Lapid et Gantz, le duo de la force tranquille

Le ministre de la Défense Benny Gantz et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid lors d'une discussion et d'un vote sur un projet de loi visant à dissoudre la Knesset, dans la salle de réunion du parlement israélien, à Jérusalem, le 22 juin 2022. Photo Olivier Fitoussi/Flash90
Le ministre de la Défense Benny Gantz et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid lors d'une discussion et d'un vote sur un projet de loi visant à dissoudre la Knesset, dans la salle de réunion du parlement israélien, à Jérusalem, le 22 juin 2022. Photo Olivier Fitoussi/Flash90

Le nucléaire iranien n’est plus seulement une question sécuritaire, voire stratégique, puisque le Likoud veut en faire un élément important de la campagne électorale, délaissant ainsi les questions clivantes. Netanyahou prétend avec assurance que, s’il était au pouvoir, l’accord n’aurait jamais été signé. Il adopte une attitude électorale doublée d’une conception prétentieuse de la force d’intervention israélienne dans les décisions américaines.

Le Likoud a longtemps considéré Joe Biden comme un sénile incapable de gérer les grandes décisions mais il s’avère qu’il agit en silence et souvent avec efficacité contrairement à Donald Trump qui n’était pas un négociateur et qui ne savait que jouer avec les rapports de force.

L’accord nucléaire sera signé, quelles que soient les étapes, parce que les Américains l’ont décidé et que l’Europe veut se débarrasser d’un abcès de fixation qui donne des arguments aux Russes. D’ailleurs le président Macron a été clair : «Je pense que cet accord, s’il est conclu dans les termes présentés aujourd’hui, est utile et vaut mieux que pas d’accord».

Alors qu’en Israël les problèmes économiques, l’augmentation des prix, l’inflation, le manque de logements et le développement de la pauvreté dans le pays deviennent des sujets brûlants pour la population, Netanyahou délaisse les projets économiques pour se lancer dans un combat perdu d’avance contre les Américains et les Européens sur le seul problème nucléaire iranien.

Il s’agit pour lui de déstabiliser la coalition et de prouver l’incompétence du premier ministre accusé d’attendre dans son bureau de Jérusalem que d’autres agissent à sa place. Il est vrai qu’ils n’ont pas la même éthique du pouvoir car Lapid laisse chaque ministre agir librement dans son domaine de compétences et évite d’être directif.

Les Israéliens auraient pu penser que dans un domaine aussi crucial que le nucléaire iranien, une union nationale se serait organisée en dehors de toute politique de chapelle. Mais cela n’a pas été le cas. Ils sont conscients que Lapid n’est pas aussi inerte que le Likoud laisse croire. Seule sa méthode change. Le premier ministre est partisan d’une politique de discrétion, d’une part pour ne pas s’aliéner Joe Biden et d’autre part, pour mener des actions souterraines de façon à ne pas s’opposer à l’Administration américaine jalouse de ses prérogatives. On se souvient que l’attaque frontale de Netanyahou contre Obama n’avait pas été couronnée de succès et qu’elle avait créé un malaise américano-israélien qui s’est à peine dissipé.

Yaïr Lapid a ses propres méthodes qui lui permettent d’expliquer la position de son gouvernement sans étaler au grand jour les divergences avec l’allié américain. Il n’est pas fixé à son fauteuil en attendant que le ciel lui tombe sur la tête. Il utilise beaucoup son téléphone, moins voyant mais plus efficace, et délègue ses ministres pour diffuser la bonne parole. Il a gardé tous ses contacts internationaux de manière directe et indirecte. Il s’est entretenu avec le chancelier allemand Olaf Scholz et le président français Emmanuel Macron. Son conseiller à la sécurité nationale, Eyal Hulata, s’est rendu à Washington pour transmettre la bonne parole. Le ministre de la Défense Benny Gantz s’est entretenu sur place avec ses homologues militaires. L’ambassadeur Mike Herzog a passé son temps à expliquer aux Sénateurs l’opposition d’Israël à cet accord. Certes, les résultats se font attendre.

Mais toutes ces actions se sont passées sans bruit, contrairement à la méthode Netanyahou caractérisée par l’esclandre qui a fait exploser les relations. Ce fut le cas en 2015. Dans un discours public, le 24 août 2022, Lapid a effectivement mis des gants pour fustiger l’accord, mais son message est mieux passé parce qu’il a ménagé la susceptibilité de la partie adverse. On imagine toujours les Américains à nos pieds alors qu’ils mènent leur propre politique pour leurs propres objectifs. On parle cependant de certaines avancées israéliennes puisque les Israéliens ont obtenu que le CGRI (Corps des gardiens de la révolution islamique) reste toujours sur la liste des organisations terroristes. Biden a accepté l’argumentation israélienne.

Lapid et Netanyahou n’utilisent pas la même méthode de travail ministériel mais il est faux de taxer le premier ministre de passivité sous prétexte qu’il est souvent à son bureau. Lapid s’entend parfaitement avec Benny Gantz et à l’instar d’un chef d’orchestre, il ne joue pas la musique mais il la dirige. Il refuse d’alarmer la population par des discours inquiétants mais il veut la rassurer en lui faisant comprendre qu’il suit les évènements et qu’il saura les avertir d’un éventuel danger. Lapid n’a pas besoin d’être en permanence sur le pont en dirigeant quatre ministères comme son prédécesseur.

Il délègue et frappe le terrorisme quand il le faut. Il a été le maitre d’œuvre et l’inspirateur de l’opération contre Gaza en août 2022, laissant aux militaires le choix des armes. On l’a peu vu à la télévision et sur les podiums parce qu’il n’est pas dans sa nature de s’attribuer le mérite des autres, à savoir celui des chefs militaires. Il ne voulait pas répandre la peur mais l’assurance que la situation était sous contrôle avec la collaboration totale de Tsahal. Il a fait confiance à Gantz. Les résultats de l’armée sont conséquents car elle dispose de mains plus libres qu’auparavant. Les terroristes sont enfin terrorisés.

On saura plus sur l’acquiescement de la population après les résultats des élections. Les sondages sont peu fiables et trompeurs mais tous concourent à dire que Netanyahou n’est plus superstar et qu’il aura du mal à trouver 61 sièges, à fortiori lorsqu’il a brimé ses dévots inconditionnels réduits à de la chair à canon. Lapid et Gantz font leur petit bout de chemin. Ils savent que Netanyahou ne réussira pas tant qu’il n’aura pas donné les clefs du Likoud, en raison des guerres intestines. Le pays s’est radicalisé à droite mais le paradoxe reste que le Likoud ne parvient pas à obtenir une majorité de gouvernement.

Tout peut arriver d’ici le 1er novembre, même l’imprévu pendant que les partis s’arment, se séparent, fusionnent et éclatent comme les religieux orthodoxes dont les questions de personnes pourrissent l’unité. Certains orthodoxes ont levé leur «fatwa» contre Lapid et sont prêts à mettre fin à leur allégeance au Likoud, surtout depuis le départ de Yaakov Litzman, éternel opposant aux laïcs.

Lapid met les formes pour ne s’opposer frontalement ni au président et ni au Congrès américains mais il ne se prive pas de dire des vérités qui sont souvent écoutées. Il affirme ne pas s’opposer à un accord avec l’Iran, mais il précise que le «projet actuel est mauvais». C’est dit sans prétention mais avec fermeté. Le Premier ministre a déclaré que le dialogue avec l’administration se poursuivait et que certaines des préoccupations d’Israël avaient déjà été prises en compte selon le chef de la sécurité nationale qui revient après des réunions productives et bénéfiques.

Lapid a décidé de répondre à chaque coup de butoir du chef de l’opposition. Il a rappelé que les États-Unis avaient signé l’accord nucléaire de 2015 en raison du «discours scandaleux de Netanyahou» qui avait incité l’administration à écarter Israël des discussions avant la décision de finaliser l’accord. Il a soulevé cet épisode pour confirmer que lui «travaillait avec le gouvernement américain avec patience et détermination et cela donne des résultats». Ainsi les Américains ont clairement indiqué qu’ils ne permettraient pas que «les affaires ouvertes de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) soient closes sans enquête».

Les Américains sont convaincus que les Iraniens jouent la montre pour obtenir une autre série de pourparlers, donc de concessions. Lapid insiste pour que les Occidentaux cessent de «céder encore et encore à l’Iran. Mais il semble que les Américains comprennent nos inquiétudes. Cela donnerait à l’Iran cent milliards de dollars par an. Cet argent ne construira pas d’écoles ou d’hôpitaux. Cent milliards de dollars par an seront utilisés pour saper la stabilité au Moyen-Orient et semer la terreur dans le monde entier».

Comme dirait l’autre, le chemin est long et la pente difficile mais il serait temps que le centre et la droite républicaine se retrouvent si d’aventure le bouchon au sommet du Likoud sautait.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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