Le catholicisme d’Israël

« Catholicisme d’Israël » est une expression du rabbin Elie Benamozegh dans son livre « Israël et l’humanité » (Paris, E. Leroux, 1914). Rappelons que l’adjectif « catholique » vient du grec καθολικός (katholikos), qui signifie « universel ».

Dans son « Étude sur le problème de la religion universelle et sa solution » Élie Benamozegh cherche à proposer aux non-juifs un judaïsme adapté ; c’est ce qu’on appelle le noachisme ou noahisme. Cette expression inquiète beaucoup les Catholiques traditionalistes comme par exemple Pierre Hillard qui y voit une volonté de détruire le christianisme.

Voici un extrait de l’article « Connaissez-vous le noachisme ? » de Pierre Hillard sur le site d’extrême droite, « Boulevard Voltaire » :

« Issu directement du judaïsme talmudique, le noachisme s’applique uniquement aux Gentils (les non-Juifs). Cette religion universelle se subdivise en sept commandements : le premier prescrit l’obligation d’avoir des magistrats (pour faire respecter les lois) tandis que les autres lois interdisent : 2) le sacrilège ; 3) le polythéisme ; 4) l’inceste ; 5) l’homicide et 6) l’usage d’un membre d’un animal vivant.

Tandis que les Gentils sont encadrés par cette religion, le peuple juif régi par le mosaïsme (la loi de Moïse) est considéré comme le peuple prêtre. Ce sacerdoce israélite, constituant le cœur de l’humanité, est l’intermédiaire entre les Gentils et le Dieu unique (le monothéisme). Dans cette pensée, le catholicisme est considéré comme un polythéisme en raison du concept de la Sainte Trinité (idolâtrie ou trithéisme selon les rabbins talmudiques).

Afin de correspondre au schéma du noachisme, la religion catholique doit procéder à une refonte complète rejetant la Sainte Trinité et la divinité du Christ. Cette mutation doit aboutir au « catholicisme d’Israël » selon l’expression du livre du rabbin Elie Benamozegh (« Israël et l’humanité »), ouvrage recensant la pensée talmudique. Comme le précise logiquement l’auteur : « Quiconque abjure l’idolâtrie est un véritable Juif. Quiconque rejette le polythéisme confesse toute la loi. » (…) Ces deux universalismes sont incompatibles. Cela n’a pas empêché les autorités de l’Église, depuis Vatican II, d’affirmer dans un ouvrage « Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne », que « L’attente juive messianique n’est pas vaine » (chapitre II, A5). D’un point de vue catholique, cette affirmation est une hérésie car le Christ est le Messie, passé il y a 2000 ans. Cette contradiction flagrante n’a pas empêché ce livre, paru en 2001, d’avoir comme préfacier… le cardinal Joseph Ratzinger. »

Voici un extrait de la présentation du livre « Israël et l’humanité :

« Dans son livre Israël et l’humanité, Elie Benamozegh prône le mosaïsme pour la communauté juive et le noachisme pour l’ensemble de l’humanité. Selon le point de vue le plus orthodoxe, il tente à démontrer que, selon les Écritures, tous les membres des peuples de l’humanité sont aussi les enfants de Dieu. Israël était en réalité investi d’une mission sacerdotale au sein de tous les peuples qui sont les frères d’Israël. (…) Selon les conclusions de l’auteur, Dieu ne demande pas que tous les peuples se convertissent au judaïsme et en pratiquent ses préceptes, mais qu’ils arrivent à la conception du Dieu Un, tout en l’adorant à leur manière. »

Israël étant le peuple destiné à devenir « lumière des nations »1 et l’humanité aspirant explicitement ou implicitement au monothéisme, il est évident que c’est grâce au peuple juif que nous pouvons accéder au Dieu Un. Cela ne signifie pas que nous allons tous nous convertir au judaïsme et cela ne signifie pas non plus que nous allons nous convertir à une religion juive allégée qui s’appellerait le noachisme. C’est à la fois plus subtil et plus simple. Selon André Chouraqui « L’acceptation des Paroles de l’Alliance pourrait devenir le lieu de rencontre des grandes traditions monothéistes. Israël, historiquement, est convié à jouer ce rôle d’unification. La vocation d’Israël est par essence la médiation entre les hommes. »

Ce qui inquiète les Catholiques traditionalistes est un malentendu. Le noachisme n’est pas une véritable religion mais une manière d’être et de se comporter. En réalité le christianisme est déjà une forme de noachisme puisque non seulement les sept lois noahides sont validées mais aussi les Dix Paroles de l’Alliance du Sinaï.

Et depuis Vatican II un effort est a été fait pour passer d’une vision « christo-centrée » à une théologie plus tournée vers Dieu. La « religion du Fils » devient progressivement « religion du Père ». L’Eglise Catholique sortie de sa matrice juive s’était à ses débuts installée dans une culture grecque (Jésus héros divinisé) et redevient enfin aujourd’hui hébraïque (Jésus Messie).

Il ne s’agit pas d’un changement de religion mais d’une mise en cohérence, d’un retour naturel à la Source. Après deux mille ans de séparation avec Israël et seulement un siècle de « reconnexion », il est normal que la religion issue du judaïsme ait besoin de temps pour reconnaître à Israël son rôle et ainsi mieux comprendre le sien.

« Nostra Aetate oblige à penser de nouveau toute la théologie. Penser de nouveau toute la théologie ne peut signifier qu’une chose : redécouvrir les catégories juives ; ces catégories à l’intérieur desquelles l’expérience chrétienne est née, et au moyen desquelles elle a formulé ses thèmes et s’est transmise. Jésus fut un rabbi et non un père, un maître et non un révérend ; il fut un juif et non un chrétien ; il fréquenta la synagogue et non une église ; il célébra le shabbat et non le dimanche ; il pria en araméen et non en grec ou en latin ; il lut l’Ancien Testament et non le Nouveau ; il récita les psaumes et non le rosaire ; il célébra Pessah (la Pâque juive), Shavuot (la Pentecôte juive), et Soukkot (les Tentes) et non la Noël ou le carême… (…) Réaffirmer l’importance des origines ne signifie point renier le présent en devenant des nostalgiques (…) En réalité l’amour des origines est amour du présent : pour un présent rempli de qualité et de sens. » (Carmine di Sante, La prière juive. Aux sources de la liturgie chrétienne. Desclée, 1986)

L’Eglise Catholique traverse aujourd’hui une sorte de crise qui ressemble à un effondrement. Pourtant, au lieu d’y voir un échec on peut y percevoir une sorte de mutation, un retournement (une téchouva). L’Eglise est secouée par un mouvement intérieur qui la ramène à son origine hébraïque et provoque de profonds bouleversements (dont la question de la prêtrise). Retrouvant sa matrice elle se retrouve elle-même et découvre qu’elle est un élargissement d’Israël.

Ainsi, grâce à l’Eglise Catholique jouant le rôle de Messie fils de Joseph, Israël va pouvoir assumer son rôle de Messie fils de David. C’est ainsi que Maïmonide voyait les choses : en effet, dans le Mishné Torah le Rambam reconnaît que le Messie des Chrétiens pourrait être le premier Messie destiné à répandre la Lumière dans l’humanité tandis que le deuxième Messie est tourné vers Israël (conférence de Daniel Elkouby sur Akadem).

Armand Abecassis2, s’appuyant sur Maïmonide reprend la même idée pour attribuer au Christ la fonction de « Messie de l’humanité » ou « Messie fils de Joseph ». Ainsi Israël et l’Eglise Catholique ont chacun un rôle complémentaire pour faire connaître le Dieu d’Israël et des nations. Benoît XVI, dans son livre « L’unique Alliance de Dieu et le pluralisme des religions » est explicite : « en Jésus, le Dieu d’Israël est devenu le Dieu des peuples du monde ».

1« Je t’établis pour être la lumière des nations, pour porter mon salut jusqu’aux extrémités de la terre. » Isaïe 49,6
2 A propos de la pensée d’Armand Abecassis, écouter par exemple sa conférence sur son dernier livre « Jésus avant le Christ » ou sur Akadem une conférence à deux voix sur « L’attente du Messie« .
à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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