Le deuxième Israël

Des juifs ultra-orthodoxes assistent aux funérailles du rabbin Yechezkel Koren, chef de la yeshiva Kol Torah dans le quartier de Bayit VeGan, Jérusalem, le 12 octobre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Des juifs ultra-orthodoxes assistent aux funérailles du rabbin Yechezkel Koren, chef de la yeshiva Kol Torah dans le quartier de Bayit VeGan, Jérusalem, le 12 octobre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Jusqu’à une date récente, cette expression était réservée à la « périphérie », ces couches de la société composées pour l’essentiel de familles séfarades pauvres par opposition au premier Israël qui dans le centre du pays regrouperait des Ashkénazes plutôt favorisés.

Le phénomène n’a pas disparu mais relève plus du passif historique que de l’actualité. Désormais le deuxième Israël, cet « Etat dans l’Etat », serait celui des communautés ultraorthodoxes.

Il ne s’agit pas d’un procès d’intention. Les ultra-orthodoxes vivent largement en marge du main stream de la société israélienne. Tous les gouvernements ont une part de responsabilité.

Depuis David Ben Gourion qui les a exemptés des obligations militaires jusqu’à Binyamin Netanyahou qui les a choyés, sans oublier Shimon Peres qui a toujours voulu s’attirer leurs faveurs avec des avantages en monnaie sonnante et trébuchante. Le résultat est là : les ultraorthodoxes n’étudient pas les matières fondamentales (anglais, mathématiques, sciences) dans des écoles privées mais largement subventionnées par l’Etat; ils ne font pas l’armée ; très logiquement il sont peu employables à l’extérieur d’où un taux de pauvreté élevé (45% en moyenne dans ce secteur, dont 60 % d’enfants).

Les communautés ultraorthodoxes comptent aujourd’hui 1 million de personnes, soit 12 % de la population, avec un taux de croissance exponentiel : plus de 7 enfants par femme en moyenne. A ce rythme, malgré la « sortie » de 15 % des jeunes de cette communauté chaque année, les ultraorthodoxes représenteraient 29 % de la population en 2065, soit 6 millions de personnes !

Sans changement dans la participation au marché du travail (moins de 50 % des hommes aujourd’hui), la start-up Nation régresserait au niveau d’une économie sous-développée, et nombre de jeunes laïcs et religieux traditionnalistes quitteraient le pays.

On savait tout cela depuis longtemps, mais la crise du Corona a souligné la faille entre le premier et le second Israël où le nombre d’infections est cinq fois plus élevé qu’ailleurs.

La semaine dernière, 6 400 ultraorthodoxes étaient confinés dans les hôtels spécialement affectés à cet effet, contre 1 200 autres Israéliens. Imaginons les réactions de ces derniers si des taux d’occupation comparables étaient observés dans des hôpitaux surchargés cet hiver.

Le premier Israël reproche déjà au deuxième d’être responsable de ce second confinement généralisé, faute pour le gouvernement d’avoir eu le courage d’imposer un traitement différencié pour les villes ultraorthodoxes.

Celles-ci essaient d’obtenir en compensation la réouverture des yeshivot. Le deuxième Israël est loin d’avoir compris que ce sont des changements beaucoup plus profonds que le pays attend. Même après la crise du Corona.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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