Le casse-tête de l’annexion

Binyamin Netanyahou veut laisser une trace dans l’Histoire. Il sait que celle-ci ne retiendra pas ses succès en matière diplomatique ou économique. D’ailleurs, la crise du Corona a déjà effacé ses bons résultats en matière de croissance et d’emploi.

L’Histoire retient les grandes étapes du sionisme : la création de l’Etat d’Israël pour David Ben Gourion, la paix avec l’Egypte pour Ménahem Begin, les accords d’Oslo pour Itzhak Rabin, le retrait de Gaza pour Ariel Sharon. Si Binyamin Netanyahou réussissait à annexer 30 % de la Cisjordanie comme prévu dans le plan Trump, nul doute que l’Histoire retiendrait son nom comme celui du seul  Premier ministre ayant réussi à agrandir les frontières reconnues d’Israël après la guerre d’Indépendance.

Binyamin Netanyahou était impatient de concrétiser cet engagement du président américain dès la publication de l’« affaire du siècle » en janvier dernier. Mais l’administration américaine le lui avait interdit, préférant voir préciser les limites de cette annexion sur la base de travaux cartographiques d’experts des deux pays.

Mais aujourd’hui, les réticences de l’administration américaine sont d’une autre nature. Empêtré dans la crise du Corona qu’il a mal géré, et dans celle des suites de l’assassinat de George Floyd, Donald Trump a d’autres chats à fouetter. D’autant qu’en réprimant les manifestations violentes des Noirs américains au nom de la loi et de l’ordre, il s’assure du vote des Evangélistes.

Son soutien à l’annexion n’a plus la même importance pour sa réélection. C’est ce que n’ont pas compris les dirigeants de nombre d’implantations qui la semaine dernière ont refusé le plan Trump du fait que celui-ci envisageait la création d’un Etat palestinien.

Ils oublient que cela ne se produira sans doute pas, du moins dans ce cadre, les conditions posées par Israël ayant été rejetées d’emblée par l’Autorité palestinienne.

Le mentor politique de ce courant, Betzalel Smotricht, leader de l’Union nationale (Ihoud ha Léoumi), n’a sans doute jamais lu le président Mao Tsé Toung. Il aurait trouvé dans le « Petit livre rouge » cette phrase : « L’Histoire ne repasse jamais les plats ». En faisant la fine bouche, ces dirigeants risquent de tout perdre. Pour Binyamin Netanyahou, l’occasion était trop belle : il impute le retard apporté à cette « opportunité historique » à l’intransigeance des extrémistes de la colonisation, tout en reconnaissant dans des discussions en interne que l’administration américaine n’est plus sur la même ligne qu’en janvier.

Il est maintenant à peu près certain qu’il ne se passera rien le 1er juillet. L’annexion serait renvoyée à l’automne. Mais le 3 novembre, si Donald Trump n’est pas réélu, il n’y aura pas d’annexion, du moins pendant quatre ans. Et Binyamin Netanyahou ne laissera pas cette trace dans l’Histoire.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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