Le double printemps de Jérusalem

Floraison de fleurs dans la périphérie de Jérusalem le 10 mars 2019. Photo par Gershon Elinson / Flash90
Floraison de fleurs dans la périphérie de Jérusalem le 10 mars 2019. Photo par Gershon Elinson / Flash90

Car l’homme est comme l’arbre des champs :
Comme l’arbre, il aspire aux cîmes
Comme l’homme, il flambe dans l’incendie
Et moi je ne sais pas
Où j’ai été et où je serai
Comme l’arbre des champs.

Nathan Zach (1930-2020)

Plus de vingt-cinq ans après son installation à Jérusalem, il avait fini par comprendre le secret de l’attirance mystérieuse ressentie pour cette ville où était née sa mère et où il n’avait jamais posé le pied avant l’âge adulte. Se promenant un matin de shabbat dans le quartier de la Colonie allemande qu’il affectionnait tout particulièrement, il avait constaté que des brins d’herbes épars étaient apparus ici et là en l’espace d’une nuit.

La veille, la terre était encore sèche et nue, et ce matin-là, après la première pluie de l’année qui était arrivée quelques jours après Soukkot, la couleur brune et jaune était parsemée de tâches vertes, d’un vert tendre et presque printanier. “On dirait le printemps!” avait-il pensé en son for intérieur, en marchant d’un pas vif en direction de la rue Gdoud ha-Ivri – qui portait le nom des bataillons hébraïques créés en pleine Première Guerre mondiale par Vladimir Jabotinsky, l’enfant terrible du sionisme russe.

La pensée que ce tapis d’herbe printanier survenait en plein automne l’avait empli d’une joie matinale qui éclaira toute sa journée. La radio diffusait les poèmes mis en musique d’un écrivain disparu la semaine précédente, et le refrain d’un de ses poèmes les plus connus, “Car l’homme est comme l’arbre des champs”, ne le quittait pas. Lui aussi se sentait maintenant comme un arbre des champs, qui avait poussé et grandi sur une terre étrangère avant de venir s’implanter dans la terre de ses lointains ancêtres, où il avait longtemps cherché sa place, luttant contre les difficultés de la vie quotidienne, élevant ses enfants en se disant qu’ils auraient – eux au moins – une vie plus facile dans ce pays où ils avaient la chance de grandir.

Le “bosquet de la lune” – vaste étendue plantée d’arbres et parsemée de rochers – qu’il traversait chaque jour pendant sa marche matinale, lui avait toujours paru comme un morceau de campagne en pleine ville, qui donnait son charme pastoral à cette partie de la ville, bien différentes des quartiers d’habitation construits dans les années 1980 dans la périphérie, comme celui où il avait habité dans les premières années après son alyah.

A l’époque, ils vivaient dans une banlieue au nord de Jérusalem, où quelques arbrisseaux ne suffisaient pas à donner de l’ombre, pendant les chaudes journées d’été. Parfois, le vendredi, ils prenaient deux autobus pour traverser la ville et se rendre à la piscine de Ramat Rahel, dans le kibboutz qui surplombait l’extrémité Sud de la capitale, d’où l’on pouvait apercevoir les faubourgs de Beit Lehem.

Lorsqu’ils se rendaient en famille dans le quartier ombragé et plein de charme de la Colonie allemande, il se disait toujours qu’il aimerait y vivre, mais cela lui paraissait comme un rêve impossible à réaliser. Le départ en Israël, avec femme et enfants et deux lourdes malles remplies de vêtements et de livres, lui avait semblé comme une épopée de dimension mythique – il mettait ses pieds dans les pas de son grand-père, Haloutz monté en Israël dans les années 1920, où il avait rencontré son épouse et donné naissance à leurs deux enfants aînés à Jérusalem.

A l’époque, l’enthousiasme de la jeunesse lui permettait de surmonter avec plus d’ardeur les problèmes d’intégration, ce qui ne l’empêchait pas de succomber parfois à des moments de désespoir, surtout après les éreintantes visites dans les administrations et à la banque hypothécaire, dont les méandres de la bureaucratie lui semblaient alors une épreuve quasi-insurmontable. Bien des années plus tard, il avait fini par se faire une place dans le pays, tout en regrettant de n’y être pas mieux intégré professionnellement. A deux décennies de distance, cette période de sa vie lui semblait s’estomper dans une brume lointaine comme un souvenir d’enfance…

Remontant la rue Hildesheimer où se trouvait la petite synagogue qu’il fréquentait le shabbat et les jours de fête, il s’arrêta pour contempler la maison arabe aux volets bleus qu’il avait souvent admirée, sans penser qu’il y serait invité un jour pour le kiddoush et que les propriétaires deviendraient des amis. Sa deuxième installation à Jérusalem – après l’intermède parisien de quelques années, lui avait permis de trouver un nouveau souffle dans sa vie. Quand Julia lui avait dit qu’elle aimait cette ville plus encore que Tel-Aviv, il avait presque sauté de joie, en pensant que les chemins de la Providence étaient impénétrables.

Pendant des années, il avait rêvé d’habiter ce quartier, et voilà qu’il était venu y vivre avec la femme aimée, qui partageait désormais son existence et lui avait donné une nouvelle jeunesse. “Oui, c’est bien celà!” se dit-il en regardant le tapis d’herbe verte qui tapissait le bosquet de la Lune, et son coeur de gonfla de bonheur en pensant à la femme qu’il aimait : “C’est mon deuxième printemps”.

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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