu’il est brouillé avec la Syrie avec qui il partageait les intérêts économiques. L’égoïsme arabe s’exprime ouvertement. D’autres pays arabes l’ont compris, qui ont misé sur une collaboration avec le « Satan » israélien. Le pays, qui était censé être le deuxième pays à ouvrir des relations diplomatiques avec Israël, s’enfonce dans une misère acceptée mais son honneur reste sauf. Il pourra s’effondrer restant digne comme le capitaine d’un bateau qui coule.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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