L’Archevêque Desmond Tutu contesté par les Israéliens

DOSSIER - L'archevêque émérite sud-africain Desmond Tutu prononçant une allocution à l'abbaye de Westminster à Londres lors du service commémoratif pour l'ancien président sud-africain Nelson Mandela, lundi 3 mars 2014. Tutu, militant sud-africain lauréat du prix Nobel de la paix pour la justice raciale et LGBT et archevêque anglican à la retraite du Cap, est décédé, a annoncé le président sud-africain Cyril Ramaphosa dimanche 26 décembre 2021. Il avait 90 ans. (John Stillwell, photo de la piscine via AP, fichier)
DOSSIER - L'archevêque émérite sud-africain Desmond Tutu prononçant une allocution à l'abbaye de Westminster à Londres lors du service commémoratif pour l'ancien président sud-africain Nelson Mandela, lundi 3 mars 2014. Tutu, militant sud-africain lauréat du prix Nobel de la paix pour la justice raciale et LGBT et archevêque anglican à la retraite du Cap, est décédé, a annoncé le président sud-africain Cyril Ramaphosa dimanche 26 décembre 2021. Il avait 90 ans. (John Stillwell, photo de la piscine via AP, fichier)

L’Archevêque Desmond Tutu, décédé à 90 ans, s’était étroitement identifié à la souffrance historique du peuple juif dans son plaidoyer énergique contre l’apartheid en Afrique du Sud. Certains lui reprochent d’avoir utilisé son rôle de chef d’Église pour mêler la religion à sa lutte contre l’apartheid.

Son attitude ambiguë vis-à-vis des Juifs était sujette à caution. En effet, pendant les négociations pour mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud, Tutu avait souvent fait l’éloge des nombreux Juifs sud-africains qui s’étaient opposés au système d’apartheid mais il avait invoqué la Shoah en comparant les luttes des Juifs sous le nazisme aux luttes des Sud-Africains noirs sous l’apartheid.

S’adressant à un rassemblement de Juifs britanniques en 1987, il a parlé de cette expérience partagée d’exclusion et de persécution : «Votre peuple sait de quoi on parle, ayant souffert parce que vous apparteniez à un groupe racial particulier. Vous étiez obligés de porter des brassards. Nous ne portons pas de brassards, ils n’ont qu’à nous regarder».

Les Israéliens ne supportaient pas son attitude mitigée et sa référence déplacée à la Shoah. Tout en défendant constamment le droit d’Israël à exister et en appelant les nations arabes à reconnaître Israël, Tutu critiquait fréquemment l’occupation israélienne de la Cisjordanie et se demandait comment des personnes ayant survécu à la Shoah pouvaient perpétrer l’occupation d’autres gens. «Les Arabes devraient reconnaître Israël, mais beaucoup de choses doivent aussi changer. Je suis moi-même triste qu’Israël, avec le genre d’histoire et de traditions que son peuple a connues, fasse des réfugiés des autres. C’est totalement incompatible avec qui elle est en tant que peuple».

Tutu avait critiqué Israël pour sa collaboration avec l’Afrique du Sud sur des questions militaires, malgré l’apartheid. «L’intégrité et l’existence d’Israël doivent être garanties. Mais je ne peux pas comprendre comment un peuple avec votre histoire aurait un État qui collaborerait dans les affaires militaires avec l’Afrique du Sud et mènerait des politiques qui sont une image miroir de certaines des choses dont votre peuple a souffert».

Ces comparaisons et ces remarques avaient poussé certains dirigeants juifs à les qualifier «d’antisémites». Il avait répondu à ces critiques en attisant davantage ses flammes : «J’ai été immédiatement accusé d’être antisémite. Je suis triste parce que je pense que c’est une sensibilité dans ce cas qui vient d’une arrogance – l’arrogance du pouvoir parce que les Juifs sont un puissant lobby dans ce pays et toutes sortes de gens recherchent leur soutien».

Lors d’une visite en Israël à Yad Vashem en 1989, Tutu avait fait la suggestion controversée que les nazis devraient être pardonnés pour leurs crimes contre le peuple juif. «Nous prions pour ceux qui l’ont fait, pardonnons-leur et aidons-nous à leur pardonner, et aidons-nous à ce que nous ne fassions pas, à notre tour, souffrir les autres».

Eli Wiesel avait immédiatement réagi à ces propos : «Pour quiconque à Jérusalem, à Yad Vashem, parler de pardon serait, à mon avis, un manque de sensibilité inquiétant envers les victimes juives et leurs survivants. J’espère que ce n’était pas l’intention de l’évêque Tutu».

Ce serait un euphémisme que de dire que l’archevêque Desmond Tutu n’était pas en odeur de sainteté auprès des Israéliens qui critiquaient son attitude sélective et ses propos ambigus sur les Juifs. Il avait été catalogué par les Juifs américains «d’antisémite» au point d’être interdit d’intervenir à l’Université St-Thomas-Minneapolis en octobre 2007. Devant l’émoi suscité dans le Monde, le révérend Dennis Dease, président de l’Université catholique, a dû revenir sur sa décision. La communauté juive locale avait condamné l’antisémitisme du Prix Nobel de la Paix qui dénonçait le dur traitement infligé aux Palestiniens par les Israéliens et qui militait pour une paix juste au Moyen-Orient.

Traité de négationniste et d’antisémite notoire parce qu’il exhortait les Juifs à «pardonner aux nazis». Il avait affirmé aux États-Unis que «les gens ont peur de dire que ce qui est mal est mal parce que le lobby juif est très puissant». Son soutien notoire au mouvement anti-israélien BDS, l’avait poussé à des comparaisons avec la Shoah étonnantes de la part d’un homme d’Église : «les chambres à gaz était faites pour une mort plus propre  que les crimes de l’apartheid». Le centre Simon-Wiesenthal avait jugé ces propos comme étant «des insultes aux Juifs et aux victimes des nazis».

Mais il persistait dans ses comparaisons inadmissibles en déclarant en 2009 au quotidien israélien Haaretz qu’Israël «fait payer aux Palestiniens le prix de la Shoah». En 2013, il a également déclaré que les Juifs «pensent avoir le monopole de Dieu» parce qu’ils «ont combattu et se sont opposés»  à son Dieu. L’archevêque a estimé que «le lobby juif est puissant, très puissant» après avoir taxé les Juifs «d’arrogance». Peu d’Israéliens verseront une larme pour le décès de l’Archevêque.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
Comments