Le chemin de Jérusalem

Jerusalem - Pixabay
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Après avoir lu le livre de Jean-Christophe Rufin, « Immortelle randonnée »1 j’ai eu envie de faire comme lui, le Chemin de Compostelle…

J’ai décidé de faire un test avec la première étape à partir de la voie la plus proche de chez moi. Cependant, en commençant à marcher depuis Arles vers Compostelle j’ai eu l’impression de ne pas prendre la bonne direction.

Quel sens cela a d’aller vers Saint-Jacques-de-Compostelle, vers l’ouest ? Mon pèlerinage à moi va vers l’est, vers Jérusalem. Bien sûr je pourrais considérer que Saint Jacques est le premier évêque de Jérusalem et qu’il ne voulait pas abandonner les mitsvot pour suivre son Messie Jésus. Je pourrais considérer qu’il est resté 100 % casher mais ce n’est pas sa réputation officielle…

En fait il me semble que le bon sens, la bonne direction à prendre c’est de partir de Santiago de Compostela pour aller vers Yéroushalaïm. Je préfère dire « vers » plutôt que « jusqu’à » parce que marcher ce n’est pas être obsédé par le but. C’est cela un vrai pèlerinage, c’est le bonheur de marcher, pas le bonheur d’être arrivé.

Aussi, je crois que je vais aller en train jusqu’à Saint-Jacques qui sera mon point de départ vers l’est. 800 kilomètres de Saint-Jacques-de-Compostelle jusqu’à la frontière, et encore environ 800 kilomètres jusqu’à Arles ; et puis après on verra : la suite c’est le tour de la Méditerranée par la Grèce… Ce n’est pas pour tout de suite.

Cela a du sens. Je vais vers Jérusalem mais je ne sais pas quand je vais y arriver. Il ne suffit pas de faire quatre heures d’avion pour être spirituellement à Jérusalem, dans Israël. C’est un cheminement intérieur, lent, progressif. Il ne suffit pas de se convertir au judaïsme pour être auprès d’HaChem. Il ne suffit pas d’étudier la Torah, la Kabala et le Talmud. C’est un peu tout ça mais ce n’est pas seulement ça. C’est ça et c’est autre chose. Comment expliquer ce que c’est ? Je n’y arrive pas. Alors je vais marcher.

Où se trouve Jérusalem ? En réalité on peut tourner dans les deux sens autour de la Méditerranée. On peut partir de Compostelle pour aller vers l’est, l’Italie, la Grèce… ou on peut aller à Saint-Jacques et continuer vers le sud, vers le Maroc jusqu’en Égypte… De toute façon dans les deux sens c’est difficile : à cause de la guerre en Libye et de la guerre en Syrie. Donc Jérusalem c’est dans toutes les directions !

Dimanche dernier j’ai marché de Arles à Saint-Gilles (la première étape de la Voie d’Arles) où j’ai pu acheter et faire tamponner ma credencial (sorte de certificat de pèlerinage). C’est le premier tampon ! C’est LE départ, ou plutôt l’un des départs. Cela me touche d’avoir comme espèce de point de départ le lieu de jonction des trois pèlerinages du Moyen-Âge : Rome, Jérusalem, Compostelle.

Dans l’après-midi je suis retourné à pied à Arles ; j’ai alors pu découvrir des autocollants rouge et blanc écrits « Jerusalem way ». Dans la direction de Saint Jacques je ne pouvais pas les voir. Sur le site internet qui correspond à l’autocollant on peut lire « Tout commence par la première étape ». J’aime bien.

En cheminant je me demandais où est le commencement et où est la fin. En parcourant Arles je songeais que cette ville est à la fois le départ d’une voie et l’aboutissement d’un tracé qui part de Compostelle. Je pensais aussi à l’histoire d’Arles, la ville où César a préparé sa victoire contre Pompée. C’est grâce à Arles que César est devenu César ! Et c’est aussi dans cette ville que Constantin s’est préparé à devenir l’empereur de tout l’Empire !

Arles a eu un rôle décisif non seulement pour l’Empire romain mais aussi pour la naissance du christianisme. C’est en effet dans cette ville qu’a eu lieu en 314 le Concile qui préfigurait celui de Nicée-Constantinople en 325. Ces deux conciles ont lié le christianisme à l’Empire romain et ce n’est que depuis le XXème siècle que l’Église a commencé à se détacher de la culture, de l’administration, de la mentalité juridique romaine, de l’esprit romain.

Depuis Vatican II, et même depuis la Seconde guerre mondiale, le christianisme a pris une nouvelle tournure, il est (re)devenu une religion alors que depuis le IVème siècle il était complètement dépendant du pouvoir et le pouvoir était dépendant de l’Église (Catholique).

Depuis la Shoah le christianisme n’est plus le même, il a perdu beaucoup de crédibilité. Et avec les scandales sexuels récents, un grand nombre de Chrétiens a perdu confiance. La semaine dernière est même paru un livre pour dénoncer « la fraude mystique » de Marthe Robin, la plus grande figure catholique française du XXème siècle ! L’Église semble s’effondrer. Cette religion est en train de devenir petit à petit une spiritualité « sans religion ».

« Un midrash dit qu’un jour tourtes les nations se proclameront juives. Alors le Saint-Béni-soit-Il dira : celui qui détient Mon mystère entre ses mains, celui-là est Israël. Et ce mystère c’est la Michna. »2 L’inconscient d’Esav (l’Occident « chrétien ») la sait : le Dieu d’Israël deviendra un jour le dieu des Nations, le christianisme va laisser place à un judaïsme adapté aux goyim ; la religion d’Esav n’était qu’une préparation au judaïsme.

Ce dénouement heureux de l’histoire des religions est vécu comme un traumatisme par le frère jumeau de Jacob. Aujourd’hui Israël est simultanément de plus en plus haï et de plus en plus aimé. Et la majorité des gens qui ne connaissent rien d’Israël en ont une opinion dépendante des médias : c’est un pays nouveau qui oppresse un peuple indigène ancien ; c’est un peuple de gens riches qui manipulent le monde à leur profit ; c’est une religion fermée sur elle-même qui méprise les autres. Etc. Rien n’a changé depuis des milliers d’années, c’est un peuple à part.

Et pourtant ça peut changer. Dimanche, lorsque j’ai croisé un pèlerin entre Arles et Saint-Gilles alors que je marchais en sens inverse, j’aurais pu lui dire que j’allais à Jérusalem, -ce qui est vrai d’ailleurs. Lorsqu’on rencontre un pèlerin on demande en général « d’où viens-tu ? » et pas « où vas-tu ? » puisqu’il n’y a en principe qu’une seule arrivée possible, Compostelle. Ensuite on parle de questions techniques, la météo, le sac-à-dos, les difficultés à venir sur le chemin.

Et puis on fait un peu de « philosophie », on explique qu’on recherche la lenteur, le contact avec la terre, la tradition ; on veut se mettre un moment à l’écart de la folie du monde moderne, on veut retrouver la paix de la Nature. On ne parle pas de religion, ce serait superflu. On parle de spiritualité, de manière d’être, de manière de faire.

Cependant, si j’avais dit que j’allais vers Jérusalem la conversation aurait pu déboucher sur de nouvelles ouvertures, de nouveaux chemins. Je ne l’ai pas fait mais je pourrais le faire à l’avenir. Lorsqu’on me demandera d’où je viens je dirai que je viens de Jérusalem (puisque tout homme y est né comme l’affirme le psaume 87) et que j’y retourne… Cette conversation pourrait amorcer chez mon interlocuteur un questionnement, une thérapie contre le virus de l’antisémitisme ambiant.

On peut lutter contre l’antisémitisme à coup de média mais c’est à mon avis superficiel. Même si cela semble une goutte d’eau dans l’océan, je suis maintenant convaincu qu’il vaut mieux s’adresser à chacun en particulier plutôt qu’à tous et à personne en général. Il ne s’agit pas de lutter contre l’antisémitisme, cela est mal formulé.

Pourquoi lutterait-on contre l’antisémitisme plus que contre l’animosité envers les Chinois, les Japonais ou les Belges ? En revanche on peut essayer de faire découvrir à notre interlocuteur la beauté et l’universalité d’Israël, ça c’est beaucoup plus intéressant et utile que de lutter contre/pour une cause vaine.

Il y a en effet sous la peau du sabra (le cactus qui symbolise le natif d’Israël) une douceur qui ne peut laisser indifférent. Dans ce pays il y a représentées toutes les nations du monde, toutes les sensibilités, le pire et le meilleur de l’humanité est en Israël. Et ce qui dépasse la notion de religion c’est que cette terre est imprégné de divin : sur ce sol, dans ce sol il y a une âme, une histoire unique, l’histoire de la présence d’HaChem et de son peuple.

C’est écrit dans l’atmosphère, dans les murs et les ruines, dans les fruits et les légumes, sur les visages et dans le cœurs. Il faut l’expérimenter. Le problème c’est que si on débarque en Israël en avion avec les écouteurs sur les oreilles et les yeux sur notre écran de téléphone, on ne pourra rien voir, rien entendre. D’où la nécessité du pèlerinage, de la préparation par la marche lente à la rencontre avec HaChem sur sa terre et dans son peuple.

Je voudrais m’attarder sur ce midrash qui dit que la différence entre Israël et les goyim c’est la michna. Un ami talmudiste me disait « c’est plus précisément la gémara ». Comment traduire cela en termes simples ? Être juif c’est une mentalité, une façon de voir le monde façonnée par le Talmud. Une communauté juive privée de Talmud est vouée à disparaître ; cela les persécuteurs du Moyen-Âge l’avaient compris.

Le Talmud permet de transformer la Torah en réalité, de faire descendre le divin dans la matérialité. Grâce à la michna et à la gémara on passe d’un commandement abstrait à son application concrète, on passe du ciel à la terre, de l’âme au corps. C’est comme ça que j’ai envie de définir le Talmud et l’esprit d’Israël. C’est cette faculté de faire entrer la spiritualité dans le réel qui différencie les Juifs des autres peuples.

Je ne pense pas qu’il faille mettre le christianisme à la poubelle. La nature ayant horreur du vide, ce qui s’y substituerait serait sans doute pire. Et il y a pire que le christianisme : le christianisme récupéré par une idéologie païenne, comme le néo-nazisme par exemple.

Aussi, à mon avis il faudrait que le christianisme redevienne ce qu’il était à l’origine, un simple courant du judaïsme, un judaïsme adapté aux goyim. Pour cela il ne faudrait plus que le christianisme s’appelle ainsi, il n’a plus besoin de ce nom idolâtre. Il faudrait que ce judaïsme déviant retourne dans sa matrice Israël, n’en soit plus indépendant.

C’est la prophétie fait à Rebecca enceinte : « Et l’Eternel lui dit : deux nations sont dans ton ventre, et deux peuples se sépareront en sortant de tes entrailles ; et un peuple sera plus fort que l’autre peuple, et le plus grand sera asservi au plus petit. »  (Berechit 25,23). Cette prophétie est en train de se réaliser sous nos yeux. Comment participer à ce processus en marche ? Comment aider HaChem à réconcilier ses enfants ? Comment sortir Esav de sa déprime morbide : « Et Esaü dit : Voici, je m’en vais mourir; et de quoi me sert le droit d’aînesse ? » (Berechit 25,32). Esav est encore tout jeune lorsqu’il dit cela, et pourtant il n’a déjà plus le goût de la vie.

Sa vie est vide, il chasse et tue pour oublier sa tristesse. Quelle est sa thérapie ? Laisser le droit d’aînesse à son frère Jacob pour qu’il devienne Israël. Israël ne peut pas devenir Israël sans l’accord d’Esav. Et cela va même plus loin : c’est l’ange d’Esav qui nomme Jacob Israël. « Il dit encore : ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur. » (Berechit 32,29) Comment convaincre Esav de nommer Israël Israël ?

Sur le site « Jerusalem way » on peut lire :

Tout commence par la première étape …

Le Chemin de Jérusalem – Le plus long chemin de paix et de culture au monde ! L’itinéraire mène d’Espagne en passant par l’Europe et l’Asie jusqu’à Jérusalem.

Le Chemin de Jérusalem est un projet pratique avec un signe fort de tolérance et d’acceptation pour jeter des ponts entre les différentes religions, cultures et peuples. En tant que voie internationale de paix et de culture, elle mène de la fin du Chemin de Saint-Jacques (Finisterra / Santiago de Compostela) au cœur de l’Europe à Jérusalem. 15 pays et les continents Europe et Asie sont reliés à la Terre Sainte sur une distance d’environ 7500 km.

Le Chemin de Jérusalem combine les religions et les cultures dans un projet de paix unique.

Le Chemin de Jérusalem est synonyme de reconnaissance mutuelle et de tolérance.

Les valeurs et les visions de ce projet de paix sont démontrées à travers le site JerusalemWay.

Bon d’accord, mais où est Israël dans tout ça ? Si Jérusalem n’est qu’une ville de paix ça ne m’intéresse pas. Il y a plusieurs sens au mot paix et l’un d’eux est « pax romana », la paix dans le sens romain c’est la morbidité d’Esav, c’est la paix administrative. La paix véritable ce n’est pas seulement l’absence de guerre. Et si Jérusalem est le siège de l’ONU alors non merci, je ne suis pas favorable à ce genre de paix conçue par les francs-maçons. Ce n’est pas non plus la paix catholique d’Assise où toutes les religions se donnent la main.

Cette fraternité sans paternité ne peut pas redonner le goût de la vie à Esav. Même la dernière encyclique du pape François « Fratelli tutti » qui critique la mondialisation, le libéralisme, le capitalisme etc, ne mentionne pas Israël ; c’est donc encore une fois une universalité factice, une impasse. Vatican news précise : « La fraternité et l’amitié sociale sont les voies indiquées par le Pape pour construire un monde meilleur, plus juste et plus pacifique, avec l’engagement de tous, peuples et institutions.

Il rappelle avec force l’opposition à la guerre et à la mondialisation de l’indifférence. » J’ai l’impression qu’il enfonce des portes ouverts, dit ce que « tout le monde » pense. Oui c’est indéniable, frateli tutti, nous sommes tous frères… Et après ?

L’idée de pèlerinage vers Jérusalem appelée « Jerusalem way » est une initiative autrichienne qui ne prend pas le risque d’une identification religieuse : « Le Jerusalem Way rassemble différentes religions, nations et cultures dans un projet de paix extraordinaire et représente la reconnaissance mutuelle, la tolérance et l’appréciation des différents modes de vie ».

J’aime bien cette initiative qui contrairement à l’encyclique du pape n’est pas abstraite ; ce n’est pas du vent, de la vapeur (Abel, evel en hébreu signifie vapeur). Le fait de marcher empêche la fermeture, rien n’est définitivement fixé à l’avance. On prévoit un parcours et on en dévie, on s’adapte au quotidien du voyage. On programme pour improviser. C’est ça le pèlerinage, se laisser guider par HaChem, Celui qu’on ne peut pas nommer, mais qu’on situe cependant à un endroit précis, Jérusalem.

Lorsque j’ai partagé avec des amis le site « Jerusalem way » j’ai eu immédiatement des retours positifs. Un ami d’ami a l’intention de le faire à partir de décembre prochain. Un autre ami a envie de le faire en voiture, en van… Je lui ai proposé de nous accompagner et de faire la voiture-balai. Bref, Jérusalem a du succès ! Alors pourquoi ne pas aller dans le sens de cette initiative autrichienne, la renforcer en l’aidant à rectifier ses bêtises (son ignorance d’Israël). Sur le site Facebook de « Jerusalem way » j’ai vu qu’un des auteurs mettait en relief « la religion de l’amour »…

Quand on utilise cette expression je pense à Woodstock, les années 70, l’enthousiasme des hippies. Je pense aussi à l’idéologie de l’écologie. Je me méfie beaucoup de cette expression même si selon le sens qu’on lui donne elle peut signifier quelque chose de bon. J’ai l’impression que parler de religion de l’amour c’est comme dire que ce qui est bien c’est d’être gentil les uns avec les autres, c’est parler un langage infantilisant et mièvre ; c’est faire de la démagogie facile.

Parler d’Israël, aimer Israël, ce n’est pas de la démagogie, c’est plus compliqué. C’est plus vrai. On n’est plus chez Abel, dans la vapeur ou l’opium, on est sur la terre. On n’est plus dans l’autre monde, on est ici. Avec Israël on n’est pas dans un idéal de perfection mièvre, on est loin d’un messie grec, parfait, lisse, fade, mort. Avec Israël on est dans le vif du sujet, les mains dans le cambouis, les mains dans la terre, les pieds dans la boue. On est dans la nature humaine, dans l’humain.

1 « Immortelle Randonnée : Compostelle malgré moi », un récit de voyage de Jean-Christophe Rufin, publié en 2013 aux éditions Guérin, relatant son expérience du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.

2 Adin Steinsaltz, Introduction au Talmud, Albin Michel, 2002.

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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