L’après-Kippour : entre la métaphysique du pardon divin et l’obsession de la pureté humaine 

© Stocklib / Pop Nukoonrat
© Stocklib / Pop Nukoonrat

Comme toutes les années précédentes, je pousse un soupir de soulagement lorsque cette redoutable journée de confessions et de contritions prend fin. Rester toute la journée à la synagogue, dans un espace confiné avec des prières à n’en plus finir, est une rude épreuve.

C’est que les enjeux spirituels et religieux (pour ne pas dire cultuels) sont cruciaux. Il s’agit ni plus ni moins de capter, pour ainsi dire, l’attention bienveillante de Dieu qui accorde à ses fidèles la rémission de leurs péchés. Ce n’est pas une mince affaire.

Et depuis la veille au soir, la récitation de la Couronne royale (Kéter malkhout) du métaphysicien juif du Moyen-Age, Salomon ibn Gabirol (né en 1021 à Malaga), rend grâce au Dieu de l’univers en des termes vraiment poignants.

Cet homme, l’un des esprits les plus profonds et les plus affutés du judaïsme médiéval, a réussi à être non seulement le grand poète synagogal mais aussi un métaphysicien, auteur du Mékor hayyim (en latin le Fons vitae) où il plaide en faveur de l’existence d’une matière spirituelle, ce qui est unique dans les annales universelles de la philosophie… Personne, avant le milieu du XIXe siècle, n’avait songé que l’auteur ibn Gabirol des juifs et l’Avincebron de la scolastique latine, n’était qu’une même et unique personne. Cette découverte nous la devons à l’historien juif français Salomon Munk, auteur du livre, Mélanges de philosophie juive et arabe

C’est donc un liturgiste doublé d’un grand métaphysicien qui se déploie sous nos yeux et qui transforme les philosophèmes en théologoumènes. Dans mon livre L’exégèse philosophique dans le judaïsme médiéval (JCB Mohr, Tubingen), j’ai consacré un long chapitre à cette présentation théologique de la philosophie. Cette performance, à une telle échelle, est restée sans pareille.

Certes, il y eut d’autres penseurs qui se partagèrent entre la métaphysique et le sentiment religieux, mais aucun ne fut accueilli dans la liturgie juive de cette manière : inaugurer la veille du jour des propitiations où l’âme humaine, pécheresse de nature, implore le pardon des fautes et la rémission des péchés.

Ceux qui, aujourd’hui, sont chargés de faire connaître ce noble patrimoine religieux ne sont pas en mesure de le faire, faute de culture et formation philosophiques.

C’est bien dommage car les textes sont très riches. Hier, mon frère Samuel, m’interrogeait sur le sens à donner au terme hébraïque dans cette forme verbale : titharou (approximativement : vous serez purs ou vous serez purifiés). Et cela m’a remis en mémoire une phrase du philosophe allemand Hermann Ézéchiel Cohen dans ses Écrits juifs…

Cet auteur, fils d’un Kantor juif, félicite le peuple juif qui n’a pas besoin d’un médiateur pour être agrée par Dieu ; il est purifié par Dieu lui-même sans intermédiaire… Il s’agit évidemment d’une polémique anti-chrétienne silencieuse puisque nos amis chrétiens invoquent la personnalité du Christ, ce que ne font pas les juifs puisque Dieu, en personne, leur accorde la purification des scories qui souillent toute existence humaine.

Une autre prière a toujours retenu mon attention et je voudrais en dire un mot dans ce papier : il s’agit de la prière de la veille qui commence comme une anaphore : WE-HA-ONNé : celui qui répond ou qui exauce nos demandes, nos prières et nos requêtes.

Ce long poème recense tous les moments délicats, dangereux de l’histoire juives, des instants où la survie du peuple était en danger. Et chaque fois, Dieu a entendu la longue complainte de son peuple. Cela commence avec la supplique de Joseph, retenu au fond de sa cellule égyptienne et qui implore Dieu de le faire libérer puisqu’il fut victime d’une fausse accusation de viol de la femme de son maître Potifar…

Et cette prière du fond de l’abime évoque, par anticipation ce qui va se passer avec le prophète Jonas qui, de profundis, interpelle Dieu depuis le corps du monstre marin. Un proverbe allemand stipule que lorsque la détresse est la plus menaçante le secours de Dieu est le plus proche…

Cette prière de WE Ha-ONNé classifie toutes les occasions aux cours desquelles le peuple d’Israël a imploré le secours divin et qu’il lui fut accordé. Tout y passe, toutes les strates historiques du peuple d’Israël sont passées en revue. Mais le plus important aux yeux du philosophe, c’est que le peuple d’Israël ne pratique pas l’autarcie spirituelle : lorsqu’Israël prie, il prie pour tout l’univers, pour toute l’humanité.

Un vieux midrash s’interroge sur ce qui distingue le patriarche Abraham du survivant du Déluge, Noé. La réponse est la suivante : Noé n’a sollicité la grâce divine que pour lui-même et sa très proche famille, alors que Abraham a inclus dans sa prière et son fils Ismaël, et sa femme Sarah, et son fils Isaac et même un vibrant plaidoyer en faveur des deux villes pécheresses.

Ainsi donc, la prière en question se clôt par une requête universelle : que Dieu exauce les demandes de tous ceux qui l’invoquent en toute sincérité. Cela aussi est l’un des enseignements du jeûne de Kippour : l’humanité est, certes multiple et variée, mais son origine est unique.

C’est pourquoi nous dit le midrash, Dieu n’a créé qu’un seul Adam dont nous dérivons tous. Si cela n’avait pas été le cas, les uns auraient pu tenir aux autres le discours suivant : je descends du Adam numéro un et toi du Adam numéro 23…

Cette réponse coupe l’herbe sous les pieds de toute théorie raciste ou racialiste… Il n’est pas étonnant qu’elle soit née en milieu juif. Le discours prophétique de la Bible hébraïque le montre bien et le cas du prophète Jonas l’illustre puisque Dieu lui-même fait pencher le plateau de la balance de le sens de la bonté et de la miséricorde.

Les rôles sont inversés exprès : ce n’est plus Dieu qui se fait l’accusateur mais l’avocat d’une humanité repentante et à laquelle il accorde son pardon et de la pureté.

Mais la pureté parfaite, parachevée n’est pas de ce monde. Il faut la rechercher chaque année que nous vivons. C’est presque le rocher de Sisyphe, mais pour Kippour il y a une divinité amie de l’humanité qui scrute ses reins et son cœur. Et après la dureté du jour des propitiations arrive la joie de Soukot où tout repart…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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