L’après nœud jaune

Après le nœud jaune, fin ou commencement ?
Le 26 janvier, lorsque le corps de Ran Gvilli a été retrouvé à Gaza par nos soldats, nos héros, puis ramené en Israël, l’émotion était à son comble. Pour la première fois depuis plus de deux ans et demi, nous avons ressenti comme une boucle qui se referme, presque une respiration. Le lendemain, en sortant prendre ma voiture sur laquelle il y a un grand aimant en forme de nœud jaune, je suis restée là quelques minutes à le regarder. Alors c’est fini ? Nous pouvons reprendre nos vies ? Nous pouvons dormir la nuit ? Alors voilà, enfin, on va réapprendre à respirer ? Je dois enlever le nœud jaune ? Mais mon cœur s’y refusait. Alors je me suis dit, je vais attendre encore un peu. Peut-être demain.
On l’espérait depuis plus de deux ans et demi, se séparer de ce nœud jaune, de cette attente interminable, et enfin souffler. Lorsque l’horreur s’installe dans la durée, notre niveau d’exigence se rabaisse. Dans ce basculement, ramener un otage mort devient un soulagement, une libération, une forme de joie. Et pourtant, ils auraient dû être sauvés avant. Ils auraient dû être protégés de ces souffrances. Ils auraient dû revenir vivants. Se réjouir d’un retour dans un cercueil n’est pas une victoire, mais le symptôme d’un monde qui s’est habitué à l’inacceptable. Ils auraient dû être sauvés vivants, et je n’arrive pas à enlever le ruban jaune.
Se réjouir d’un retour dans un cercueil n’est pas une victoire, mais le symptôme d’un monde qui s’est habitué à l’inacceptable
Les corps sont revenus, mais les âmes crient encore leurs souffrances. Le vide de leur absence est assourdissant, et nos cœurs sont lacérés de plaies toujours à vif. Nous n’avons pas réussi à les ramener à temps, mais notre échec le plus grave est que nous n’avons pas non plus réussi à répondre au pourquoi. Pourquoi ces atrocités ont-elles été possibles dans notre pays, et pourquoi continuons-nous à vivre dans une réalité d’impunité totale des responsables politiques et sécuritaires ?
Et si la boucle est fermée et que nous n’avons plus à vivre dans l’attente d’une libération, nos nuits restent mouvementées… Comment réparer cette société en post-trauma permanent, et comment répondre à « plus jamais ça » si aucune enquête et aucune justice ne sont faites pour les négligences qui ont mené à cette effroyable catastrophe ?
Lorsque mes grands-parents étaient encore en vie et me racontaient comment ils avaient survécu au nazisme, la suite de l’histoire était toujours leur revanche, en 1948, ils ont immigré en Israël. Après les persécutions, après avoir perdu tant de personnes qu’ils aimaient, leur voix, chargée de soupirs et de tristesse tragique, reprenait une teinte de bonheur et de joie lorsqu’ils évoquaient les premières années, pionniers, sous des tentes et sans argent, comme des souvenirs heureux. Comme si, lorsqu’on vient de vivre une tragédie, on n’a plus du tout la notion d’exigence ni de confort. On vit alors dans l’espoir de jours meilleurs, dans le rêve de construire un renouveau libre, un avenir, pour soi et pour les générations futures. Car finalement, être libre, c’est cela le bonheur. Peu importe le reste, être libre de ses choix et de sa vie, c’est ce que tout être humain demande avant toute chose.
J’étais une enfant et j’avais déjà compris. Leur voix s’animait chaque fois qu’ils racontaient ; les portes que l’on ne fermait pas à clé les premières années de l’État d’Israël, les enfants qui disaient leurs premières phrases en hébreu même si, à la maison, on parlait yiddish, allemand ou français. Je comprenais que le bonheur était de faire vivre un projet de liberté et d’espoir, de participer à un accomplissement, ici, en l’occurrence, celui du sionisme.
Aujourd’hui, le retour du dernier otage de Gaza ne suffira pas à ramener la joie dans nos voix.
Il nous faudra nous mobiliser pour conquérir une liberté nouvelle, reconstruire, réparer. La boucle de l’attente est peut-être refermée, mais celle de la responsabilité ne l’est pas. L’histoire juive et l’histoire israélienne nous ont appris une chose essentielle : après une catastrophe, le retour à la vie ne passe jamais par l’oubli, mais par ce que nous faisons de ce qui a été vécu. Ce n’est pas la fin de la douleur qui fonde un avenir, mais la capacité à construire un monde nouveau. Il commence le jour où nous refuserons de nous contenter du soulagement. Le jour où nous exigerons des réponses, des responsabilités, une justice.
Ce nœud jaune n’est plus seulement le symbole des otages. Il devient pour moi celui d’une exigence morale, le refus d’oublier. Demain, nous nous souviendrons de ce symbole. Mais comment promettre que nous n’aurons plus jamais à le porter ? C’est la réponse à cette question que nous devons transformer en réalité. Et le simple fait de l’énoncer commence déjà à redonner à ma voix une tonalité de joie.
