L’armée du peuple devra-t-elle inclure les élèves de la Torah ?

En Israël, pays démocratique où le service militaire est obligatoire, toute la population, sans exception, devra servir sous les drapeaux. L’année dernière, plus de 60 000 jeunes-hommes de la communauté ultra-orthodoxe avaient bénéficié d’une exemption de service. Depuis le 7 octobre, 540 harédims seulement se sont portés volontaires à l’effort de guerre. Des chiffres bien inquiétants au moment où Tsahal se bat toujours au Nord et au Sud, et la Knesset s’apprête à promulguer une loi qui prolongerait de plusieurs mois la durée du service notamment chez les réservistes.

Depuis 1948, les harédims bénéficient d’une exemption de service militaire et refusent toute incorporation. Mais depuis la renaissance de l’Etat d’Israël, leur nombre a considérablement augmenté. Selon les statistiques officielles, il existe en Israël un million trois cents mille harédims séfarades et ashkénazes. On prévoit pour 2033 plus de deux millions…Comment faire participer tous les jeunes religieux à l’effort national, encourager leur mobilisation à l’armée ou à toute autre mission en faveur de l’État ? Dans la même veine, il importe d’élargir leurs connaissances et de leur enseigner des matières universelles tels que les mathématiques et l’anglais. Certes, on ne pourra jamais forcer les ultraorthodoxes à changer de mode de vie mais nous pouvons, par un dialogue sincère, leur faire comprendre que dans un pays moderne et à l’ère de l’internet, on ne peut se contenter de l’étude de la Torah et du talmud et demeurer des parasites. Le fardeau national et les devoirs de chaque citoyen devraient être partagés par tous les habitants du pays, religieux, laïcs et non juifs.

Aujourd’hui, le nombre des travailleurs dans ce secteur religieux est estimé à quatre cents cinquante mille dont 76% sont des femmes. Soulignons dans ce contexte que 38% des impôts de l’État sont prélevés dans le secteur de la high-tech. Les harédims peuvent parfaitement s’intégrer dans ce domaine innovant et dores et déjà nous enregistrons des signes encourageants.

Notre Torah est une partie intégrale et indissociable de notre patrimoine trimillénaire et de la tradition juive. Depuis la nuit des temps, la Torah a franchi les océans et les continents et, au fil des siècles, elle a réussi à sauvegarder notre identité spécifique et à préserver notre foi. Elle sert jusqu’à ce jour comme une référence sérieuse au Christianisme, à l’Islam et aux valeurs universelles. L’enseignement de la Torah est donc essentiel pour l’existence du judaïsme et pour combattre le fléau de l’assimilation.

Depuis la renaissance du sionisme et la fondation de l’Etat d’Israël, la Torah, orale et écrite, demeure un facteur essentiel de notre vie quotidienne, qui façonne nos lois hébraïques. Tout naturellement, Israël se caractérise comme étant un Etat juif sans besoin de créer une séparation d’avec la synagogue. Dès le départ, la coexistence entre laïcs et religieux était normale, sans incident majeur.

Le gouvernement de l’époque admettait l’étude de la Torah et la présence d’un Rabbinat, y compris au sein de l’armée. La cacherout fut appliquée dans les casernes militaires et le shabbat y fut respectée à la lettre. Laïcs et religieux acceptaient le statu quo avec respect et vigilance.

Au fil des années, notre peuple a naturellement grandi et les religieux sont devenus de plus en plus nombreux avec leur affiliation aux partis politiques. Depuis, la société israélienne a changé de visage, des rabbins se sont transformés en politiciens chevronnés, mêlant les affaires et les budgets de l’Etat avec l’enseignement de la Torah. Membres de gouvernements et participants actifs à la Knesset, ils sont devenus exigeants et capricieux, permettant à leurs partis de servir de charnières dans toutes les coalitions.

Quand l’appareil de l’Etat exige d’intervenir dans les affaires religieuses on pourrait comprendre leur refus de collaborer ou de suivre des lois contredisant les préceptes de la Torah, pour la simple raison que la foi en Dieu doit être pure, naturelle, voire même opposée à la science et à la logique. Bien entendu, il ne faudrait pas tomber non plus dans la superstition ou le culte des faux dieux.

Tsahal est une excellente école de la vie ; preuve en est que les religieux sionistes sont de plus en plus nombreux dans ses rangs, au sein de l’Etat-major, mais également dans le Shin Beth et le Mossad. Dans certaines conditions, l’étude de la Torah est compatible avec le service militaire, avec la défense du pays et le patriotisme. Toutefois, nous ne pouvons pas en pleine guerre imposer à tous les harédims une mobilisation rapide. En 1999, Tsahal avait déjà réussi à former un bataillon de jeunes harédims « Netsah Yéhouda ». Depuis le 7 octobre 2023, tout à basculer et nous constatons chez les leaders ultra-orthodoxes une meilleure compréhension aux revendications de Tsahal. Ce n’est certainement pas par la force ni par le diktat, et surtout pas par des lois pénales, que nous réussirons. Bien au contraire, nous aggraverions ainsi les tensions et les disparités. Le conflit latent entre laïcs et religieux risquerait même d’aboutir à un affrontement violent dans les rues. L’armée et les forces de l’ordre ont d’autres missions plus urgentes à accomplir surtout en état de guerre.

Il est possible d’encourager les jeunes à faire leur service militaire en leur présentant les avantages pour la recherche d’un emploi et l’intégration future au sein de la société israélienne. Tsahal forme une armée unique pour tout le peuple, destinée aux laïcs et aux religieux, comme aussi aux non-juifs. Il ne doit pas y avoir de parasites dans notre société, qu’ils soient Israéliens religieux, de gauche, de droite, ou Arabes. Tous, sans exception, devraient contribuer à leur manière à l’effort national et assumer sans équivoque le lourd fardeau de l’Etat juif. Cette logique devra servir d’exemple au Premier ministre même au risque d’une crise gouvernementale et des élections anticipées.

 

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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