Le grand schisme

Visiblement, l’avalanche avait emporté sa si fameuse attitude de retenue. Non pas l’avalanche de missiles, de sirènes, de courses à l’abri. Celle des images, des déclarations, des démonstrations, des répétitions, du en continu, des journalistes, militaires, politicards, experts, des présentatrices, des fakes, des Breaking news….. Des Trumpitudes, des Benjaminethhanyaoutismes, des Ayatollatives. Un torrent qui, lui dit-il, engloutit tout, famille, boulot, le quartier, la nuit, le jour, amis, plaisirs n’en parlons pas….

Même la femme de son si vieux copain, d’habitude vive, critique, ironique, paraissait acquiescer, partager l’évidence que son libraire  de mari s’apprêtait à asséner à un Jonathan un peu éberlué.

C’est le grand schisme.

Sous l’écume des jours récents, comme aurait dit Boris Vian, sous ces contes de bruits et de fureurs racontés par des idiots, comme l’a dit Shakespeare et l’a repris Faulkner, se révèle une fracture fondamentale. Ontologique, pour employer un grand mot pour un grand maux.

Un Jonathan qui n’eut alors d’autre ressource que de lui proposer : raconte moi ça.

Le Faux.

La première branche du schisme. Le monde entier vit maintenant sous le règne de l’image. Un envahissement qui sature le temps et l’espace de l’espèce humaine. La matière ne manque pas. L’ogre médiatique se nourrit du drame. Guerres petites et grandes offrent une source inépuisable d’explosions, ciblages, combats, violences. Accidents, attentats, feu, tempêtes, meurtres se proposent incessamment. Le spectacle est aussi devenu roi. Le sport, la musique, sous toutes formes, sont devenus le vocabulaire d’un langage universel, toutes générations confondues, local comme international. Et les « news ». L’information coule à jus continu, par tous canaux, partout, partie singularisée localement, partie partagée mondialement. Sur ce fond sonore et visuel, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, une foule d’acteurs jouent épisodiquement leur rôle. Les « politiques » volent souvent le spectacle aux acteurs professionnels, artistes, journalistes, gourous de toutes sortes. Les médias, eux, constituent la force armée de ce tsunami. La « TV » trône au centre névralgique des habitats individuels. Ordinateur, internet, Wifi, étendent leur trame dans tous les lieux de présence humaine, personnelle ou professionnelle. Un ensemble qui trouve son aboutissement ultime avec le « smartphone », cet « objet animé universel qui s’attache à nos âmes et les force d’aimer, » comme aurait pu l’écrire un Lamartine contemporain.

Un univers imaginaire, face visible d’un iceberg, qui s’impose sans révéler d’ailleurs son substrat clandestin. Celui des forces transnationales, financières, économiques, qui génèrent, entretiennent, développent cet édifice. Dont le pouvoir des grands monstres technologiques donnent une première idée. Celui aussi de courants religieux omnipuissants, omniprésents, omni-réactionnaires.

Le Vrai.

La branche alternative du schisme. En fait, la vie. La vie des gens. Connectée au monde d’image mondialisée, stéréotypée. Mais essentiellement sous contingence humaine. Immédiate, personnalisée. Seulement visible si l’on sait s’extraire de l’univers image. Permettant de découvrir la réalité de la terre. Les plaines vertes d’Europe centrale, les montagnes ocres du Sinaï, les vignes du Bordelais, la Mer de Chine, aussi bien Ottawa ou Hanoï qu‘un village ougandais ou un autre au Costa Rica. La réalité de l’activité économique régionale, commerce, artisanat, services, comme la sonnerie de la boulangerie Haute Rue, comme le sifflet de sortie d’usine à Canton. La réalité de la vie de famille. « A la maison », à l’école, « au boulot ». Avec ses difficultés de fins de mois, ses joies, mariages, naissances, ses difficultés, santé, vieillesse. Les voisins, les vacances, le jardin, la voiture. Avec toutes les dimensions de la vie collective. Cette mystérieuse IA, Intelligence artificielle, qui vient bousculer soudainement le présent et le futur de tous. Le besoin de sécurité qui fait qu’on fait du policier ou du gendarme autant un représentant de réassurance que de contrainte. Le casse-tête du transport, de son mode selon les besoins, de son coût, de sa transformation. Le « Chez-soi », maison ou appartement, qu’on surveille plus souvent comme le lait sur le feu, prolongement de soi-même, de la cellule familiale. Avec la relation aux autres que la vie sociale et la vie culturelle  permet d’établir et d’étalonner selon chaque individualité.

Le vrai monde. Le monde du vrai. Qui a ses propres joies et ses propres drames. A dimension individuelle. Un de ses drames consistant justement à absorber la dramatique continuelle du faux. En limitant son impact, en la rapportant à sa propre réalité, sans  pour autant l’ignorer totalement.

Schisme entre virtuel et réel, donc ? interrogea Jonathan,

La réponse tomba sans ambages. Nous y sommes. C’est une certitude, l’écart ne fera que se creuser. C’est le risque. C’est aussi la chance du réel. L’excès du virtuel renforcera le penchant  humain, qui est son épanouissement dans sa vie de nature, sa vie vraie. Plutôt observer le vol d’oiseaux en transhumance à Césarée que de découvrir une nouvelle application AI.

Cela oblige les hommes à devenir plus homme. A prendre pleine conscience du phénomène. A se protéger. Par exemple en soumettant  l’artifice du politique au contrôle entier des citoyens. A preuve, le maire est le seul acteur politique crédible et respecté. En éduquant à démêler le vrai du faux……

En suivant le conseil du Candide de Voltaire  « cultivons notre jardin ».

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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