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L’arrogance fatale de la pieuvre iranienne

Le leader du Hamas Ismail Haniyeh (à gauche) et le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, le 22 juin 2023. (Crédit : Salampix/ Abacapress.com, via Reuters)
Le leader du Hamas Ismail Haniyeh (à gauche) et le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, le 22 juin 2023. (Crédit : Salampix/ Abacapress.com, via Reuters)

Il y a quelques mois encore, le panorama apparent était le suivant : le Hezbollah neutralisé, l’Iran semblait avoir rentré les griffes, et le Hamas, exsangue à défaut d’avoir été désarmé. La guerre israélo-américaine de 2026 devait être le coup de grâce porté à la pieuvre iranienne. 3 mois plus tard, l’Iran, militairement frappé au cœur, économiquement épuisé, fixe les conditions d’un accord avec les États-Unis !

On mesure tous l’énormité de la scène. C’est l’Iran qui refuse pour le moment de se déplacer pour signer l’accord en Suisse !

Le 19 juin 2026, les Gardiens de la révolution ont même annoncé : « Étant donné que le retrait d’Israël du Liban, la levée totale du blocus naval et le retrait des forces terroristes américaines du golfe Persique et de la région figurent parmi les principales conditions de l’accord entre l’Iran et les États-Unis, le détroit d’Ormuz restera fermé jusqu’à ce que ces conditions soient remplies. »

On voulait décapiter la pieuvre. On découvre qu’une pieuvre blessée peut encore étrangler le monde par un seul tentacule : Ormuz. Tandis que le « cercle de feu », que l’on croyait brisé, est politiquement revigoré. Un cauchemar pour les Israéliens.

Car après bientôt 3 ans de guerre (la « résilience » israélienne n’est qu’un concept pour faire supporter comme une « preuve » de courage, l’intolérable), des dizaines de milliers de morts et des destructions incalculables, l’Iran redevient un acteur incontournable au Moyen-Orient, soutenu par une partie du Sud global au nom de l’axe anti-impérialiste.

Il faut un rare manque de lucidité pour transformer le 7-Octobre en Bérézina diplomatique. Israël disposait alors d’une solidarité internationale immense. 3 ans plus tard, il se retrouve isolé, délégitimé comme jamais depuis 1948, traité en paria, pire que le régime iranien, non par la force de ses ennemis, mais par l’aveuglement d’un gouvernement extrémiste qui confond la puissance militaire avec la clairvoyance politique, le retour à Sion avec la dépossession systématique d’un autre peuple, et le messianisme religieux avec une provocation permanente autour de Jérusalem.

Cependant, une lueur existe : avant même le seuil nucléaire, Téhéran pourrait franchir un seuil plus dangereux, qui serait salutaire pour Israël et les pétromonarchies : celui de l’arrogance stratégique. L’Iran a découvert qu’une défaite militaire pouvait lui donner un pouvoir de nuisance mondial. Le piège pour le régime iranien est là : prendre l’hésitation américaine pour une faiblesse, et sa capacité de blocage de l’économie mondiale pour une stratégie durable.

Or l’Iran n’a ni les moyens militaires, ni économiques, ni politiques de son arrogance.

L’Histoire est remplie de ces erreurs.

En 1967, Nasser ferme le détroit de Tiran, masse ses divisions dans le Sinaï, se croit protégé par son prestige panarabe et par un rapport de forces régional devenu favorable. Six jours plus tard, son aviation est détruite au sol et son armée en déroute.

L’URSS avait commis une erreur voisine. Après le Vietnam, elle avait cru voir dans la défaite américaine le signe du déclin irréversible de l’Empire américain. Elle relança la course aux armements, s’enlisa en Afghanistan et voulut soutenir une rivalité qu’elle n’avait plus les moyens de financer. Dix ans plus tard, elle s’effondrait.

Le Hamas avait déjà payé le prix de cette illusion. Le 7-Octobre, il a pris les fractures israéliennes pour une faiblesse stratégique : réforme judiciaire, société polarisée, gouvernement contesté, image internationale abîmée. Résultat : Gaza a été détruite et cela n’avait pas été envisagé par les chefs du Hamas.

Dans ces exemples, le désastre vient de la faiblesse supposée de l’adversaire.

L’Iran risque aujourd’hui de commettre la même erreur. Téhéran parie sur le pétrole, les marchés, la fatigue américaine, les élections de novembre, l’isolement d’Israël et la peur d’une nouvelle guerre. Mais il existe toujours un point de bascule où le plus puissant cesse de calculer et décide de frapper pour ne plus subir. C’est ce seuil que l’Iran approche : non pas seulement le seuil nucléaire, mais le seuil d’autodestruction, celui où l’arrogance stratégique pousse un régime à provoquer une guerre qu’il n’a pas imaginé et qu’il n’a pas les moyens de remporter.

Mais l’erreur israélienne est tout aussi profonde : croire que la force peut tenir lieu de politique.

L’histoire d’Israël enseigne pourtant exactement le contraire. La force israélienne a été décisive lorsqu’elle a cessé d’être une fin en soi pour devenir un levier politique. Face à l’Égypte, elle a fini par produire un traité de paix. Avec la Jordanie, une paix froide mais réelle. Face à la Syrie, une non-belligérance tacite pendant près d’un demi-siècle. Dans ces trois cas, la force ne prolongeait pas indéfiniment la guerre ; elle permettait d’en sortir.

C’est précisément à cela qu’Israël a renoncé aujourd’hui : à l’efficacité géopolitique de sa propre force. Ce qui pourrait entraîner avec le temps l’effondrement de la société.

Ce gouvernement israélien ne fait plus de la force un instrument. Il en fait une identité.

C’était toute la théorie de la « tonte du gazon » : couper régulièrement ce que l’on refusait de discuter politiquement. Le 7-Octobre en a révélé l’échec dans sa forme la plus tragique. La « victoire décisive » promise par Netanyahou par la suite n’aura été qu’une illusion de remplacement : hier, contenir indéfiniment le conflit ; aujourd’hui, faire croire à l’écrasement définitif des ennemis. Dans les deux cas, la même imposture demeure : croire qu’une question politique peut être réglée par une doctrine militaire qui a pour finalité la guerre.

C’est ici que Clausewitz se retourne contre Israël. La guerre n’est plus pour le gouvernement israélien la continuation de la politique par d’autres moyens ; c’est la politique qui devient la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Toute cette folie guerrière depuis bientôt 3 ans (c’est inouï tant dans sa durée, qu’en termes d’inefficacité) exclusivement lié au refus de négocier avec les Palestiniens sous couvert de l’autre mantra manipulatoire (avec « le gazon tondu » et la « victoire décisive ») : « il n’y a pas d’interlocuteurs »…

La diplomatie avec les Palestiniens est pourtant le seul moyen de retirer aux ennemis d’Israël leur carburant idéologique. Le Hamas, le Hezbollah et l’Iran ne disparaîtront pas le jour où la question palestinienne sera traitée politiquement. Mais ils perdront une part essentielle de leur capacité rhétorique incendiaire dans le monde arabe notamment.

Car le refus d’affronter la question palestinienne a un autre prix exorbitant que d’alimenter la haine dans le monde arabe : il transforme en adversaires des femmes et des hommes qui n’avaient aucune hostilité de principe envers l’État d’Israël, mais que l’occupation, la destruction de Gaza finissent par convaincre que l’injustice ne peut plus être séparée du pays qui la produit. Mais de là les membres du gouvernement israélien en sont indifférents.

Ils pensent qu’un État vit seulement de sa puissance militaire, alors que la question de sa légitimité est cruciale.

Même Washington commence à le dire. Le vice-président JD Vance a rappelé publiquement à Netanyahou ce qu’Israël devait aux États-Unis (ce constat est une tragédie pour ceux qui aiment Israël) : « Trump est le seul chef d’État au monde à être favorable à la nation d’Israël à l’heure actuelle, et il se trouve qu’il est à la tête de la superpuissance mondiale. Si je faisais partie du gouvernement israélien, je ne m’en prendrais peut-être pas au seul allié puissant qui me reste dans le monde entier. » Le propos est hélas exact.

La patience américaine s’épuise. Et lorsque Trump affirme au G7 : « There would be no Israel without me », la formule révèle une autre vérité : Israël est un État dépendant d’un système d’alliances.

Israël a donc tort de croire que la force fera disparaître la question palestinienne, ou que son existence pourra durablement subsister sans solution juste pour les Palestiniens. L’Iran aurait tort de croire que sa centralité diplomatique miraculeuse révèle la faiblesse des États-Unis. Car une nuisance prise pour une puissance prépare souvent la chute de celui qui s’en grise.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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