Le double jeu du Hamas

Des membres palestiniens des Brigades Izz ad-Din al-Qassam, la branche armée du mouvement Hamas, à côté d'un mémorial nommé "Shehab Field", un drone fabriqué par al-Qassam, dans la ville de Gaza, le 21 septembre 2022. Photo par Attia Mohammed/Flash90
Des membres palestiniens des Brigades Izz ad-Din al-Qassam, la branche armée du mouvement Hamas, à côté d'un mémorial nommé "Shehab Field", un drone fabriqué par al-Qassam, dans la ville de Gaza, le 21 septembre 2022. Photo par Attia Mohammed/Flash90

Le Hamas joue un double jeu politique qui risque de lui coûter une aggravation de sa situation économique. D’une part il a fait profil bas lorsque le Djihad islamique lançait des attaques contre Israël et a profité de l’ouverture décidée par Israël pour permettre l’entrée de plus de 20.000 ouvriers palestiniens depuis Gaza. Il maintient le calme à sa frontière avec Israël. Il n’a pas réagi à l’arrestation le 1er août de Bassam Al-Saadi, haut responsable du Djihad islamique à Djénine et fait le dos rond.

D’autre part, il persiste à organiser des cellules terroristes en Cisjordanie laissant dire que la cible n’est pas Israël mais l’Autorité palestinienne. Le Shin Bet vient d’arrêter sept membres d’une cellule du Hamas qui planifiait des attentats contre des civils et des soldats. L’agence de sécurité intérieure a découvert et démantelé un réseau appartenant au Hamas à Naplouse et à Hébron, disposant d’armes et d’engins explosifs.

Le Hamas agit parallèlement de manière intense sur le plan international pour confirmer ses liens étroits avec la Russie et la Syrie. Au moment où la Russie est au ban des Occidentaux, Ismaël Haniyeh s’est rendu en Russie avec une délégation de haut niveau, pour des entretiens avec le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Le chef du Hamas était accompagné du chef adjoint du Hamas Saleh Arouri et des membres du bureau politique Moussa Abu Marzouk et Maher Salah. La Russie semble être à l’origine de cette invitation pour prouver qu’elle n’est pas isolée.

L’objectif de Moscou est de favoriser une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, les frères ennemis, après un effort stérile déjà entrepris en mars 2020. Le Hamas a voulu profiter des relations tendues entre Israël et la Russie sur fond de guerre en Ukraine et surtout après les frappes aériennes en Syrie où les défenses anti-aériennes ont été déplacées en Russie. La déclaration optimiste du ministre russe des Affaires étrangères avait donné quelques espoirs au Hamas : «de nouveaux cycles de violence entre la Palestine et Israël peuvent être efficacement empêchés par la création d’un État palestinien indépendant à l’intérieur des frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, qui maintiendrait la paix et la sécurité avec Israël».

Le Hamas estimait le moment venu lorsque Moscou avait condamné Israël pour ses remarques «antirusses»après que Yaïr Lapid a défendu le vote de son pays pour suspendre Moscou du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Le ministère russe des Affaires étrangères avait alors accusé Israël d’utiliser le conflit ukrainien comme un moyen de détourner le regard du conflit israélo-palestinien.

Dans la foulée, le Hamas a décidé de rétablir les liens avec le gouvernement syrien mais il ne fait pas l’unanimité en son sein. En effet ils sont nombreux à refuser de renouer avec l’administration de Bachar el-Assad 10 ans après avoir soutenu les forces de l’opposition en Syrie. Le Hamas avait choisi la neutralité dans la guerre civile syrienne mais avait finalement exprimé son soutien à l’opposition syrienne en 2012 et rompu les liens avec le président syrien. D’ailleurs il avait été contraint de transférer sa direction de Damas à Doha.

Le Hamas a donc fait volte-face en rétablissant ses liens avec Assad après avoir condamné les bombardements israéliens en Syrie, et déclaré «qu’il appréciait les dirigeants et le peuple syriens pour leur soutien au peuple palestinien et à sa juste cause. Le Hamas confirme qu’il va de l’avant avec sa décision de rétablir les liens avec la République arabe syrienne pour servir les intérêts de la Oumma arabe et islamique».

Cette décision est risquée pour le Hamas car les Palestiniens de Gaza ont souvent exprimé un large soutien à l’opposition syrienne. Mais le Bureau politique général a tranché tandis qu’Israël apprécie peu la reconstruction de l’axe Syrie-Hezbollah.

Haniyeh a fait le mauvais choix. Il pouvait soit revenir à l’alliance entre l’Iran, la Syrie et le Hezbollah, soit rester seul face à la normalisation arabo-israélienne et au retour des relations entre la Turquie et Israël, soit s’intégrer dans les nouvelles relations israélo-arabes issues des accords d’Abraham. Il a choisi la pire solution pour Israël qui pourrait réviser sa position vis-à-vis de l’entrée d’ouvriers gazaouis en Israël. Israël ne comprend pas ce pari irréaliste au moment où il vise constamment le régime et la présence iranienne en Syrie.

L’écrivain palestinien Muhammad Khair Musa, qui réside en Turquie, a estimé que la décision du Hamas était «malheureuse et douloureuse et ce qui a été présenté dans le contexte de la justification du rétablissement de la relation n’est rien de plus que des intérêts illusoires et irréels».

En fait le Hamas est acculé et ne peut pas se permettre de refuser la détente avec la Syrie. Il entretient des relations étroites avec l’Iran, le principal allié de la Syrie, qui lui fournit de l’argent, des armes et d’autres soutiens logistiques. Il entretient également de bonnes relations avec le Hezbollah, principal allié de la Syrie au Liban. Il se justifie en expliquant que le régime syrien a mis fin à la guerre civile, qu’Assad a commencé à revenir au sein de la Ligue arabe, et que des ambassadeurs arabes sont retournés à Damas.

L’Iran a réussi la consolidation de l’axe avec le Hamas et le Hezbollah. D’ailleurs une délégation du Hamas se rendra en Syrie sous la conduite de Musa Abu Marzouk ou Khalil al-Hayya, et non du chef du bureau politique, Ismail Haniyeh. Le Hamas n’envisage pas de se réinstaller à Damas en raison des bombardements israéliens car selon lui : «La Syrie n’est plus ce qu’elle était avant, et la situation sécuritaire est difficile, et les dirigeants ne reviendront pas y résider. Le rétablissement des relations est politique et logistique afin de renforcer les alliances dans la région».

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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