Le Kippour des tartuffes

Une séance plénière de la Knesset à Jérusalem le 17 février 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Une séance plénière de la Knesset à Jérusalem le 17 février 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Yom Kippour est derrière nous. La Tradition enseigne aux croyants que cette date solennelle dans le calendrier juif permet la rémission des péchés commis par eux envers Dieu, mais que pour ce qui est de ceux commis envers leurs frères humains, une demande de pardon expresse est nécessaire envers ceux qui ont été blessés, lésés ou trompés par l’une ou l’autre de leurs actions ou paroles.

Mon père évoquait parfois son étonnement en tant qu’enfant, dans son petit shtibel de Cracovie, avant la guerre, quand un des fidèles, déjà âgé, faisait le tour des présents dans la salle et, s’arrêtant devant chacun d’entre eux, enfants et adolescents compris, leur demandait : « Tu me pardonnes ? », « Tu me pardonnes ? »…

Il semble que dans l’Israël de 2020, au moins pour ce qui est des figures publiques, on soit par contre assez loin du compte, et j’en connais une bonne série qui pensent, sans doute sincèrement, avoir « expié » leurs péchés dans cette journée de jeûne et s’apprêtent à redémarrer, les batteries pleines de bonne conscience et d’autosatisfaction à toute épreuve.

A tout seigneur, tout honneur : je n’ai pas entendu le Premier ministre Binyamin Netanyahou demander pardon au peuple israélien pour sa catastrophique gestion du déconfinement après la première vague du Covid-19, qu’il avait par contre bien gérée.

Son comportement arrogant allait atteindre son apogée le 26 mai dernier, avec cette apparition télévisée toute en débonnaire paternalisme invitant les Israéliens à  « [aller] boire un café, une bière, avant tout faites la vie » (expression hébraïque, « taassou ‘haïm« , en gros « profitez à fond »).

Alors les Israéliens se ruèrent à « faire la vie », en effet, et on vit les rues, bars et lieux publics pleins de personnes sans masques, ne respectant aucune norme de distance; le gouvernement, pour sa part, tout à son autocongratulation, n’avait pratiquement rien préparé pour la suite, et ce n’est que deux mois plus tard, le 23 juillet, qu’il allait nommer le prof. Roni Gamzou coordinateur national de la lutte contre l’épidémie.

Depuis, celui-ci se tue à tenter de mettre quelque ordre dans l’anarchie ambiante, mais plusieurs ministres lui mettent des bâtons dans les roues au nom d’intérêts sectoriels, surtout orthodoxes, le Premier ministre ne semble pas vraiment soutenir ses efforts et Gamzou est cité ces jours-ci comme ayant dit à ses proches qu’il était arrivé à la « nausée ».

Je n’ai pas entendu non plus les si nombreux ministres et députés qui se sont « illustrés » ces dernières années demander pardon aux victimes de leur racisme déclaré.

Le député Miki Zohar, chef de la coalition et fidélissime de Binyamin Netanyahou, n’a pas pensé un instant s’excuser auprès des Palestiniens pour avoir déclaré que  » les Palestiniens n’ont qu’un seul défaut, celui de ne pas être nés Juifs ».

Pour sa part, l’ancien ministre et actuel député religieux Bezalel Smotrich, a encore à s’excuser auprès des Arabes israéliens pour avoir proposé de séparer les mères juives et arabes dans les maternités des hôpitaux, et la liste est encore très, très longue.

On dirait que toutes ces personnalités politiques, et leurs électeurs, qui se revendiquent comme des Juifs « fidèles », par opposition à ceux que Binyamin Netanyahou accuse d' »avoir oublié ce que c’est d’être Juif » (les partisans de la paix et de la justice sociale), passent complètement à côté du message du prophète Isaïe (Yeshayahou), qui devrait pourtant les toucher au plus profond, eux, les « bons Juifs », et qui est lu à Kippour dans toutes les synagogues:

« Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, un jour où l’homme humilie son âme ? Courber la tête comme un jonc, et se coucher sur le sac et la cendre, est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, un jour agréable à l’Éternel ?

Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés, et que l’on rompe toute espèce de joug; partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détourne pas de ton semblable ». (Isaïe 58, 5-7).

Isaïe semble avoir vécu au 8e siècle avant  l’ère chrétienne, et c’est tant mieux pour lui: dans l’Israël de 2020, il aurait risqué de se se voir traiter d’ « anarchiste », de « belle âme », voire de « gauchiste » et même de « traître » par les nombreux tartuffes qui sévissent dans la vie publique de notre pays et d’être ensuite physiquement menacé par ceux que leurs discours chauffent à blanc.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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