Le choc de « Shoah »

J’apprends avec tristesse le décès de Claude Lanzmann. Parmi les oeuvres qui ont radicalement changé ma vision du réel, comme « Le temps retrouvé » de Proust où la 41ème symphonie de Mozart, Shoah occupe une place à part, car le film touche au coeur de ma profession : documentariste.

Autant il est facile de prouver qu’en terme d’écriture, de narration, tout le cinéma de fiction n’a pas avancé d’un iota depuis les tragédies et les comédies grecques (intrigue, personnages, conflits, coup de théâtre, dénouement, catharsis, etc., c’est toujours la même recette qui fonctionne en Occident depuis l’Antiquité, telle que l’a défini Aristote dans sa Poétique), autant il est difficile de penser le documentaire dans ce qu’il représente de tout à fait inédit dans l’histoire de l’Art car il touche, non plus à l’imagination d’un auteur, mais au réel enregistré.

Shoah est un film que j’aurais préféré ne pas voir, dans le sens où j’aurais préféré que les événements qu’il relate n’aient pas eu lieu. Mais ils ont eu lieu et je l’ai vu.

Je n’oublierai jamais ces deux projections au Forum des Images à Paris dont une en présence du réalisateur. La vision de Shoah fut pour moi une expérience physique. A mesure que les images et les témoignages défilaient, je me sentais toujours plus m’enfoncer d’un cran dans mon fauteuil, jusqu’à ce que je craque et fonde en larmes.

Larmes qui couleront abondamment pendant les dix heures de projection. Je n’oublierai jamais le témoignage d’Abraham Bomba, le « coiffeur » de Treblinka. Je n’oublierai jamais les visages des autres spectateurs une fois les lumières rallumées. Nous étions une petite vingtaine, tout le monde était blême et nous croisions, dans un silence de mort, nos regards éberlués.

Le plus fou dans l’histoire de ce film hors norme, c’est la solitude de Claude Lanzmann. Il a dit et répété les difficultés pour trouver des financements, les complications du tournage, etc.

Question vertigineuse : de quelle mémoire aurions-nous hérité sans ce documentaire ? Shoah est le fruit d’une liberté totale, celle d’un artiste face à la vérité de l’Histoire. Toute sa beauté est là, dans le geste d’un auteur, celui d’une guerre personnelle terrassant l’oubli.

à propos de l'auteur
Olivier est un cinéaste français ayant réalisé notamment 3 films pour KTO, il est désormais correspondant de presse pour le journal "Croix du Nord". Etant mélomane, il est notamment l'auteur de quelques films sur des compositeurs comme Bruno Mantovani, Bohuslav Martinu, etc... ainsi que de deux livres, l'un sur Mozart et l'autre sur Bob Dylan.
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