Le juge et l’électeur

« Les élections les plus importantes… à caractère existentiel… décisives pour l’avenir du pays… »

Cette dramatisation des enjeux n’est pas propre au scrutin du 9 avril. Elle est devenue rituelle, chaque consultation électorale se déroulant dans un contexte international – la situation tendue aux frontières – et national – l’âpreté des conflits internes à la société israélienne – qui ne prédispose pas à la sérénité du débat politique.

Mais pour cette élection de la XXIème Knesset, un élément inédit bouscule toutes les traditions électorales. Le Premier ministre, candidat à sa propre succession, sera probablement mis en examen dans au moins une des trois affaires où il est impliqué, le dossier 4 000.

Il aurait joué de son influence pour édicter des règles rapportant des centaines de millions de shekels à Bezeq (le France Télécom israélien) en échange d’une couverture médiatique bienveillante de la part du grand site d’information Walla, filiale à 100 % de l’opérateur historique des télécommunications. Une mise en examen n’obligerait pas le Premier ministre à démissionner.

Du moins sur le plan juridique : le chef du gouvernement pourrait rester en place pendant des années avant que le dernier recours soit épuisé. Mais sur le plan politique, imagine-t-on un Premier ministre présider la réunion hebdomadaire du gouvernement le dimanche matin et se rendre devant un tribunal l’après-midi ?

Ou encore devoir différer un voyage officiel à l’étranger pour répondre à la convocation d’un juge ? On n’en est pas encore là, mais le conseiller juridique du gouvernement, Avichai Mandeblit, à qui appartient la décision de mettre ou non le Premier ministre en examen, est l’objet de pressions intenses. Deux thèses s’affrontent.

Binyamin Netanyahou prétend que l’engagement d’une procédure qui ne pourrait être conclue avant le 9 avril influencerait le choix des électeurs en sa défaveur. Ses adversaires affirment que les Israéliens, avant de voter, ont le droit de savoir si le Premier ministre-candidat fait bien l’objet d’une mise en examen.

Tous les moyens sont bons pour convaincre Avichai Mandeblit de différer sa décision (une intense campagne de communication où figure en bonne place une vidéo rappelant les pressions que la gauche exerçait sur lui, il n’y a pas si longtemps !). C’est bien là le caractère sans précédent de cette élection. Le Likoud peut bien caracoler en tête des sondages, rien ne garantit à Binyamin Netanyahou qu’il sera en situation de former le prochain gouvernement, ni surtout d’y rester bien longtemps.

Le recordman de la politique israélienne se trouve confronté pour la première fois à un double défi : convaincre les électeurs – ce qu’il sait faire mieux qu’aucun autre -, et convaincre les juges, avec qui il aura beaucoup plus de mal à trouver la méthode et les arguments qui pourraient lui éviter la descente aux enfers.

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Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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