Lapid, véritable homme fort du gouvernement

Le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid s'exprimant lors d'une réunion bilatérale avec le secrétaire d'État Antony Blinken au département d'État à Washington, le mercredi 13 octobre 2021. (AP Photo/Andrew Harnik, Pool)
Le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid s'exprimant lors d'une réunion bilatérale avec le secrétaire d'État Antony Blinken au département d'État à Washington, le mercredi 13 octobre 2021. (AP Photo/Andrew Harnik, Pool)

Lapid a été le dirigeant qui a négocié avec Lieberman et Gantz la constitution de la nouvelle coalition gouvernementale. Il a été le maitre d’œuvre de la désignation de Naftali Bennett au poste de premier ministre pour enlever toute chance à Netanyahou de constituer un gouvernement de droite. Il a réussi à maintenir la cohésion des ministres jusqu’au vote final du budget 2021/2022.

Il est très heureux au poste de ministre des Affaires étrangères qui lui va comme un gant parce qu’il adore les voyages, les invitations dans les chancelleries et les rencontres avec les Grands de ce monde. Les Occidentaux, qui sont nombreux à vouloir le rencontrer, le considèrent déjà comme le premier ministre putatif. D’ailleurs il se suffit à ce poste et l’on se demande s’il ne renoncera pas à la rotation du premier ministre pour verrouiller Naftali Bennett au sein de la coalition et l’empêcher de composer avec la Droite une fois libéré de sa tâche suprême. Naftali Bennett semble déjà remisé à la fonction «d’inaugurer les chrysanthèmes».

Il a ainsi rencontré à Jérusalem l’envoyée américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield qui est «une véritable amie qui se bat côte à côte avec nous dans l’une des arènes les plus complexes de la communauté internationale. Notre amitié est basée non seulement sur des intérêts mutuels, mais sur des valeurs partagées et une vision du monde partagée». Il a ensuite pris au téléphone la Canadienne Mélanie Joly : «Hier soir, j’ai parlé avec le nouveau ministre des Affaires étrangères du Canada. Je l’ai félicitée pour son nouveau rôle et je l’ai invitée à visiter Israël. Nous avons discuté de l’importance de l’égalité des sexes au gouvernement et avons convenu de continuer à renforcer la coopération entre Israël et le Canada». Avec ces deux femmes, il a parlé de haute politique et des intérêts stratégiques d’Israël.

Si après les élections législatives de 2013, Netanyahou avait joué le jeu et lui avait offert le poste que Lapid avait réclamé, au lieu de l’envoyer au charbon au ministère des Finances alors qu’il y était totalement néophyte, il n’aurait pas quitté le gouvernement et l’histoire de Netanyahou aurait connu un tournant différent dans la collaboration avec le Centre. Il était fait pour ce poste car, ancien journaliste, il connait parfaitement la diplomatie d’Israël pour en être un expert.

Il est pragmatique et il sait effacer les mauvais moments quand en mars 2020, Benny Gantz avait rompu son alliance avec lui pour rejoindre un gouvernement Netanyahou afin d’éviter de nouvelles élections. Il avait attendu son heure et avait préféré s’isoler dans l’opposition, très réduite à l’époque, au point que certains avaient considéré sa position comme un suicide politique. C’est pourquoi, des militants de Yesh Atid, à l’instar d’Ofer Shelah, avaient cru que le moment était venu pour l’envoyer à la retraite. La manœuvre avait échoué car le parti était légitimiste et avait tenu à apporter son soutien au fondateur de Yesh Atid. Dans l’opération Ofer Shelah a tout perdu, même son poste de député.

Bien sûr, Lapid convoite le poste suprême qu’il devrait occuper le 27 août 2023. Cependant des changements majeurs et des décisions imprévues peuvent annuler cette rotation. Il tient cependant la situation en main. Sur le papier, il deviendra le prochain Premier ministre de l’État d’Israël à la date prévue ou, en cas de dissolution anticipée de la Knesset, situation improbable car les partis font bloc derrière la nouvelle gouvernance. Mais la coalition sait que Netanyahou n’a pas désarmé et qu’en cas de nouvelles élections, il peut prendre sa revanche. Il existe donc une colle invisible qui soude les ministres d’un gouvernement de bric et de broc. De toute façon, Lapid envisage le pire, à savoir le jour où il devra affronter Netanyahou en tête à tête pour la première fois.

Il doit sa réussite au quatuor solide qu’il forme avec Lieberman, Gantz et Saar, les piliers de la coalition avec Naftali Bennett. Mais le premier ministre est contesté dans son parti par la moitié de ses effectifs qui veut faire sécession pour rejoindre la «vraie droite». Son avenir politique tient d’ailleurs à un fil et il ne doit son salut qu’a la solidité de la coalition.

Lapid a eu raison de ne pas s’engouffrer trop vite à la tête du gouvernement car il avait besoin de parfaire son expérience et de peaufiner sa stature internationale tout en étant libre de ses jugements. Ainsi lors d’un briefing avec les correspondants étrangers le 1er septembre, il avait surpris tout le monde avec sa critique ouverte contre le retrait américain d’Afghanistan : «Je pense que le monde entier était concerné, et avant tout les Américains eux-mêmes de la manière dont le retrait s’est déroulé. Ça ne s’est pas passé comme ça devait se passer. … C’était probablement la bonne décision qui n’a peut-être pas été prise de la bonne manière».

Depuis son entrée au ministère des Affaires étrangères, Lapid a prouvé qu’il était un ministre particulièrement vigoureux. Il veut créer son propre programme, qui combine sa vision libérale et progressiste du monde avec le nationalisme et le patriotisme israéliens. Mais son manque d’expérience au sommet lui a fait utiliser un langage peu diplomatique. Il veut prouver qu’il est un ministre des Affaires étrangères à l’esprit indépendant, confiant dans ses capacités et intéressé à se forger une réputation d’homme d’État en voyageant à travers le monde et en accueillant les ambassadeurs et les hommes d’État. Par ailleurs, il ne craint pas la concurrence car Bennett et Saar n’ont pas atteint sa popularité. Seul Gantz peut lui faire de l’ombre mais les deux n’ont aucun intérêt à rompre le consensus. Gantz sait que le moment n’est pas encore venu pour lui et qu’il doit composer en attendant d’être un recours.

Netanyahou a d’ailleurs modifié sa stratégie en ciblant dorénavant Lapid et non pas Bennett car il sait qu’en cas d’élections il aura à l’affronter violemment. Alors, comme d’habitude, il a délégué à ses fidèles irréductibles le soin d’attaquer ce concurrent devenu dangereux. Avec ses gros sabots et sa démarche d’éléphant, David Amsalem du Likoud, a cherché à porter l’estocade dans une attaque dénuée de délicatesse. Il a qualifié de «tricheurs, menteurs et escrocs» à la fois Yaïr Lapid et le président de la Knesset Miki Levy. Pour Amsalem «La gauche est le peuple le plus violent, le plus menteur et le plus corrompu de l’État d’Israël». Il a ajouté que Lapid était une «usine de poison radioactif». L’argument que les centristes sont des gauchistes est périmé et ne tient plus la route.

Avec des attaques politiques de ce niveau, Lapid est à l’abri. Quel que soit l’avenir du gouvernement, il a acquis le statut de chef du camp politique israélien de centre-gauche, sachant que pour l’instant aucune autre personnalité n’est en mesure de lui ravir sa place.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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