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Le Groenland n’est pas le Venezuela. Ce n’est pas non plus Chypre

Illustration générée par l’auteur à l'aide d'outils d'intelligence artificielle.
Illustration générée par l’auteur à l'aide d'outils d'intelligence artificielle.

Les marges de l’Europe révèlent son cœur. De Chypre au Groenland, la souveraineté ne se perd pas dans les moments de crise, mais s’érode par la tolérance, la routine et le retard. Ce qui paraît lointain ou marginal est souvent l’endroit où la volonté européenne est mise à l’épreuve en premier, et où son avenir se décide silencieusement.

De Chypre au Groenland, la souveraineté européenne ne se perd pas par la crise, mais par l’érosion silencieuse du temps

À Chypre, ce qui a été toléré est devenu durable tandis que le droit demeurait intact en apparence.

Le Groenland n’est pas le Venezuela : aucun fondement juridique à l’usage de la force, aucun régime criminel. Et pourtant, sans annexion ni rupture du droit, la présence, les infrastructures, le capital et la sécurité recomposent déjà les équilibres.

L’évocation du Groenland par le président Trump n’a fait que révéler une logique d’un monde redevenu transactionnel. Ce mécanisme se reproduit partout où la souveraineté est lointaine et protégée.

Vue de Jérusalem, une évidence demeure : les alliances ne tiennent que lorsqu’elles ne remplacent pas la liberté de décider, de dissuader et d’agir.

Depuis un demi-siècle, Chypre a porté le coût de l’hésitation européenne

Ce qui a été toléré s’est figé en habitude, et ce qui est devenu habituel a cessé d’être interrogé. L’occupation a été « gérée ». Le droit est resté sur le papier. L’illégalité s’est normalisée.

Varosha, ville placée sous résolutions onusiennes et rouverte unilatéralement, a redéfini les faits sur le terrain : la Cour européenne des droits de l’homme reconnaît l’effectivité du contrôle exercé par la Turquie. L’Europe a condamné, s’est ajustée, puis est passée à autre chose. Le droit est resté sur le papier. La dépendance est devenue réalité.

La souveraineté s’érode par accumulation, non par déclaration. Un cas où un fait militaire initial a été transformé en réalité politique durable par l’acceptation européenne. Ce modèle n’a pas disparu. Il réapparaît.

Ce que Chypre révèle pleinement, le Groenland le montre aujourd’hui en filigrane

Dans le nord occupé de l’île, l’irréversibilité a été intégrée à la vie quotidienne par l’eau, l’électricité, les données et l’administration[1]. Le contrôle s’est fondu dans la routine. Au Groenland, les instruments diffèrent, mais la logique demeure : droits de bases, capital, minerais critiques, connectivité stratégique, récit.

Ce n’est pas une conquête, c’est une conversion : pas des drapeaux, mais des fonctions. Infrastructures. Capitaux. Présence. Dépendance. Des faits construits discrètement, difficiles à inverser.

Chypre met également à nu le réflexe européen : pendant des années, l’Union n’a pas affronté l’occupation, elle l’a contournée. Les cadres ont été renouvelés. Les mandats prolongés. L’assistance programmée. Le résultat a été une complicité fonctionnelle : une illégalité stabilisée par la procédure[2].

Le danger pour le Groenland n’est pas la coercition : c’est la répétition. La distinction est essentielle, car toute utilisation de la puissance n’est pas illégale – mais toute invocation de la légalité ne résiste pas au temps.

Le Venezuela constitue un dossier juridique distinct

Une opération extraterritoriale étroitement définie contre un régime fonctionnant comme une entreprise criminelle, accusé de narcoterrorisme et de dommages transfrontaliers, peut être invoquée au titre de la légitime défense au regard de la Charte des Nations unies – mais uniquement sous des critères stricts de nécessité et de proportionnalité, et à condition que les preuves soient examinées publiquement.

Lorsqu’un État est incapable ou non disposé à mettre fin à une menace imminente et continue, la force peut être licite pour la neutraliser, temporairement et sans aucune revendication territoriale.

La souveraineté n’est pas une licence pour exporter la prédation. Dès lors que le langage de la sécurité glisse vers le contrôle, la compensation ou l’accès aux ressources, la légalité se mue en extraction.

La libération n’est pas une transaction

La richesse appartient aux peuples, non comme paiement, garantie ou butin ; le Groenland ne présente aucun de ces déclencheurs.

Il n’y a ni régime criminel, ni menace transfrontalière, ni argument d’ « incapacité ou de refus ». Le Groenland est une démocratie autonome au sein du Royaume du Danemark, ancrée dans des dispositions constitutionnelles contraignantes qui reconnaissent le droit du peuple groenlandais à l’autodétermination conformément au droit international. Son avenir ne peut être requalifié en nécessité stratégique d’un autre État.

Lorsqu’une pression s’exerce ici, il ne s’agit pas de maintien de l’ordre, mais de levier. Le discours sécuritaire se conjugue avec l’argent, l’investissement et l’inéluctabilité. Non pas une annexion par la force, mais une annexion douce : une annexion par la fonction.

C’est la même méthode que l’Europe connaît déjà à Chypre : ce qu’Ankara a construit dans le nord occupé par les infrastructures, les services et la dépendance, Washington l’expérimente aujourd’hui au Groenland par les droits de bases, le capital, la connectivité stratégique et le récit.

Des acteurs différents, des théâtres distincts, une logique identique.

La souveraineté n’est pas saisie : elle est concurrencée

Jusqu’à ce que les alternatives deviennent risquées, solitaires et coûteuses.

Le schéma était visible bien avant les déclarations récentes du président Trump :

  • présence diplomatique permanente à Nuuk,
  • accords élargis sur les bases,
  • infrastructures stratégiques,
  • capitaux déployés avec le consentement local et sous couvert de bienséance alliée.

Ce n’étaient pas des signaux, mais des faits – construits par des signatures et des budgets, donc plus difficiles à défaire. L’Europe a répondu par la procédure. Washington a agi. La présence et le capital ont façonné les résultats.

Il y a deux mois, dans High North News, j’indiquais déjà que le Groenland était appelé à devenir le prochain test de souveraineté de l’Europe (analyse également publiée en français).

Ce test est désormais en cours. Non en raison de la rhétorique, mais parce que la dépendance s’accumule plus vite que le droit. Les sondages et les tribunes font gagner du temps. Les bases, les investissements et la connectivité créent de la gravité.

L’annexion douce n’est pas une affaire de drapeaux, mais de rendre l’alternative – la distance vis-à-vis des États-Unis – risquée, solitaire et coûteuse.

Ce que l’Europe a toléré à Chypre, elle le découvre aujourd’hui au Groenland

Et ce qu’elle accepte aujourd’hui au Groenland ne s’arrêtera pas là.

Car il ne s’agit pas d’un lieu, mais d’une grammaire de pouvoir : partout où une souveraineté est lointaine, juridiquement complexe et protégée par une puissance extérieure, la protection tend à se muer en droit de regard, le partenariat en dépendance, et la présence en irréversibilité.

Ce mécanisme ne vise pas seulement l’Arctique. Il concerne aussi les territoires européens extra-continentaux, ceux qui concentrent des infrastructures critiques – maritimes, énergétiques ou spatiales – loin du centre politique mais au cœur des intérêts stratégiques.

Si l’Europe accepte que la sécurité serve de monnaie d’échange pour l’accès, les ressources ou la décision, elle ne perdra pas sa souveraineté d’un coup. Elle la rendra négociable, fragment par fragment. Et c’est toujours ainsi que les garanties cessent d’en être.

Chypre compte à Jérusalem ; le Groenland aussi, derrière des portes closes

Israël n’a jamais délégué sa souveraineté. Non par doctrine, mais par survie. Les alliances ne tiennent que lorsqu’elles ne remplacent pas la liberté de décider, de dissuader et d’agir. L’Europe redécouvre ce qu’Israël a appris depuis longtemps : l’autonomie n’est pas une rupture avec les alliés ; c’est ce qui rend les alliances crédibles lorsque les intérêts sont tarifés. Le retard a un coût. Une souveraineté laissée inactive ne patiente pas, même entre amis.

L’Europe doit désormais agir au nom de son propre droit. La garantie sur Chypre s’est déplacée : la Turquie l’a violée, le Royaume-Uni s’est retiré, et la responsabilité incombe désormais à l’Europe. Chypre est un territoire de l’Union sous occupation, et cette occupation doit prendre fin.

La même clarté est requise au Nord. Le Groenland, bien qu’en dehors de l’Union depuis 1985, est européen par le droit, par son peuple et par les conséquences stratégiques qu’il emporte. Il n’est pas à vendre.

Une Union qui tolère des garanties violées à Chypre et une ambiguïté stratégique au Groenland déclare la souveraineté négociable. Une puissance différée est une puissance refusée.

[1] Shay Gal, Operational Partition : How Ankara Is Engineering Irreversibility in the Occupied North of Cyprus, SigmaLive English, novembre 2025.

[2] Shay Gal, Operational Complicity : Europe’s Quiet Role in Cyprus’ Occupation, SigmaLive English, décembre 2025.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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