Le Covid mène la danse

Des chrétiens portant des masques assistent à un office à l'église Yoido Full Gospel à Séoul, Corée du Sud, dimanche 10 mai 2020. (AP Photo / Ahn Young-joon)
Des chrétiens portant des masques assistent à un office à l'église Yoido Full Gospel à Séoul, Corée du Sud, dimanche 10 mai 2020. (AP Photo / Ahn Young-joon)
Autant le dire tout de go : çà décoiffe ! “Les coiffeurs rasent les murs et les doyens perdent leurs facultés” disait-on en France, en 1968. Cinquante ans ont passé. Nous entrons dans une vraie quarantaine : celle où l’espace est restreint géographiquement, bien balisé, traçabilisé.
Tout cela se produit de manière si inattendue. Il y a eu des accros, c’est vrai. Des gens sont morts du virus HIV-le Sida. Ils continuent de mourir de cette infection, mais depuis plus de trente ans, les choses se sont nettement améliorées.
Tout a commencé par une histoire de chauve-souris. Qui mange des chauve-souris ? Se délecter de volatiles qui collent aux cheveux, serait-ce chercher des poux dans des esprits tordus ?

Partout, dans le monde, les marchés entrent en eux-mêmes, se recroquevillent jusqu’à disparaître. Qui était au courant ? On ramasse les think-tanks à la pelle. Les professionnels du conseil, de l’analyse, de la réflexion géo-politique, de la sociabilité post-moderne fondent sous des tsunamis d’irrationnalités intercontinentales. A force de renifler l’air du temps, le temps passe, a passé… Il passera et, pire encore ! on perd l’odorat ces temps derniers et c’est un syndrome planétaire.

On a perdu le sens commun mais tout le monde cause sur tout. Au début, un petit virus. Mais c’est quoi un virus qui se promène à l’orée d’une cité gigantesque de onze millions d’âmes ? Qui a vu le virus flâner au coin des rues ?
Non mais ! Il est où ce virus qui transforme la connexion “pal”, “friend”, “buddy”, “click & go” en une fièvre qui vient et va, s’en va ou monte, volète et puis, bon, adieu. La virtualité n’est plus ce qu’elle était. Nous nous sentions unis. Certes pas pour longtemps : dix minutes, une heure, un jour, quelques jours ou semaines, voire plus si affinités. De l’émotion ou bien du commerce. Un petit click par une touche sur clavier. Quelques mots batardisés sur un écran ou partagés en sons temporaires. Des heures, des mois, déjà des années qui s’étirent sur la planète et captent jusqu’à l’intime de vies qui s’affichent… et que l’on peut effacer, du moins on le croirait.
M’enfin ! Ce virus, qui c’est qui l’ a vu, c’te virus ? Tous sont là à jaser : “Mais j’ai personne vu !” C’est un truc à la “Caméra cachée” ! Un bluff, quoi !? On ne peut plus se faire la bise. Enfin, la bise… Certains se bécotent quatre fois, d’autre deux – sur les joues, sur la bouche, dans le cou, sur les cheveux.
“Touche pas à mon pote”… une parole prophétique qui peut se terminer à la chambre mortuaire. Mais ça fait mal là où ça a piqué.
Ne plus se toucher. La cata ! Garder ses distances ? Alors on mesure selon des repères intelligibles : la longueur d’un kangourou en Australie, d’un cerf au Canada. En Israël, ce sont les voitures qui porte le panneau “sh’mor merakhoq/שמור מרחוק = gardez vos distances”. C’est presqu’aussi vieux que le pays…
On comprend qu’un “baiser = neshikah/נשיקה” puisse se changer comme un rien, un petit rien… un petit virus invisible à l’oeil nu, en une “arme = neshek/נשק” redoutable. On croit aimer et être aimé, eh voilà qu’une bestiole passe et l’amour s’en va… pas haineux, pas agressif. Non ; il s’est transformé en un ennemi destructeur, morbide…
Cela faisait vingt ans que l’on avait développé l’internet, le monde virtuel qui peut être vrai, faux, fake, attrayant. Une touche et le monde s’est soudain planétarisé. On se rencontre par écrans, par microphone. Il n’y a plus de distance. On clique et on accroche, on décroche, on raccroche sans même se rencontrer dans la vraie vie. Un écran, des protections avec des anti-virus qui envahissent le paysage des réseaux sociaux. Pas besoin de parler. Pas de mauvaises odeurs. On a du nez pour trouver l’âme soeur ou un(e) ami(e), voire faire connaissance aujourd’hui avec des personnes que l’on n’aurait jamais vues et qui ouvrent des horizons. Actuellement, les narines se cachent derrière des loups anti-coronavirus.
Il ne manquait plus que le “masque” dans une affaire médicale qui attaque directement les poumons, la respiration. La symbolique est forte : en hébreu “neshamah/נשמה – âme, être vivant” avec pour corrollaire “neshimah/נשימה = respiration”. Si la respiration est bloquée, l’âme et le corps périssent.
Dans toutes les urgences hospitalières du monde, les médecins et personnels soignants sont épuisés.  Le temps semble suspendu mais la course au vaccin est onéreuse.
On se croirait en pleine masquarade ! Il y a comme un paradoxe en cette année juive 5780. Le calendrier est passé, en septembre 2019, des années 70 (5779) à la décennie des 80 (5780). A peine si l’on a eu le temps de s’en rendre compte. La situation était en turbulence dans tout le Proche-Orient. L’Europe était un peu en furie, souvent teintée de jaune chez des gilets français, belges ou néerlandais. En Allemagne de l’Est, des jours d’effervescence et de rejet social, racial, idéologique.
On évoque alors la bouche (“peh/פה”) puisque “quatre-vingts” s’écrit avec cette lettre qui hésite entre le “p” et le “f”. Le mot “bouche” est bref, monosyllabique. Ancien, archaïque. Car les sens sont primaires. Il faut une bouche pour manger, un nez pour respirer (“af/אף = nez, narine, puis “colère” par extension sémantique), un oeil – deux yeux pour voir (”ayn/עין”). Des mots brefs mais vitaux. Il est question de vie, de survie parfois. Il y va des paroles apparemment si grégaires de la seconde prière de l’office juif du Matin (Shaharit/שחרית) : “Béni soit-Tu…/ Qui a créé l’être humain (Adam)… et les apertures, les orifices. Si un seul venait à ne pas être fermé ou s’ouvrir, il serait impossible de rester en vie ne fût-ce qu’une heure”.
La bouche permet de parler. Elle abrite et reçoit les sons issus de la gorge, qui combinent la parole à la respiration. La décennie s’annonçait comme une ouverture sur la richesse des connexions et des traditions nées de l’oralité. Il faudra désormais mettre des masques, couvrir le nez et fermer le bec par crainte des postillons.
En latin médiéval, masca signifiait “masque, spectre, cauchemar”. On suggère que le mot viendrait de l’arabe maskharah “bouffon, moquerie”, de sakhira “être moqué, ridiculisé”. D’autres pensent que le terme est plutôt lié au vieux-français mascurer “noircir (le visage)… En occitan de Béziers, masco veut tant dire “une sorcière” qu’”un nuage noire avant que la pluie ne tombe”.
La bouche est faite pour bouger, s’exprimer, laisser passer les sons. Maintenant, elle doit être voilée, dans certaines circonstances, pour faire face au danger mortel. Du jamais-vu ! hulule–t-on en français courant.  Pourquoi interdire la burqa… On hésite aujourd’hui entre la burqa faciale unisexe et le scaphandre soft tissu ou plastique. Tout le monde se lance dans le tricot en viscose ou en tissu, c’est aussi l’une des plus archaïques étymologies du masque, “mezg = coudre, mailler [cf. to mesh en anglais”].
Et puis, on découvre l’obligation de se laver les mains. Tout le temps, de manière presque compulsive. On assiste à la démultiplication outrancière du “netilat yadayim/נטילת ידיים = lavement, purification des mains” ou des ablutions rituelles de l’Islam.
Une minuscule bestiole, un virus. Depuis des années, on sent monter à travers les continents, des turbulences sociales, économiques, morales, philosophiques. Est-ce tellement neuf ? Certains ont la délicatesse de paraître blazés. L’histoire du globe Terre s’étend sur des milliards d’années et l’être humain est récent au regard d’une telle chronologie. Alors, un virus…!  Il y a eu bien pire, bien plus tragique, dramatique au cours de ces milliards d’années. Gutenberg, c’était hier. Le digital c’est aujourd’hui mais franchement primitif. “Digit”, c’est compter sur ses doigts. Il faut maintenant les protéger et les comptes financiers internationaux sont à revoir.
Le virus ? Continuons sur les mots. Le sanscrit visam est un venin, un poison” comme le grec ios ou le latin viscum (liquide visqueux, glue)… curieusement le slavon vishnya/вишнья (cerise) comme un beau fruit qui peut être vénéneux…
L’hébreu renvoie au psaume 58, 5 : “חֲמַת-לָמוֹ, כִּדְמוּת חֲמַת-נָחָשׁ; כְּמוֹ-פֶתֶן חֵרֵשׁ, יַאְטֵם אָזְנוֹ = leur venin (khamat-lamo) ressemble au venin du serpent   comme un cobra sourd   qui se bouche l’oreille”.
Khemah est le nom allégorique de l’un des anges de justice (Exode Rabba 24).
Qui oserait parler d’injustice ? Qui oserait dire que ce virus vient corriger des comportements que l’être humain affirme maîtriser grâce à sa toute-puissance. Serait-elle donc fictive ?
On connaît ce midrach où Salomon, le roi dont la sagesse légendaire s’est étiolée au cours d’un règne où la volonté de gloire a pris le pas sur l’humilité dont il avait preuve lors de son accession au trône d’Israël. Voilà qu’un jour il regardait une minuscule fourmi qui s’était logée sur le creux de sa main. Il dit à l’insecte : “Y aurait-il quelqu’un au monde de plus grand que moi ?” – “Eh bien, oui !”, lui répondit la fourmi. “Moi, je suis plus grande que toi parce que Dieu t’a placé ici pour me porter.”
On parle de confinement en français. L’hébreu “seger/סגר” indique une fermeture alors que tout, dans les traditions sémitiques, porte à ouvrir sur ce qui est inaccessible. Encore faut-il trouver le mot de passe. La fermeture ou les murailles séparent et relient : il y a des temps pour être en contact, d’autres pour se préserver des autres. Mais le Covid-19 introduit une autre notion par sa dimension, internationale, universelle, s’attaquant à tout être humain sans distinction de condition, d’origine, de culture.
Il y a d’autres aspects. Nous assistons à une neutralisation saisissante de tous les rites habituels de la vie religieuse monothéiste. Rares sont ceux qui auraient prévu la percée surpuissante d’un virus aussi dévastateur, insaisissable, invisible. Il s’est sans doute manifesté quelque part en Chine – les choses ne sont encore que de l’ordre de l’observation – aux alentours de la fête de Souccot 2019 (vers les 13-30 octobre 2019). Il est fort probable qu’il recouvrira tous les hommes d’une chape opaque tout au long de l’année 2020. Nous ne saurions préjuger de l’apparition prochaine d’autres virus destructeurs.
Les fidèles de tous les monothéismes ont directement subi la pandémie. La convivialité communautaire, les rites ont été brutalement interrompus (embrassades, toucher les objets du culte). Plus question d’embrasser une mezuzah, un rouleau de la Torah, de faire des circoncisions, de se tenir aux côtés de fidèles auxquels on accorde toute confiance humaine. Le chrétien arrête de se tenir par la main pour une chaîne de prière, ne peut s’approcher de la communion sacramentelle au Corps et au Sang de Jésus de Nazareth. La coupe de vin devient suspecte ; la patène peut-elle transmettre l’infection…? Les doigts des célébrants comme des laïcs deviennent porteurs de léthalité. Dans les Eglises orthodoxes, il devient dangereux d’embrasser ou de toucher tout ce qui est au coeur-même de la tradition orientale. Plus question de vénérer les icônes, l’Evangéliaire, l’autel, la croix, les gestes ordinaires comme embrasser la main de l’évêque ou du prêtre pour recevoir une bénédiction (également courant dans certains milieux harédiques).
Face à la généralisation du gel hydro-alcoolique, comment lire ces paroles de Jésus de Nazareth : “(Après avoir dit cela), Jésus cracha à terre, il fit une boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l’aveugle. Et il lui dit : “Va, et lave-toi au réservoir de Siloé (qui signifie “envoyé”). Il y alla, se lava et s’en retourna voyant clair” (Jean 9, 6-7).

On peut parler d’une vitalité pluriséculaire et plurielle, présente dans de nombreuses religions qui plongent à une source abrahamique commune. La Révélation diffusés par des prismes divers est soudain en suspens… des siècles de pratiques rituelles sont placées entre parenthèses.

La Pâque juive, les Pâques chrétiennes de rites occidentaux et orientaux , les prières à La Mecque et le mois saint du Ramadan sont claquemurés comme on dit si joliment en wallon.
On peut parler d’une éclipse. Les gestes les plus naturels, cultivés sur des centaines d’années – deux ou quatre mille ans, c’est peu de choses à dire vrai – s’estompent de la pratique, de l’expression de la foi. Ils sont présents. Ils le seront. Pourtant, il n’est plus question de parler d’un Dieu caché (El Nistar/אל נסתר, Deus Absconditus) comme on le fit pour évoquer la période de la destruction pendant la Shoah. Certains penseurs ont réfléchi sur un “Tzimtzum/ציםצום”, comme si le Créateur s’était effacé de la présence humaine, le laissant – ou l’abandonnant- à sa cruauté inhumaine et sordide.
Ne pourrait-on parler d’une autre forme d’éclipse ? Il s’agit de ce temps où l’être humain – unique nation d’Homo Sapiens – est obligé de s’éclipser des gestes et des actions si prégnants de ses cultures et, surtout, des expressions de Foi au Dieu Unique. Celles-ci se sont distanciées au cours des siècles et des tribulations au grand large des continents.
Dieu peut-Il s’absenter ?
Ne serait-ce plutôt l’être humain qui s’éclipse de la Face divine sans prendre conscience du processus de cette distanciation… Une dérive de puissance ? Le confinement est défini comme une “(auto-)isolation” dans certaines langues. La virtualité entraîne “hors les murs”, dans un en-soi où les périls semblent incertains, irréels.
“Rien ne sera plus comme avant !”… On a l’avenir court, la mémoire chancelante et ritualisée. Le 75-ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau ? des camps de concentration et d’extermination ? Oui, certes. Ce fut le 27 janvier dernier. En revanche, les célébrations furent stupéfiantes tant elles révélaient les intérêts géo-stratégiques, politiques, économiques de nations européennes qui avaient toutes participé à la tragédie de l’extermination, du meurtre de millions d’êtres humains.
J’avais été frappé qu’à Jérusalem aucune personne rescapée ne soit vraiment intervenue en yiddish. Quelle est la langue qui témoigne, au long des siècles, de cette proximité distante entre le monde juif pieux et/ou apikoros (dubitatif) et l’ensemble du monde chrétien ? Le yiddish passe les murailles du non-dit dans une nostalgie triste et gaie à la fois. On ne l’entendit pas à Jérusalem. A Paris, le président français fut le seul à s’y aventurer. Il prononça ces mots “Mir zeynen do/מיר זיינען דא = nous sommes là” en visitant le Mémorial de la Shoah.
La chape se poursuivit avec les célébrations amputées du 75-ème anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale. Des défilés restreints pour un temps inscrit dans l’Histoire. Il a passé.
Des milliers d’Américains meurent du virus. En Russie, il fait des ravages. Partout se profile le spectre de la faillite économique. Des millions de chômeurs. Des millions d’êtres humains souffrent de famine. Les Etats croulent sous le poids de dettes qui se sont accumulées au cours du 20-ème siècle.
Partout, l’être humain fait montre de sa capacité tenace à résister au mal qui l’atteint.
“Je vous en conjure, Filles de Jérusalem, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amouravant qu’Il y prenne Son bon vouloir” (Cantique des Cantiques 3, 5).
à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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