Le judaïsme rabbinique : continuités et ruptures

D’un point de vue historique, le judaïsme n’a cessé de se transformer, souvent de manière implicite, la halakha évoluant sous la pression des réalités sociales. Ces évolutions ont fréquemment conduit à un isolement croissant des Juifs vis-à-vis de leur environnement non juif ou laïc.

Certaines communautés ont préféré adopter le principe selon lequel, en cas de conflit entre la loi religieuse et la loi de l’État, c’est cette dernière qui prévaut, adaptant ainsi la jurisprudence rabbinique en conséquence.

En théorie, puisque la halakha est d’origine divine, elle ne tolère aucun compromis et impose à tout Juif l’obligation de respecter les commandements, indépendamment de ses croyances personnelles.

Le judaïsme se présente ainsi comme une religion s’imposant automatiquement à tout individu né d’une mère juive – sauf conversion -, tout en refusant d’appliquer ses règles aux non-Juifs, rendant leur intégration particulièrement difficile. Dans cette perspective, l’exigence des laïques de ne pas être soumis aux prescriptions religieuses apparaît au judaïsme rabbinique comme une revendication absurde.

Les tentatives de Maïmonide et d’autres penseurs visant à définir des « principes de foi » juifs ont échoué ; le judaïsme continue de fonctionner selon une stricte observance des 613 commandements. Il s’apparente ainsi à une « ethno-religion » : un groupe ethnique imaginé, dont les membres sont définis non par leur foi, mais par leur ascendance familiale ou communautaire.

À l’époque moderne, certains ont même élaboré un nationalisme extraterritorial, dépourvu d’ancrage religieux, fondé sur un dénominateur commun fictif : une origine prétendument génétique, sans fondement scientifique et contredite par les faits historiques.

La radicalisation du monde religieux

La halakha juive traverse aujourd’hui l’une des plus graves mutations de son histoire. Sous la surface, les milieux religieux et ultra-orthodoxes sont bouleversés par des transformations rapides et profondes.

Ces changements sont d’une telle ampleur que leurs élites dirigeantes ont perdu le contrôle de leurs fidèles et cherchent à rétablir l’ordre en durcissant leurs positions, multipliant les restrictions halakhiques censées endiguer la déstabilisation.

Faute de réponse intellectuelle ou théologique cohérente à cette crise, l’establishment rabbinique délaisse l’étude du judaïsme, mobilise ses ressources dans la sphère politique laïque, et puise désormais sa légitimité dans les rouages de l’État.

La politique ultra-orthodoxe concentre ainsi ses efforts sur l’instrumentalisation des institutions laïques afin de renforcer l’isolement communautaire, tout en en interdisant l’accès à l’éducation, maintenant ainsi ses membres dans l’ignorance. Délaissant le judaïsme proprement dit, les autorités religieuses investissent désormais le champ de la laïcité.

Aucune autorité halakhique n’a eu le courage de dénoncer l’emprise croissante de pratiques magico-religieuses : culte des tombeaux, amulettes, sortilèges, anathèmes et incantations. Aucun décisionnaire n’a osé condamner l’essor des rabbins-thaumaturges, qui exploitent la détresse des plus vulnérables à des fins lucratives, ni la criminalité rabbinique en pleine expansion.

Le judaïsme s’enfonce dans un mysticisme délétère, se livrant à des pratiques populistes comme l’installation de stands de tefillin dans les quartiers laïques ou la diffusion de slogans simplistes .Assisterons-nous un jour à l’émergence d’une figure capable de ramener le judaïsme à l’esprit critique et éclairé du Moyen Âge ?

Reverrons-nous naître des penseurs de la trempe de Maïmonide, d’Ibn Gabirol, d’Abraham ibn Ezra ou de David Kimhi ? Un maître de la halakha aura-t-il l’audace de briser les carcans de la législation existante pour l’adapter aux réalités contemporaines ?

Si la dérive morale actuelle n’est pas contenue, la religion telle que nous la connaissons pourrait bien s’effondrer sous nos yeux, comme le fit le communisme, dont la chute fut aussi soudaine qu’imprévisible.

En dépit des progrès culturels, la société israélienne demeure profondément segmentée. On peut affirmer qu’elle abrite plusieurs sociétés distinctes : les Arabes vivent séparés des Juifs, les Haredim se sont isolés de la société globale, et les colons vivent dans un État parallèle.

Cette fragmentation répond à une logique d’apartheid. Les Haredim, les Arabes et les colons se distinguent des autres citoyens en ce qu’ils ne partagent ni lieux de vie, ni repas, ni systèmes éducatifs, ni unions matrimoniales. Ce cloisonnement rigide entraîne des conséquences démographiques préoccupantes.

Israël est l’un des rares pays où l’identité nationale des citoyens est officiellement définie selon leur origine ethnique.

L’impuissance de la laïcité face au durcissement religieux

Face à cette situation, la société qualifiée de « laïque » échoue à proposer une alternative idéologique solide aux dérives du religieux. Les tentatives de rapprochement entre religieux et laïques s’effectuent le plus souvent à sens unique.

Le laïque, bien souvent, nourrit un sentiment d’infériorité face à « l’armoire des livres juifs », tandis que le religieux ne ressent aucune obligation de compromis à l’égard de la laïcité. La halakha contemporaine ne s’oriente pas vers l’accommodement, mais vers un durcissement doctrinal.

La vie du croyant est régie par des prescriptions dogmatiques, tandis que le laïque tente de forger son propre itinéraire, fait de doutes, de dilemmes et d’expériences personnelles, dans un monde fondé sur le pluralisme des idées, le scepticisme méthodique et la pensée critique.

La société tend à attribuer aux religieux une sensibilité particulière que les laïques sont tenus de respecter, sans accorder à ces derniers des principes équivalents que les religieux devraient eux aussi honorer.

Le laïque continue souvent à pratiquer certains rites religieux comme de simples traditions culturelles, vidées de toute portée spirituelle – des cérémonies privées de sens, des symboles désincarnés. Il serait vain d’ignorer la réalité : la quête du sacré et la soif du merveilleux sont des dimensions constitutives de l’être humain, au même titre que les pulsions négatives que la culture s’emploie à canaliser.

Les laïques ont pris l’habitude de se justifier en affirmant qu’ils ne sont pas « antireligieux », mais simplement opposés à la coercition religieuse. L’expression « antireligieux » est perçue comme une remise en cause du droit de chacun à vivre sa foi. Or, réduire le débat entre religieux et laïques à la seule question de la contrainte empêche de formuler une critique en profondeur du concept même de religion, et du judaïsme en tant que tel.

Aujourd’hui, la société israélienne est composée de communautés étanches, relativement isolées les unes des autres. Plus de soixante-dix ans après la fondation d’Israël, et plus d’un siècle après les premières implantations juives en Israël, religieux et laïques – à de rares exceptions près – ne partagent ni repas, ni mariages, ni études, ni lieux de travail, ni quotidien.

Il est utile de rappeler que la rupture entre les premiers chrétiens et les Judéens fut motivée par leur incapacité à partager la même table. Que deviendront, demain, les sionistes religieux, les colons et les ultra-orthodoxes ? Nul ne peut le dire.

Ce qui semble certain, en revanche, c’est qu’ils ne disparaîtront pas, mais qu’ils évolueront de l’intérieur, jusqu’à peut-être s’intégrer à une société plus large que leurs leaders s’efforcent encore de fuir.

Crise du judaïsme dans un État juif

Le judaïsme est en perpétuelle transformation. Pourtant, face aux bouleversements contemporains, il risque aujourd’hui un lent déclin. Ironie du sort : c’est précisément la fondation de l’État des Juifs qui a confronté la halakha à la plus grave crise de son histoire.

Ce tournant s’est produit au moment où l’humanité entrait dans l’ère des Lumières et s’éloignait progressivement des religions. A posteriori, on peut affirmer que la halakha a échoué dans sa tentative de régir la vie juive au sein d’un État souverain. Elle a manqué du courage nécessaire pour s’adapter aux réalités politiques et sociales de cette nouvelle condition.

Ses autorités rabbiniques n’ont pas su réviser des commandements devenus obsolètes, parfois contraires à l’éthique contemporaine et aux exigences du progrès. Elles ont préféré le repli sur soi, érigeant des murs et de nouvelles barrières pour tenter de contenir le séisme idéologique qui les ébranle.

À la place des grandes figures intellectuelles qui façonnaient jadis le judaïsme, émerge un rabbinat en crise, dérivant vers la mystique, un messianisme excessif et l’exploitation des plus fragiles.

L’activisme politique visant à imposer la religion aux laïcs révèle en creux une crise de foi chez les religieux eux-mêmes. Ce n’est plus le désir de renouveau qui anime leurs dirigeants, mais une peur viscérale du changement.

Les conséquences de cette frilosité ne se sont pas fait attendre : la halakha traverse aujourd’hui un déclin intellectuel sans précédent. Sa faiblesse s’incarne dans la médiocrité de ses élites : nombreux sont ses défenseurs devenus des agents du culte, parfois corrompus, coupés de toute réflexion spirituelle et éthique. Ils ont renoncé à affronter les grandes questions de la foi, préférant cibler les laïcs à travers des formes de harcèlement religieux. Faute de courage pour se réformer, la halakha a fini par s’aliéner les Juifs.

Il est peu probable que les religions disparaissent, mais elles devront se réinventer profondément. Le judaïsme rabbinique, tel qu’il s’exprime dans la littérature talmudique, semble peu promis à une transformation radicale.

En même temps, le libéralisme et l’humanisme n’ont pas su proposer une réponse intellectuelle solide face à la montée du religieux et à ses effets délétères. Le libéralisme, l’humanisme et le progrès scientifique n’ont pas constitué un rempart suffisant contre la montée du racisme et de la violence. Mais il n’est pas improbable que le monde religieux s’effondre de l’intérieur, sans intervention extérieure.

Nombreux sont ceux qui affirment, à juste titre, qu’un État juif ne peut être pleinement démocratique, et qu’un État véritablement démocratique ne saurait être juif par essence. Plus encore – aussi paradoxal que cela puisse paraître – un judaïsme fondé sur une conscience exilique ne peut pleinement s’épanouir dans un État souverain, et un État souverain ne peut se définir comme juif sans contradictions internes.

à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
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