Le gouvernement israélien d’inertie nationale en sursis

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le Premier ministre suppléant et ministre de la Défense Benny Gantz dirigeant la réunion hebdomadaire du cabinet au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem le 7 juin 2020. Photo de Marc Israel Sellem / POOL
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le Premier ministre suppléant et ministre de la Défense Benny Gantz dirigeant la réunion hebdomadaire du cabinet au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem le 7 juin 2020. Photo de Marc Israel Sellem / POOL

Si des questions secondaires, voire négligeables, mettent en danger la coalition gouvernementale, il est à craindre qu’elle explose lorsque les questions sérieuses seront débattues à la Knesset. La grande majorité de la population ignorait l’existence de la thérapie de conversion qui ne touche que quelques individus.

La thérapie de conversion, parfois appelée thérapie de réorientation sexuelle, est un ensemble de traitements pseudo-scientifiques d’origines diverses, permettant à des homosexuels, bisexuels et même transgenres d’évoluer vers l’hétérosexualité. Il n’existe en fait aucune preuve fiable que l’orientation sexuelle peut être changée, et certaines études médicales signalent que ces thérapies sont inefficaces et potentiellement dangereuses.

Au moment où la crise sanitaire et économique due au coronavirus s’aggrave, les députés et ministres se querellent sur un sujet aussi peu porteur au point de mettre en cause l’existence du gouvernement d’unité nationale, devenu au fil des événements gouvernement d’inertie nationale. On pouvait imaginer que la crise entre le Likoud et Bleu-Blanc prendrait des proportions inquiétantes sur une question autre que ce sujet mineur. Le vote du 22 juillet sur le projet de loi interdisant la thérapie de conversion a exacerbé les tensions et menacé de recourir à de nouvelles élections.

Pourtant la question du budget est la seule qui pourrait faire exploser la coalition. Le ministre de la Défense Benny Gantz exige un budget sur deux années contre l’avis de Netanyahou qui veut garder ses options électorales ouvertes pour novembre 2021. De leur côté, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances estiment qu’il est impossible de faire des plans à long terme en pleine crise des coronavirus.

Il est clair que le différend budgétaire n’est pas économique mais politique. Le vote du budget, assimilé à un vote de confiance pour le gouvernement, doit être approuvé avant le 25 août faute de quoi la Knesset est dissoute automatiquement pour ouvrir la voie à de nouvelles élections en novembre qui ne changeront en rien le spectre politique actuel.

Le gouvernement a suffisamment de difficultés avec le coronavirus qui a donné des ailes au ministre de la Santé Yuli Edelstein pour s’opposer frontalement au choix du premier ministre qui préférait Barbash au général Amir Aboulafia. Une solution intermédiaire a été trouvée pour éviter le clash en pleine pandémie, mais la crédibilité du premier ministre a été écornée après une sorte de rébellion au sein de la majorité. La crise interne au Likoud a eu lieu devant les caméras.

Ce fut d’abord l’accrochage violent entre le ministre des Finances Israël Katz et le chef de la majorité Miki Zohar sur des questions personnelles. Puis ensuite la mise en lumière de la crise entre le Likoud et Bleu-Blanc en pleine séance filmée à la Knesset, lorsque le ministre David Amsalem chargé des relations avec le Parlement a accusé les partisans de Gantz d’être des escrocs politiques. La sémantique politique n’a plus de limites.

Les religieux orthodoxes ont trouvé une nouvelle raison de s’opposer à Benny Gantz qui, en sous main, a orienté le vote à la Knesset au point que certains députés du Likoud ont été filmés en train d’applaudir au terme du vote. Les religieux n’ont pas apprécié sa déclaration publique : «La thérapie de conversion est née dans le péché  et sa place est en dehors de la loi et de la norme publique. C’est pourquoi nous voterons aujourd’hui en faveur de la loi et contre la thérapie de conversion. C’est pourquoi nous sommes ici. Nous avons promis et nous avons l’intention de donner suite. C’est la bonne chose à faire». On se pose déjà la question de savoir comment ces orthodoxes collaboreront au sein d’un nouveau gouvernement dirigé par le premier ministre de rotation en novembre 2021.

Alors durant cette crise, Netanyahou adopte une position classique de chantage. Il décidera d’élections anticipées en novembre si le chaos politique persiste. Cette épée de Damoclès au dessus du gouvernement donne l’impression qu’il ne survivra pas. La preuve est qu’il ne parvient pas à trouver une position commune pour lutter efficacement contre la pandémie. Les questions politiques et de clans priment sur l’intérêt national et bloquent les mouvements.

Netanyahou, de son côté, perd chaque jour de sa crédibilité avec les manifestations presque quotidiennes contre lui. C’est devenu une question de personne et non de politique. Il n’arrive pas à faire admettre à ses partenaires son projet de distribution de six milliards de shekels de mesures économiques car les opinions divergent sur la répartition de ces aides.

Cet intermède montre la vulnérabilité du premier ministre qui compte sur de nouvelles élections pour obtenir sa propre majorité, ce qui est un pari audacieux. L’effondrement de l’économie, des centaines de milliers de chômeurs, des entreprises en perdition, des commerces abandonnés, des centres commerciaux à la dérive, voila des arguments qui joueront sur le résultat des élections. Il n’est pas certain que ce soit le bon moment pour Netanyahou mais la menace est une bonne méthode pour apporter le calme au sein du gouvernement.

Mais fait nouveau, Netanyahou doit à présent juguler la fronde au Likoud. Rien ne va plus au parti. L’unanimité en faveur du premier ministre s’effiloche avec l’aggravation de la crise du coronavirus et les manifestations de rues presque quotidiennes. La parti bouge tandis que les militants semblent se réveiller d’une grande torpeur. C’est le moment choisi par différents clans au sein du Likoud pour se rebeller contre le premier ministre ; les plus actifs se trouvent à la droite du parti, en communauté d’idéologie avec Naftali Bennet et Ayelet Shaked. Les responsables ont déclaré que si le mandat de Netanyahou se poursuivait, alors le Premier ministre pourrait détruire le Likoud, dont l’ordre du jour est dicté par ses affaires personnelles.

Des informations concordantes, relayées par le site de droite Aroutz-7 montrent que des hauts responsables actuels et anciens du Likoud, dont certains sont actuellement membres de la Knesset, se sont réunis pour tenter de remplacer le Premier ministre et président du parti. Ils accusent Netanyahou d’avoir négligé les objectifs du parti au profit de ses affaires personnelles.

Ils veulent donc rétablir le Likoud sur sa vraie voie. Ils le soupçonnent de ne pas vouloir appliquer la souveraineté en Cisjordanie et de n’avoir rien fait pour changer le système judiciaire et la puissance des médias : «Netanyahou s’est présenté comme un ailier droit et un dirigeant de droite, mais il a en fait agi pour promouvoir une politique de gauche».

Ils sont convaincus que si Netanyahou reste à la tête du Likoud, le parti risque de se désintégrer. Ils ont donc deux solutions : l’évincer ou créer un nouveau parti de droite qui adoptera sa plate-forme d’origine. Ils pensent que : «Les députés et les ministres sont occupés par la guerre contre Netanyahou et sa survie politique».

Parmi les fidèles de longue date, David Bitan, l’un des plus proches serviteurs du Premier ministre, prend ses distances à présent et ne mâche plus ses mots : «le Premier ministre a fait chuter le Likoud à son plus bas niveau». Par ailleurs, les amis de Gidéon Saar se préparent à prendre la tête du parti car ils estiment que la disparition politique de Netanyahou est acquise. Il est certain que le gouvernement d’union est dans une mauvaise passe.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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