Le jour d’après

Ce n’est pas vrai que l’on ne pense pas déjà au jour d’après en Israël. Mais ce n’est pas la question du sort de Gaza, une fois le Hamas liquidé pour de bon, qui fait l’objet de discussions publiques. La majorité des israéliens ne veulent pas parler d’occupation, d’Etat palestinien, d’administration, ils ne rentrent pas encore dans ce débat.

Il y a plus urgent.

Nous ne sommes plus les mêmes et nous nous sommes découverts.

Nous avons découvert que le peuple d’Israël, la société civile était l’arme la plus puissante.

Une société qui a lancé en moins de 24 heures une opération d’entraide à échelle nationale. Ce n’est pas juste apporter aux soldats des caisses de nourriture, de douceurs et de chaussettes, ce n’est pas juste cuisiner des repas pour les réfugiés israéliens exilés de leur maison, de leur villes, de leur village détruit ; ce n’est pas juste le volontariat dans les exploitations agricoles qui ont perdu 50 000 employés du fait de la guerre, ce n’est pas du fait que chaque micro corps décisionnel, mairie, associations, réévalue chaque jour la décision d’ouvrir les écoles, les entreprises , les restaurants ; ce n’est pas juste que le secteur privé a également démontré une générosité absolue inconnue jusque-là, ou que les familles de otages se sont organisées comme une véritable délégation aux affaires étrangères.

C’est tout ça à la fois.

La société israélienne s’est transformée en 24 heures en ministère de la Sécurité, ministère de l’Éducation, ministère de l’Économie, ministère du Tourisme etc…

Tandis que la classe politique, le gouvernement, le Premier ministre sont violemment critiqués et que l’impatience de les voir quitter le pouvoir ne parvient à être canalisée que parce que l’union vers la victoire est la plus grande révélation.

Comme parvenir à nous voir pour la première fois dans le reflet d’un miroir. Le miracle tant recherché pendant 75 ans. Et le sentiment euphorique qu’il procure fait souffler sur le peuple une force et une détermination jamais rencontrées.

Alors chaque camp a déjà commencé à faire campagne pour l’après. La société civile et le gouvernement.

Les lignes de démarcation dans le peuple ne sont plus celles qui nous avaient été imposées par des politiciens déconnectés du peuple et usant de rhétoriques clivantes (quel que soit leur bord).

La société est unie. Des gens, des groupes se découvrent et se parlent pour la première fois. Combattent ensemble. Aident ensemble. Et reconnaissent qu’ils sont tous dans le même bateau.

Et tout le monde aime ça et veut que ça dure. Et que ça se sache

Il suffit de regarder les messages à la télévision et surtout les publicités qui ne vendent plus de produits sans référence à la guerre et à son issue victorieuse. Et c’est la société civile qui est la plus grande startup d’entraide, alors elle use de messages forts pour dire qu’elle est devenue une force indépendante qui demandera désormais des comptes à ses politiciens, comme des membres d’un conseil d’administration géant demandant des rapports à son directeur général. Avec l’option de le remercier pour ses services et de s’en doter d’un autre.

L’armée ne sera pas épargnée mais elle l’a déjà compris et redresse ses torts petit à petit. Elle multiplie ses messages pour dire qu’elle a compris enfin que les soldats, pas les très haut gradés aux postes de direction, non, les soldats, les réservistes, les appelés et les milliers qui ont demandé à s’engager pour la première fois, quel que soit leur âge constitue la force et l’âme de Tsahal, l’armée du peuple. Et la détermination des soldats, surtout des plus jeunes, force le respect et rassure sur une issue militaire positive.

Les dirigeants militaires ont compris que c’était notre plus grand atout pour gagner. Quelque chose que tout le monde avait ignoré jusqu’à présent.

L’armée sera donc la première pardonnée, car c’est la famille. Tout le monde, et maintenant tout le monde vraiment, a au moins un membre de sa famille, de ses amis, de ses collègues, de ses voisins qui est soldat.

Ou un otage.

Le pays a passé, et passe encore, eu égard aux difficultés d’identification des corps mutilés et brûlés du 7 octobre, des jours dans les cimetières, dans les maisons des endeuillés (la plupart du temps de parfaits inconnus la veille) pour réconforter les familles qui ont perdu un proche. Car chacun se dit que cela aurait pu lui arriver personnellement. Alors on a mal et on pleure pour le laïque, le religieux, celui de droite comme celui de gauche, le juif comme le druze, l’arabe, le bédouin, le chrétien, l’hétérosexuel comme l’homosexuel, celui du nord du sud, du centre et de la « périphérie sociale », les villes plus pauvres, des implantations. Tous.

Égaux mais différents et capables d’union sacrée.

Ça va encore plus énerver nos voisins génocidaires et leurs amis qui haïssent notre liberté et notre amour de la vie.

Ça va forcer aussi à établir la vraie nature de notre relation avec les Arabes israéliens, dans les deux sens. Tous ceux qui manifestent activement leur désir de faire partie intégrante du peuple d’Israël, et les autres.

La nécessité de reconnaître l’incroyable lien filial avec les Druzes. Une communauté de destin lié à la vie à la mort qu’il faudra chérir officiellement intégrer dans notre communauté nationale fondatrice.

L’interdiction absolue de tenter encore de nous diviser pour régner, mais l’obligation supérieure de réparer nos blessures profondes.

Et de nous permettre de vivre dans un pays aux frontières sûres. Aucun israélien ne laissera le gouvernement avorter la tâche d’éliminer toute menace terroriste de Gaza, de détruire le Hamas et de ramener en vie les otages.

Personne.

C’est aussi pourquoi les appels et pressions aux cessez-le-feu sont lettre morte. Cette fois, le peuple forcera son gouvernement à combattre jusqu’au bout. La dynamique a changé. Ce n’est pas un autre épisode classique du conflit israélo-palestinien. Toutes les cartes sont sur la table et les joueurs ne sont plus les mêmes.

Nous avons vu les survivants de la Shoah dont les enfants, petits-enfants, voisins ont été victimes de la barbarie d’hommes enragés. La même barbarie à laquelle ils ont survécu une fois et qu’ils pensaient ne plus connaitre en Israël, le refuge de tous les Juifs. Nous les avons vu pleurer et nous sommes déterminés à faire tout, absolument, tout pour que cette menace disparaisse.

C’est ce que je sais aujourd’hui du jour d’après.

Et j’espère qu’il arrivera bientôt. Tout comme le retour des otages en vie.

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah. Après un passage au Keren Hayessod, une activité de consultante en relations publiques pour des clients canadiens, européens et israéliens, elle est désormais DIrectrice des missions en Israel pour CIJA.
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