Le cas Avigdor Lieberman ou l’échec partiel du sionisme…

Il n’est pas question ici de prendre parti pour les uns ou contre les autres, mais simplement d’attirer l’attention sur une dichotomie qui menace l’Etat d’Israël depuis sa refondation ou sa renaissance : réunir de manière véridique et réelle toutes les tendances du judaïsme depuis les origines. C’est gigantesque !

En effet, cet Etat, menacé dans sa survie chaque jour que Dieu fait, doit aussi faire face à un danger aussi grave puisqu’il s’agit d’en préserver la cohésion interne avec d’un côté des gens arcboutés sur  la pratique religieuse et d’autres, à l’autre bout de l’échiquier politique (sic), attachés corps et âme à une vie débarrassée de qu’ils nomment avec raison parfois (mais parfois seulement) l’oppression religieuse (kefiya datit)…

En effet, à intervalles réguliers un tel conflit connaît une flambée d’acuité, presque un tremblement de terre puisqu’il rend impossible, même la constitution d’un gouvernement, comme c’est le cas depuis quelques semaines.

Ce divorce, car c’en est un, remonte à des temps immémoriaux mais on peut en fournir un exemple, même s’il remonte simplement à près de cinq siècles : la tragédie sabbataïste qui a plongé tout le judaïsme européen, et bien au-delà, dans le désarroi le plus total puisqu’un aventurier (ou un héros libérateur s’il avait réussi) a prétendu restaurer la royauté davidique en mobilisant les masses juives, encouragées à monter sous sa direction en terre d’Israël : les rabbins Jacob Sasportas de Hambourg ou Jacob Emden de la même ville (Allemagne du nord) ont montré dans leur  violent combat contre l’hérésie, combien grave était le défi lancé à toute la tradition juive. Il y allait de sa survie.

Mais plus près de nous, David Ben Gourion, le fondateur de l’Etat d’Israël, avait compris, lui l’irréligieux dirigeant, que les religieux étaient incontournables et qu’il valait mieux les intégrer à la vie publique, et ne pas les laisser au-dehors, car sans leur concours (qu’ils marchandent et font payer cher de tout temps), l’Etat d’Israël serait privé d’une dimension essentielle majeure qui avait représenté la nation tout entière.

La pratique religieuse, le maintien en vie de la tradition religieuse, ont été les seuls garantes de la vie juive à travers les siècles et le ciment unificateur de ce peuple-monde, disséminé et ayant échoué tel un navire ivre, dans toutes les mers du globe (Salomon Maimon).  Par qui d’autre qu’eux, les prières ont elles été codifiées ? Qui a jeté les fondements d’un judaïsme au quotidien ? Certes, toute œuvre humaine est et reste imparfaite, mais nous avons eu bien de la chance que les religieux aient bien voulu faire vivre et survivre un héritage que les circonstances historiques menaçaient gravement…

Et c’est précisément là où le bât blesse : comment ressouder ensemble une population venue de plus de cent vingt pays et qui a un passé pluriséculaire différent, avec des traditions locales des plus disparates.

Et j’en viens au sujet d’Avigdor Liebermann qui a fait une déclaration imprudente et qui me déplaît souverainement. Certes, l’homme n’est pas une lumière. Né en Moldavie, il a su s’élever avec patience et opiniâtreté aux plus hautes sphères dirigeantes ; n’oublions pas non plus qu’à la tête de parti russophone, Israël beyténou, il eut un excellent maître en politique, l’irremplaçable Benjamin Netanyahou.

Or, dans un discours très suivi par toute la presse le même Liebermann a dit qu’il voulait un état juif mais pas un état de la halacha, la règle normative juive qui, comme chacun sait, est essentiellement religieux. Et c’est là que se niche le problème. Lieberman a, certes, raison, de son point de vue, mais il feint d’oublier qu’en ouvrant ce soi-disant combat pour la culture (Kulturkampf) il prête main forte aux ferments de la discorde…

Léon Ashkénazi dont personne ne peut remettre en cause l’attachement à une tradition juive ouverte et en paix avec son temps (souvenez vous de deux de ses affirmations : la cacherout cache la route, et mieux vaut un vrai juif qu’une fausse barbe) parlait déjà de ces affrontements entre religieux et laïcs en les comparant à un couple divorcé mais condamné à vivre ensemble… Il avait dit cela alors que j’avais à peine seize ans et étais élève avec mon frère Samuel à l’école Maimonide… Cela m’avait fortement impressionné. Et je vois que cinquante ans après, la situation n’a pas changé, elle s’est même aggravée.

Comme je le disais, Lieberman n’est pas une lumière, il n’a pas suivi l’enseignement des grandes écoles ni dans sa Moldavie natale ni au sein de l’armée dont il fut pourtant le chef… Donc, je doute qu’il comprenne vraiment ce qu’impliquait sa volonté de dissocier la halacha du judaïsme en tant que tel, comme si ce couvercle religieux était radicalement différent du judaïsme tel qu’il le conçoit, que faire et que dire ? En plus, sans le savoir, ce brave homme reprend à son compte les critiques du christianisme primitif à l’encontre du judaïsme rabbinique naissant…

En d’autres termes, ce christianisme interprétait le judaïsme dans un sens  contraire à la halacha. Cette tendance sera poursuivie par les Karaïtes et ensuite par les sabbataïstes dont j’ai parlé plus haut… Mais je doute fort que la culture de Lieberman aille aussi loin. Il a ajouté dans le même discours qu’il avait partagé sun repas avec un collègue (Lapide) dans un restaurant renommé où la nourriture était exquise mais pas forcément cacher… Provocation superflue.

Donc, cet ancien ministre revendique un judaïsme en opposition à la halacha. Bien que je ne sois pas rabbin mais simplement un spécialiste de philosophie juive et de philologie allemande, je ne peux pas nier ni ignorer que lorsque tout avait disparu et que le judaïsme était presque au bord de l’asphyxie, ce sont les religieux qui ont préservé cet héritage précieux, eux qui ont sauvé la Bible hébraïque (dixit Ernest Renan en personne) et eux encore partant, qui ont incarné le lien unificateur des juifs du monde entier…

Je tresse des couronnes aux religieux mais je ne suis pas aveugle au sujet de leur comportement parfois scandaleux. Mais Lieberman n’aurait jamais dû s’exprimer comme il l’a fait, ne serait ce que parce que les partis religieux représentent trois plus de députés que lui-même. Il ferait mieux d’être prudent car il se situe à la limite extrême de l’éligibilité, et son électorat russophone est vieillissant : les enfants de ces juifs russes nés en Israël sont désormais mieux intégrés et ne votent pas nécessairement comme leurs parents…

Une dernière question : si le judaïsme, ce n’est pas la halacha alors c’est quoi ? Je me demande si je m’adresse vraiment à la bonne personne en l’interrogeant sur l’essence du judaïsme ? Certes, on peut réduire la nature de la religion juive à une simple culture, une tradition, massorét, où la pratique religieuse ne serait pas l’essentiel. Je peux comprendre cette attitude mais à la condition qu’elle laisse une place, si réduite soit elle, à la pratique religieuse.

Abordons les sujets qui fâchent : le respect du repos et de la solennité du chabbat, l’abattage rituel, le promotion des écoles talmudiques et , dernier mais non moindre, la conscription de tous les jeunes, qu’ils soient religieux ou laïcs.

On ne doit pas empêcher les gens de vivre leur chabbat à leur guise. Certains transports en commun doivent circuler chaque jour de la semaine, sans exception. Je me souviens d’un fait qui m’a marqué alors que j’avais que seize ans : un jour de Kippour, à Ashdod, je suis sorti de la synagogue pour je ne sais plus quelle raison et voilà sur mon chemin, je vois un homme faisant des travaux de jardinage… J’ai cru que le ciel allait lui tomber sur la tête ! J’ai fixé cet homme, pensant qu’un feu céleste allait le consumer séance tenante.

C’est aussi ce qu’on peut lire dans le Zohar lorsque les deux sages, rabbi Sjim’on et rabbi Eléazar sortent de leur caverne et pétrifient un pauvre paysan ! Comment, disent ils, un juif qui cultive la terre au lieu d’étudier la Tora ? La réaction du ciel ne tarda point : retournez dans votre grotte. Je ne vous ai pas chargé de détruire l’ordre de ce monde… Par chance, il n’en fut rien. Mais depuis, j’ai compris la profondeur du fossé qu’il est impossible de combler en totalité… Mais je le répète, certains religieux ont voulu tout rendre religieux dans le judaïsme un peu comme les partisans du nucléaire préconisent le tout nucléaire…

Le sionisme n’est donc pas parvenu à arrondir les angles ni à faire fondre toutes les tendances qui se partagent la vie juive. Les faits se sont durcis et les oppositions sont devenues des antagonismes. Notre judaïsme doit creuser pour retrouver ses sources originelles. Il faut se demander à quoi ressemblerait la religion juive s’il n’y avait pas eu la destruction du Temple de Jérusalem et tout ce qui s’ensuivit.

Vaste programme. Le sionisme n’a pas réussi à égaliser les niveaux, à montrer que la pratique religieuse devait servir nos vraies valeurs juives, comme l’humanisme biblique par exemple. Ce peuple, ne l’oublions pas, a fait au reste du genre humain l’apostolat du monothéisme éthique et du messianisme. Il a donné au genre humain une leçon d’optimisme. C’est là l’universalité de sa dimension religieuse.

Je conclurai par une citation de Gustave Mahler qui a dit ceci : respecter la tradition la faire vivre, c’est entretenir le feu sacré, ce n’est pas la vénération des cendres.

Les rabbins devraient d’en souvenir. Mais Liberman aussi.

 

About the Author
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments