L’assassinat de Khodaeï est un message transmis aux Iraniens

Banderole montrant le colonel des Gardiens de la révolution iraniens Hassan Sayyad Khodaei qui a été tué dimanche, avant ses funérailles, à Téhéran, Iran, le mardi 24 mai 2022. (AP Photo/Vahid Salemi)
Banderole montrant le colonel des Gardiens de la révolution iraniens Hassan Sayyad Khodaei qui a été tué dimanche, avant ses funérailles, à Téhéran, Iran, le mardi 24 mai 2022. (AP Photo/Vahid Salemi)

Israël est un farouche adversaire d’un accord sur le nucléaire avec l’Iran. L’ancien et le nouveau gouvernement israélien sont sur la même longueur d’onde. Il s’agit de saboter toute avancée dans les négociations avec les Américains. C’est en partie, l’objectif de l’élimination de Sayeed Khodaeï, perpétrée avec l’espoir que les Mollahs tireront les conclusions d’eux-mêmes. Un porte-parole des forces armées iraniennes, le général Abolfazl Shekarchi, a accusé les États-Unis et Israël d’être derrière l’assassinat, les qualifiant de «centre de planification et d’élaboration des politiques pour les actes terroristes dans le monde».

S’il y avait un quelconque doute sur l’importance de Khodaeï, il serait dissipé à la vue des obsèques du colonel. En fait Khodaeï n’était pas seulement le «défenseur du sanctuaire», terminologie de ceux qui se sont rendus en Syrie et ont combattu l’État islamique (EI) menaçant les sanctuaires sacrés chiites. Les Iraniens le qualifient d’officier important de la force d’élite Al-Quds de la Garde, la branche étrangère du CGRI. Les missions qu’il avait remplies l’avaient déjà condamné d’office car il avait joué un rôle majeur dans le transfert d’armes de l’Iran à la Syrie.

En effet jusqu’à présent les assassinats ciblés touchaient des scientifiques nucléaires, à l’instar de Mohsen Fakhrizadeh, assassiné en novembre 2020, qualifié de père du projet d’armes nucléaires de l’Iran. Les Américains avaient demandé à Israël d’éviter ces assassinats pour ne pas faire dérailler les pourparlers nucléaires. Cependant, Khodaeï n’était pas un ingénieur nucléaire mais le responsable de l’introduction d’armes en Syrie et le planificateur des enlèvements et des attaques contre des Juifs dans le monde entier. Il a été tué pour le genre de missions qu’il a eues en Syrie.

Mais il semble bien que l’élimination de Khodaeï réponde à d’autres objectifs. Empêcher le renouvellement du JCPOA (Plan d’action global conjoint) de 2015 pour limiter le programme nucléaire iranien. L’accord est pratiquement signé mais il bute sur l’inscription du nom du CGRI sur la liste américaine des organisations terroristes étrangères (FTO). Les Européens ont trouvé une solution intermédiaire : retirer le CGRI de la liste et le remplacer par Al-Quds à la place.

Enrique Mora, le négociateur en chef de l’UE sur le nucléaire, s’était rendu en Iran pour boucler les négociations bloquées après deux mois d’impasse. Le voyage de Enrique Mora et de l’émir du Qatar à Téhéran, ainsi que la visite du président Ebrahim Raïsi à Oman, indiquaient que les points de vue américain et iranien s’étaient rapprochés et que les chances de la relance du JCPOA avaient augmenté. Les Iraniens pensent qu’Israël cherche à les irriter pour qu’ils renoncent au dialogue avec les États-Unis.

Israël s’est défendu avec force contre le programme nucléaire iranien puisqu’au moins six scientifiques ont été sa cible depuis 2010 avec le même modus operandi : deux assaillants à moto qui disparaissent sans être inquiétés. Joe Biden était parvenu à un compromis avec le gouvernement iranien pour un retour rapide au JCPOA mais l’assassinat a provoqué la colère des partisans de la ligne dure.

L’élimination de Khodaeï a fait d’une pierre deux coups. D’une part il visait les pourparlers du JCPOA mais d’autre part il visait aussi la Syrie où le colonel assassiné travaillait. La Russie, engagée en Ukraine, libère plus d’espace pour l’Iran en Syrie. Des rumeurs sérieuses font état de plus en plus d’un retrait important des troupes russes de Syrie. L’assassinat de Khodaeï ne se limite donc pas aux rues de Téhéran. Israël prend au sérieux le voyage de Bachar El-Assad à Téhéran visant à renforcer ses relations stratégiques avec l’Iran en cas de désengagement russe.

Pour Israël l’intensification de l’action contre l’Iran s’impose. Il ne peut laisser le vide russe être comblé par le terrorisme iranien. Il se doit donc d’éliminer progressivement les têtes pensantes du CGRI et de faire passer le message aux Iraniens. Le désengagement russe laisse les mains entièrement libres à Israël qui verra le ciel syrien libéré pour son aviation.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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