L’autorité du visible

Javier Bardem assistant à la première mondiale du film « F1 », à Times Square, à New York, le 16 juin 2025. (Crédit : Dimitrios Kambouris/Getty Images North America/AFP)
Javier Bardem assistant à la première mondiale du film « F1 », à Times Square, à New York, le 16 juin 2025. (Crédit : Dimitrios Kambouris/Getty Images North America/AFP)

Dans un article récent, l’écrivaine espagnole Pilar Rahola dénonçait le double standard de nombreuses figures culturelles et politiques—promptes à s’indigner dans certains cas, silencieuses dans d’autres (voir « Carta a Javier Bardem »).

Son ton est polémique. Mais son intuition met en lumière un phénomène réel.

Le problème, toutefois, est plus profond que la simple hypocrisie. Nous assistons à l’émergence d’une culture publique dans laquelle la visibilité tend à remplacer la responsabilité comme principe organisateur de l’expression morale.

Les figures publiques — acteurs, artistes, responsables politiques — occupent aujourd’hui des positions de visibilité amplifiée. Leurs prises de parole circulent rapidement, acquièrent une portée morale, et sont souvent perçues comme des formes d’engagement éthique.

Mais la visibilité ne produit pas le jugement. Elle produit de l’exposition.

Par le passé, prendre la parole en public impliquait de répondre de la cohérence et des conséquences de ce que l’on disait. Aujourd’hui, la parole publique tend à s’ajuster à ce qui est visible, à ce qui circule, à ce qui s’inscrit dans des cadres narratifs déjà disponibles.

Il en résulte une forme d’engagement moral gouvernée moins par des principes que par la présence dans l’espace discursif.

Les situations complexes ne sont plus examinées dans leur singularité. Elles sont interprétées à travers des catégories préexistantes — oppression, résistance, colonialisme — et, une fois identifiées, les conclusions s’imposent d’elles-mêmes. L’analyse cède la place à l’identification.

Dans ce processus, la contradiction devient difficile à percevoir. Une même personne peut exprimer une indignation forte dans un contexte et rester silencieuse dans un autre, sans éprouver ce décalage comme une incohérence. Non nécessairement par mauvaise foi, mais par affaiblissement de la capacité à examiner ses propres jugements.

Le cas d’acteurs comme Javier Bardem permet d’illustrer ce mécanisme. Celui-ci s’est exprimé publiquement sur le conflit israélo-palestinien, en adoptant des positions morales claires, en phase avec des cadres narratifs largement diffusés.

En revanche, son engagement apparaît beaucoup moins visible face à d’autres situations marquées par une violence prolongée ou une répression systématique.

Ce qui est visible devient urgent. Ce qui ne l’est pas devient négligeable. Mais cela ne constitue pas un principe moral. C’est une distorsion.

Le jugement moral exige une capacité précise : appliquer des critères de manière cohérente, y compris lorsque cela est inconfortable ou socialement coûteux.

La culture de la visibilité affaiblit cette exigence. Elle favorise la réaction immédiate, l’alignement émotionnel et la répétition de cadres narratifs, au détriment du travail plus exigeant consistant à vérifier si ses propres positions résistent à la comparaison.

Dans cet environnement, il devient possible d’occuper une position morale sans assumer la responsabilité qu’elle implique. Pour paraphraser les Psaumes :

On parle, sans répondre.
On dénonce, sans justifier.
On s’aligne, sans évaluer.

Ce n’est pas seulement une incohérence. C’est une érosion de la responsabilité.

Dans ce cadre, l’attention disproportionnée portée à Israël ne peut être expliquée uniquement par des facteurs de visibilité ou d’accessibilité narrative.

Elle s’inscrit également dans une longue histoire où les Juifs—individuellement ou collectivement—font l’objet d’un niveau d’exigence et de projection morale rarement appliqué ailleurs.

Cela ne disqualifie pas la critique. Mais cela impose d’examiner son intensité et son asymétrie.

Lorsque des schémas idéologiques, des limites analytiques et des biais hérités convergent, le résultat est un discours qui se présente comme moral, tout en opérant selon des standards sélectifs.

Rahola parle d’hypocrisie. Mais l’hypocrisie suppose la conscience du standard que l’on transgresse.

Ce que l’on observe de plus en plus est plus profond : Le jugement est remplacé par l’alignement. La responsabilité par la visibilité.

Ce qui est faux ne devient pas vrai parce qu’il est largement exprimé. Et ce qui est juste cesse de l’être lorsqu’il est appliqué de manière sélective.

Une parole morale ne se définit pas par sa fréquence, mais par sa capacité à demeurer cohérente d’un cas à l’autre — y compris lorsque cette cohérence a un coût.

Une culture qui récompense la visibilité sans responsabilité ne produit pas de clarté morale. Elle produit des erreurs affirmées avec certitude.

à propos de l'auteur
Moshe Pitchon est philosophe, écrivain et rabbin. Son travail porte sur l’agence morale, la responsabilité et l’impact des transformations technologiques sur la dignité humaine. Son prochain livre, *Judaism and Artificial Intelligence: Dignity and Moral Responsibility* (2026), examine l’intelligence artificielle à travers la pensée morale juive, en soutenant que l’automatisation menace non pas l’intelligence, mais l’aptitude même à répondre moralement. Il est également l’auteur de *Something New Is Happening: The Life and Times of Naftali Bennett* et de *The Maccabean Playbook: Then and Now*. Pitchon écrit sur l’éthique, la religion et la culture contemporaine.
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