Le combat spirituel contre l’apostasie

Lumières - הנרות - sculpture de Jack Jano

Quatre mois de guerre, d’invasion, de conquête ou reconquête, d’un litige qui s’étend sur l’Ukraine mais concerne, au bout de quatre-vingts ans, une réinterprétation de la fin de la deuxième guerre mondiale. Cela fait trente ans que le communisme aurait été abattu et que la foi orthodoxe serait sortie des catacombes soviétiques et des combles des traditions fracturées de l’Europe de l’Est.

Rien ne paraît évident. Encore moins en ce qui concerne les vrais héritages mentaux, les invariants culturels, le paradoxe entre liberté et servitude politique, sociale, économique, intellectuelle.

J’ai reculé le moment où il serait cohérent de publier un article, même dans un humble blog en langue française qui tente d’analyser des faits qui lient Israël, judaïsme au christianisme, des populations slaves et orientales, des traditions où l’histoire et le temps s’entrechoquent sans se reconnaître.

Il semble que nous soyons vraiment entrés dans un temps qui conjuguent confusion, abomination, irrationalité dans une dimension spirituelle et théologique ancienne et pourtant inédite. Nous pourrions la définir comme “apostasie” ou renonciation à Dieu. Le nom grec apostasia (rébellion, abandon, état d’apostasie, défection) ne se trouve que deux fois dans le Nouveau Testament (Actes 21:21 ; 2 Thessaloniciens 2:3).

Le diable continue de tuer, mais certains oublieraient qu’il s’acharne à réduire à néant l’intellect ou l’âme. Lorsque l’on croit l’avoir extirpé, il flâne un peu plus loin, pas vraiment au bout d’une lointaine vallée ou d’un pays. Non, il rôde, là, tout près et s’immisce par un dédale jusqu’à trouver le gîte et couvert appétissant de nos neurones.

Au moins, le Satan nous obstrue avec délice, bloque sans aménité et provoque des zizanies de choix. Il exècre la sainteté ou la probité, d’où ce prologue si haut en couleur et tellement vrai quant au fond du contrat – au demeurant moral – entre Dieu et le Satan où tous deux parient sur la fidélité de Job à Dieu (Job 1, 2).

Le philosophe américain d’origine écossaise Alasdair MacIntyre travailla sur les liens entre la morale, la foi et la politique. Il affirma dans son ouvrage “After Virtue” (1981), que nous continuons à parler en utilisant les mots qui ont exprimé les valeurs essentielles de la morale. Or, nous avons perdu le sens d’une vraie moralité. Nous n’en comprenons plus les codes et les exigences tout en feignant de nous y soumettre.

C’est là que se situe tout le combat eschatologique contre le Mal, le Malin, l’idolâtrie. Cette lutte contre Amalek est rappelée tous les jours dans les prières matinales juive. Ce combat est constamment placé comme un élément essentiel de ce que la conscience humaine doit combattre et mis en opposition frontale face au Nom Divin. C’est le point de rencontre et de véritable conjugaison entre la foi du Juif et celle du chrétien – quel qu’il soit tant qu’il est conscient de ce même affrontement qui s’exprime dans l’invocation du Notre Père enseignée par Jésus Christ : “Délivre-nous du Mal(in) / ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ / ܐܠܐ ܦܨܢ ܡܢ ܒܝܫܐ (alla pacan min Bisho) / Sed libera nos a malo”.

Se souvient-on aujourd’hui, dans une génération qui sautille en klezmer et bégaie dans un judéo-allemand assassiné – pourtant toujours vivant   chez les Harédim, que le yiddish “letz/לץ” veut dire “fou, esprit impur et diabolique, clown” (“ne s’assied pas avec ceux qui ricanent/moquent la Présence divine », Ps; 1).

Le mot est hébreu et désignait Hitler comme “diable déguisé en homme” pendant la deuxième guerre mondiale. D’emblée la lutte rappelle que nous sommes tous des fils d’un assassin qui reçut un signe pour continuer de vivre.

Ne voyez surtout aucune position “politique, politicienne, idéologique” de ma part. Le 24 février 2022, voici ce que déclara le métropolite Onuphre de Kiev et de toute l’Ukraine (patriarcat de Moscou).

“L’Église orthodoxe ukrainienne a toujours défendu avec constance l’intégrité et la souveraineté de notre État. Et aujourd’hui, nous vous demandons, Vladimir Vladimirovitch Poutine, d’arrêter la guerre. Les Ukrainiens et les Russes sont sortis de la même grâce donnée à Kyiv Dniepr. Et la plus grande honte pour nous, c’est que nous soyons en guerre les uns contre les autres. La guerre entre de telles nations porte le nom de “meurtre de Caïn” parce qu’elle répète le premier péché de meurtre qui s’est produit sur terre lorsque le fils d’Adam, Caïn, a tué son jeune frère Abel. Dieu nous a créés par des créations intelligentes, nous a créés par le grand don de la parole. Et avec cet esprit et cette parole, nous devons résoudre tous les problèmes qui surgissent entre nous sur terre. J’appelle tout le monde à arrêter la guerre et à s’asseoir à la table des négociations et à résoudre les problèmes qui nous divisent aujourd’hui d’une manière civilisée et divine avec l’aide de la raison et des mots.”

Par ce conflit irrationnel, lancé et développé au cours du Grand Carême de l’Eglise – en cette année 2022, c’est la totalité du Corps du Messie Jésus de Nazareth qui est atteinte par tous les conflits nombreux, rampants. Ils rongent de plus en plus la communauté humaine, semblent avoir atteint cette démesure satanique d’apostasie. Ce sont des chrétiens qui s’en prennent à des chrétiens de même sources linguistiques et même théologales. Il est question de non-sens sur les mots (“nazis” pour “Juifs”, Ukrainiens assimilés à des non-être, de délires sur l’identité ADN qui s’appliquerait à des sols, de terres, de haine quasi nucléaire où la foi des uns exclut, excommunie, extermine tout ce qui serait « hérétiques. Bref, Beel Zéboul rencontre son semblable au nom d’une extermination née de pulsions morbides et insatiables à blesser, tuer par le sang, le viol des âmes, des corps, le meurtre.

A ce jour, il semble que l’on n’ait pas fait un rapprochement avec les drames multiples du 20-ème siècle en Ukraine. Le métropolite Onufry est un ukrainien qui a les pieds non seulement sur terre, mais dans la boue de sa patrie. Il est un fils de Tchernivtsi, magnifique ville de Bucovine.

Le 21 novembre 1942, en la fête de la Présentation au Temple de la T.S. Mère de Dieu (Archange Saint Michel selon le calendrier julien), l’archevêque majeur ou métropolite André Sheptytsky, chef de l’Eglise grecque catholique ukrainienne écrivit une lettre pastorale qui fut lue, en ukrainien, dans toutes les paroisses de son territoire apostolique. Son titre est “Ne Ubyj/Не убий – Tu ne tueras pas !”. Cette circulaire reste unique par son exigence pastorale dans un pays alors occupé par les nazis allemands, infiltré par les Russes, les communistes, rongé par le nationalisme, la corruption, le meurtre, la délation.

Le métropolite écrivait : “Dieu a laissé un mémorial non fait de main d’homme, celui de la terreur, de la mise en garde et portant son sceau le plus effrayant. Il s’agit du récit rapportant le geste de Caïn et sa malédiction. Eh bien, tant dans la loi régissant l’ordre social que dans celle qui vise le bonheur et le bien-être du genre humain, le Dieu Très-Haut nous a donné un mémorial de sa volonté, non fait de main d’homme, à savoir cet interdit “Tu ne tueras point !””

J’ai consacré des années à l’œuvre du métropolite Sheptytsky et aidé Mgr Michel Hrynchyshyn, postulateur de sa canonisation, participé à des actions spécifique en vue de sa reconnaissance comme “Juste parmi les Nations” avec les Prof. Gutman (Yad VaShem) et Redlich (Université de Beersheva) et les contacts communs que nous avons. Prêtre orthodoxe à Jérusalem, j’ai souvent pu citer ses “Trudy/Труди – Œuvres” en ukrainien dans mes homélies. C’est assez inédit et passait inaperçu de part le caractère confidentiel des célébrations. Cela le reste sinon que de nombreuses personnes y furent sensibles tant à l’Université de Jérusalem qu’à la Rada (Parlement) ukrainien au tournant du millénaire.

Par ailleurs, ayant apprécié les qualités humaines et théologiques du métropolite Onufry envers l’usage de l’ukrainien dans la Liturgie à Jérusalem, de l’hébreu et même du yiddish, je suis convaincu que ce hiérarque ukrainien, voyant le massacre lancé par le président de la Fédération de Russie, a fait référence à cette lettre apostolique d’André Sheptytsky. Le métropolite de L’viv (L’vov/Львів-Львов, Lwów,לעמבערג  Lemberg, Leopol) a été en dialogue profond avec les orthodoxes dès 1918 en Ukraine. Aussi, quand aujourd’hui, à plus de 80 ans de distance, Mgr Onufry déclare, en tant que chef de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine au sein du patriarcat de Moscou, que “La guerre entre de telles nations porte le nom de “meurtre de Caïn” parce qu’elle répète le premier péché de meurtre qui s’est produit sur terre lorsque le fils d’Adam, Caïn, a tué son jeune frère Abel.” il reprend le message inédit – très peu connu et reconnu à ce jour – du métropolite André en novembre 1942.

Il est important de faire ce lien avec l’histoire de la conscience ukrainienne. Dans “Ne Ubyj\Не Убий”, le métropolite André Sheptytsky condamne le crime politique : “Le sang versé par malédiction suscite dans l’âme humaine un débordement de jalousie, de cruauté qui cherche précisément à s’apaiser à la vue des souffrances et de la mort de ses victimes. La soif de sang peut devenir si passionnelle qu’elle frôle la déraison au point de ne trouver son achèvement le plus effroyable que dans le fait de persécuter et d’assassiner des êtres humains ! Contemplant la passion, les tourments et la mort endurée par son prochain, le meurtrier est envahi par une telle soif de folie sanguinaire et un goût exacerbé de sadisme qu’il en devient – semble-t-il – un individu gravement malsain pour les membres de la société dans laquelle il vit. La cruauté devient sa drogue quotidienne, se transformant en souffrance si elle vient à manquer, comme la faim et la soif qui ont besoin d’être étanchées.”

Il dénonce aussi le meurtre des enfants et l’avortement : “Il faut absolument attirer l’attention sur le fait que le meurtre des enfants peut entacher toute une famille de la marque de Caïn…Il ne saurait pas être question de justifier l’outrage commis contre la venue au monde de ces enfants”.

Il souligne la haine qui détruit par fratricide une société (hromada/громада) : “la haine devient si forte envers le prochain qu’elle prend la forme d’une abominable dégénérescence…” – “L’amour véritable englobe tout “les prochains”. Quiconque abjure de la pire façon cet amour chrétien envers le prochain, commandement si saint et embrassant toutes créatures, en vient à se détruire et autoriser, par infamie et cruauté, la violation du cinquième commandement de Dieu : “Tu ne tueras point !” Ce passage fut compris comme incluant aussi les Juifs. Le métropolite fut le seul à protester par telex envoyé à Himmler contre la déportation et l’extermination des Juifs. Il faut rappeler l’ardeur extraordinaire de Kurt Lewin, fils du grand-rabbin de L’viv assassiné alors qu’il sortait de la maison du métropolite André, à faire reconnaître les qualités hors-normes du métropolite tant auprès de Yad VaShem qu’au Vatican.

En 1942, le crime est généralisé en Ukraine : l’archevêque de L’viv s’élève contre le meurtre, le crime fratricide. Il aurait pu lui-même être assassiné (comme peut l’être le mét. Onufry actuellement) pour avoir osé réagir de la sorte pour le bien spirituel de tous. Peu d’hommes d’Eglise ont eu l’audace ou simplement la conscience, pendant la période nazie, d’alerter leurs fidèles avec autant de détermination. Ses paroles contre l’avortement sont fortes : il faut aussi replacer ses propos : il n’y avait pas de cliniques aseptisées, contestant la loi votée par une nation libre de ses choix. Ses paroles constituaient un défi héroïque pour des êtres mourant de faim, de froid et manquant de tout bien de consommation.

Le métropolite Onufry est un homme simple, rompu à toutes les tactiques athéistes-communistes fraternelles qui tentent de reconstruire et d’étendre l’Orthodoxie de tradition slave. Le 28 juillet, pour la fête de Saint Vladimir – Volodymyr – bref Valdémar en norrois scandinave…. il a toujours rassemblé l’ensemble du clergé autour de l’immense statue de Saint Vladimir à Kiev. Certes, il s’est opposé à l’entrée de l’Ukraine dans la Communauté Européenne voici quelques années. Il n’a pas soutenu la première guerre du Donbass (2013-2014). Il n’est pas ici question de politique que l’Eglise refuserait comme une vierge effarouchée mais qui est obligatoirement au centre de relations inextricables où la foi authentique tient du prodige, de l’exploit des âmes qui cherchent Dieu.

Au fond, la question est-elle celle du « crime de Caïn » ? Un ancêtre commun, assassin marqué d’un signe qui lui permet de vivre et de se reproduire de génération en génération. Le 20-ème siècle a été fasciné par la prétendue « mort de Dieu ». La formule est plutôt enfantine, immature au regard des milliards d’années qui ont permis de façonner l’ensemble de la création. L’interrogation constamment posée par l’apostasie contemporaine est celle non plus seulement du « meurtre de Caïn, qui serait prétendument le gardien de son frère ». Il s’agit de la renonciation à la foi par l’assassinat répété de Jésus de Nazareth, voilant ainsi la vraie dimension du pardon et de la vie confiée par Dieu.

La théologie orientale est dans une lumière ombragée, recommandant l’équanimité et toujours en lutte contre les passions. Mais elle exulte dans une joie de la résurrection qui défie l’absurdité du “monde”. Voici comment l’exprime le théologien orthodoxe russe P. Georges Florovsky dans “L’œuvre du Saint-Esprit dans la Révélation” :

“La catholicité est la victoire sur tous les séparatismes. Elle lutte contre toutes les formes d’isolement individuel, contre l’auto-affirmation de l’exclusivité et de l’isolement. La catholicité est une certaine attitude de la conscience, la mesure et la limite de la croissance spirituelle. Dans cette transformation, la personnalité croît jusqu’à sa plénitude, recevant la faculté et la force de sentir et d’exprimer la conscience et la vie du tout.”

Addendum : “https://communio.fr/numero/resume/958/tu-ne-tueras-pas-la-lettre-du-m-tropolite-andr-sheptyckyj-1942?fbclid=IwAR1JBBecOIDSGY-9QZmC3CqLHSDeiQuA4URVc285Th__JTpxW-6Io32BAXA” est le lien qui permet d’accéder à la présentation et à la traduction que j’ai faite en 1996 de la lettre pastorale du métropolite André Sheptytsky “Ne Ubyj – Tu ne tueras point !” publiée dans Communion, Les religions et le Salut – n°124 Mars – Avril 1996 – Page n° 93.

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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