Le dernier secret de François Mitterand, par Solenn de Royer

François Mitterand @CC-BY-SA-4.0
François Mitterand @CC-BY-SA-4.0

Solenn de Royer est journaliste politique au Monde et sur France Inter. Elle publie Le Dernier secret en 2021.

Comment rencontrez-vous et parvenez vous à convaincre « Claire » d’écrire ce livre ?

Solenn de Royer: Je l’ai rencontrée il y a une dizaine d’années dans le cadre de mon travail. Nous avons sympathisé et s’est noué un lien de confiance. A l’époque, j’étais accréditée à l’Elysée. Je travaillais aussi sur un livre sur le deuil du pouvoir, qui visait à raconter les derniers mois des présidents de la République à l’Elysée. J’avais commencé par le chapitre sur François Mitterrand, parce qu’il m’intéresse tout particulièrement. C’est le dernier monarque, le dernier grand personnage français, dans la filiation du général De Gaulle, quoi qu’on pense de son bilan politique. L’intérêt que je portais à Mitterrand a sans doute fait écho chez Claire… Quoi qu’il en soit, elle a accepté de me raconter son histoire. Elle avait gardé le secret depuis 25 ans, et c’est la première fois qu’elle la confiait à quelqu’un depuis lors. J’ai mis sept ans à la convaincre d’en faire quelque chose, avec ce livre. Elle a fini par accepter, pour se libérer du poids de ce secret qu’elle a porté seule, très jeune, pendant les 8 ans qu’a duré leur histoire, puis pendant toutes les années qui ont suivi. Le temps a passé, Mitterrand appartient désormais à l’Histoire, c’est aussi cela qui a fini par la décider. Et puis, il lui disait : « toi aussi, tu écriras, comme les autres ».

Pourquoi « Claire » a-t-elle voulu rester anonyme ?

Solenn de Royer: Claire – un pseudonyme, tiré d’un livre de Jacques Chardonne que Mitterrand admirait – a fait sa vie. Elle est mariée, elle a des enfants, et veut protéger sa famille. Elle veut éviter aussi d’être vue par ce seul prisme désormais. Par ailleurs, elle n’a jamais recherché la célébrité à l’époque et ne la recherche pas davantage aujourd’hui. En revanche, elle juge que cette histoire mérite d’être connue du public, car elle apporte une pierre à la connaissance de Mitterrand, dans le sillage des « Lettres à Anne », publiées en 2016. L’histoire qu’elle a vécu avec le président socialiste est loin d’être anodine : elle a duré 8 ans et, en dépit de sa vie encombrée (il venait d’être réélu pour un deuxième mandat, avait deux familles, dont une encore cachée, était malade depuis 1981), il a fait une place considérable à cette jeune femme : il l’a appelée deux fois par jour pendant 8 ans, passait beaucoup de temps avec elle, notamment à l’Elysée, l’associait à tout. C’est elle qu’il a invitée pour son dernier déjeuner à l’Elysée, par exemple, à la veille de la passation des pouvoirs avec Jacques Chirac, en mai 1995. Il a donc choisi d’en faire le témoin de ses dernières années au pouvoir, mais aussi de ses dernières années de vie. Quand elle cherchait à savoir quelle était sa place, il répondait : « Tu resteras jusqu’à la fin ». Il s’agit pour moi de la phrase clé de ce livre. Après la mort de Mitterrand, ses gardes du corps ont pris le relai du président, ont veillé sur Claire, et permis qu’elle puisse veiller le défunt, et assister à ses obsèques, à Jarnac. C’est très beau.

Solenn de Royer (Crédit : Flammarion)

« Claire » est avec lui lorsque François de Grossouvre se suicide à l’Elysée, un an après le suicide de Pierre Bérégovoy. Que ressent-elle à ce moment-là ?

Solenn de Royer: Elle se trouve en effet avec Mitterrand, quand l’une des secrétaires du président entre dans son bureau pour lui annoncer que son conseiller, François de Grossouvre, vient de se tirer une balle dans la tête dans une pièce du palais. Mitterrand revient, il est pale, assommé. Il lui demande de partir car il ne veut pas qu’elle soit mêlée à ça. Claire se retrouve dans la rue du faubourg Saint-Honoré, bouleversée, chargée d’un nouveau secret. C’était très lourd à porter pour une très jeune femme. Elle appelle aussitôt un ami pour ne pas rester seule. Claire a ainsi été associée à de nombreux évènements historiques : elle déjeunait avec Mitterrand le jour du coup d’Etat en URSS en 1991 ou dinait avec lui quelques jours après son retour de Berlin, au moment de la chute du mur, en 1989. C’est la petite histoire qui se mêle à la grande. Et un pan méconnu de la biographie de Mitterrand ainsi éclairé.

Votre livre décrit aussi un Mitterrand manipulateur et jaloux. Ce comportement est-il lié à sa santé déclinante ou à d’autres facteurs ? On pense, par exemple, à une fin de règne délicate, entachée par le livre de Pierre Péan, Une jeunesse française, qui raconte ses liens avec le régime de Vichy ?

Solenn de Royer: La fin de Mitterrand au pouvoir est assez crépusculaire, en effet. Le vieux monarque se retrouve pris entre les « affaires » (politico-financières) qui entachent le bilan de la gauche, les suicides de son ancien premier ministre (1993) et de son ex conseiller à l’Elysée (1994), la cohabitation avec la droite (1993-1995), les révélations de Péan sur ses liens avec Vichy et la maladie qui, à partir de son opération de 1992, ne lui laisse plus aucun répit. Il lutte contre son cancer avec un certain courage mais son humeur s’en ressent. Avec Claire, il alterne les registres. Tantôt il se montre tendre, patient, attentif et doux, a la fois père et Pygmalion, tantôt il lui fait des scènes de jalousie comme un amant, refuse qu’elle le quitte, lui dit « vis ta vie, je ne peux rien te donner » mais ne supporte pas quand elle le fait. Mais depuis le départ, il ne l’a jamais dupée. Il refuse de lui dire « je t’aime » parce que « dire je t’aime est une promesse » qu’il ne peut pas lui faire.

Avec sa deuxième famille, dont l’existence fut révélée en 1994, François Mitterrand initia, avant l’affaire Monica Lewinsky et #MeToo, l’exposition de la vie privée des personnalités politiques. A cette époque, redoute-t-il aussi que l’on parle de « Claire » ?

Solenn de Royer: Il tient beaucoup à cette histoire mais veut qu’elle reste secrète. Quand Claire lui demande de lui écrire, il refuse, en arguant qu’il ne veut pas « laisser de traces ». A la fois, je suis convaincue qu’il savait que Claire raconterait un jour… Tout comme il savait, j’en suis sure, que les lettres d’amour qu’il écrivait à Anne Pingeot seraient un jour publiées. Mitterrand était un personnage romanesque, il se regardait vivre, écrire, il sculptait en permanence son profil pour l’Histoire, la postérité. Cette histoire avec Claire lui est tombée dessus, il ne l’a pas cherchée, encore moins calculée, mais dès lors qu’il y a consenti, il a choisi de l’intégrer au roman de sa vie. Ce dernier chapitre, écrit avec cette jeune femme, ce dernier amour, l’inscrivait dans la filiation de grands hommes qu’il admirait : Georges Clémenceau qui aimait Marguerite, de 40 ans sa cadette, ou encore Victor Hugo, 70 ans, et sa jeune maîtresse, Blanche Lanvin, 21 ans. Mitterrand parlait très souvent à Claire de Clemenceau (et de cette phrase de légende : « je vous apprendrai à vivre, vous m’apprendrez à mourir ») et de Hugo. En ce qui concerne l’exposition de la vie privée, je dirais ceci : chez Mitterrand, l’homme privé était indissociable de l’homme public, ce qui expliquait en partie la séduction, l’emprise qu’il exerçait, tout comme sa réputation romanesque. Il a théâtralisé sa double vie mais aussi sa maladie, ou encore sa fascination pour la mort : on se souvient tous qu’il avait pris un hélicoptère pour aller parler de la mort et de l’au-delà avec le philosophe Jean Guitton ! Au final, le mythe personnel compte au moins autant au regard de l’histoire que l’empreinte politique. Alain Duhamel dans un excellent livre, Portrait d’un artiste, le dit avec beaucoup de justesse.

On a évoqué Chardonne, Clémenceau et Hugo. On pense à Pygmalion et Galatée, Rachel et Jacob ou Rianna et Mahomet. Est-ce si difficile qu’un homme mûr ait une relation tendre avec une jeune femme ?

Solenn de Royer: Vous auriez pu ajouter le roi David et Abishag, la sunamite, dans la Bible ! Ou encore Montaigne et Claire de Gournay qui, à 18 ans, lit les Essais, est éblouie par cette lecture, et se met en tête de rencontrer l’auteur, avec lequel elle vivra une amitié amoureuse très forte, alors que Montaigne était beaucoup plus âgé. Sur le fond, il ne m’appartient pas de juger l’histoire de Mitterrand avec Claire, et personne ne peut dénier à cette dernière le droit d’aimer un homme plus âgé, qui la fascine et qu’elle admire. Bien sûr, elle ne représente pas toutes les femmes. Il s’agit d’une histoire singulière, à part, troublante et saisissante, que l’on peut trouver dérangeante, ou alors inouïe, inattendue, spectaculaire, fascinante, belle. Claire a passionnément aimé cet homme, beaucoup appris de lui, et ne regrette rien. Dès le départ, c’est elle qui mène la danse, elle entraine Mitterrand dans l’histoire qu’elle veut vivre avec lui. Mais il est certain que la différence d’âge a été un obstacle : Claire redoutait le regard des autres ; et Mitterrand n’assumait pas ces 50 ans d’écart, il lui disait : « si j’étais ton père et que j’apprenais que tu étais amoureuse d’un homme de 50 ans de plus que toi, j’irai le tuer ». Pour autant, il est resté, et Claire aussi. Leur amour a duré 8 ans. C’est une histoire hors du commun : une plongée dans les coulisses du pouvoir, d’une fin de règne et de la fin de la vie d’un homme.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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