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L’antisionisme est le véritable mouvement de haine

Des étudiants et des militants pro-palestiniens et anti-israéliens protestent sur le campus de l'Université McGill à Montréal, Canada, le 29 avril 2024. (Crédit : Graham Hughes / AFP)
Des étudiants et des militants pro-palestiniens et anti-israéliens protestent sur le campus de l'Université McGill à Montréal, Canada, le 29 avril 2024. (Crédit : Graham Hughes / AFP)

George Orwell avait compris une chose que tous les mouvements totalitaires finissent par découvrir : celui qui contrôle le langage contrôle la pensée.

Dans 1984, la guerre devient la paix. La liberté devient l’esclavage. L’ignorance devient la force.

Aujourd’hui, on nous demande d’accepter une nouvelle inversion.

Le sionisme — le mouvement de libération nationale du peuple juif — est désormais présenté par certains comme « le mouvement haineux qui a connu le plus grand succès au Canada ».

L’affirmation prêterait à rire si elle n’était pas aussi dangereuse.

Qu’est-ce que le sionisme ?

C’est tout simplement la conviction que le peuple juif, comme tous les autres peuples, possède le droit à l’autodétermination sur sa terre ancestrale.

Rien de plus. Mais rien de moins.

On peut être en désaccord avec les gouvernements israéliens. On peut s’opposer aux implantations, critiquer les opérations militaires, les réformes judiciaires ou les coalitions politiques. Les Israéliens eux-mêmes le font quotidiennement, tout comme des Juifs partout dans le monde.

Mais le sionisme, lui, n’est rien d’autre que l’affirmation qu’après deux mille ans d’exil, de persécutions, d’expulsions, de pogroms et, ultimement, de la Shoah, le peuple juif a droit à une souveraineté politique sur la terre où est née sa civilisation.

La thèse extraordinaire des antisionistes n’est pas que tous les nationalismes sont illégitimes. Elle est que seul le nationalisme juif l’est.

Ce n’est pas de l’universalisme. C’est de la discrimination.

Personne n’exige que les Français renoncent à la France, que les Japonais renoncent au Japon, ni même que les Palestiniens renoncent à leur aspiration à un État avant d’être pleinement acceptés dans l’espace public.

Seuls les Juifs se font dire que leur identité nationale est, par nature, illégitime.

Seuls les Juifs se font dire que l’expression collective de leur peuple constitue une forme de racisme.

Seuls les Juifs doivent renoncer à un élément fondamental de leur identité pour être considérés comme moralement acceptables.

Un tel double standard n’est appliqué à aucun autre peuple.

Plus étonnante encore est l’amnésie historique qu’exige cette narration.

Israël n’est pas né d’une volonté de conquête.

Israël est né parce que les Juifs ont appris, à maintes reprises, ce qu’il en coûte de ne pas posséder un État capable d’assurer leur protection.

Si les fondements du sionisme remontent bien avant le XXe siècle, l’État moderne d’Israël est né dans l’ombre d’Auschwitz.

Depuis, il a survécu à d’innombrables tentatives visant à le rayer de la carte : les guerres de 1948, de 1967 et de 1973, des décennies de terrorisme, les attentats-suicides, les milliers de roquettes, le 7 octobre et la volonté toujours affirmée du Hamas, du Hezbollah et du régime iranien de détruire l’État juif.

Effacez cette histoire, et le sionisme devient une entreprise d’agression. Rappelez-vous-en, et le sionisme redevient ce qu’il a toujours été : le mouvement de libération nationale d’un peuple autochtone déterminé à ne plus jamais dépendre de la bonne volonté des autres pour assurer sa survie.

C’est précisément pourquoi les tentatives de redéfinir le sionisme comme une idéologie de haine sont si graves.

Car elles ne portent pas seulement sur Israël. Elles portent sur les Juifs.

Si le sionisme devient une forme de haine, la conclusion est inévitable : l’immense majorité des Juifs deviennent eux-mêmes des propagateurs de haine.

Imagine-t-on soutenir que la quasi-totalité des Canadiens d’origine ukrainienne, arménienne ou tibétaine qui appuient les aspirations nationales de leur peuple appartiennent à un mouvement haineux ?

Une telle affirmation serait immédiatement tournée en ridicule.

Pour les Juifs, elle est désormais présentée, dans certains milieux, comme une marque de progrès.

C’est ici que le langage devient dangereux.

L’objectif n’est plus seulement de critiquer Israël.

Il est de rendre l’identité juive elle-même moralement suspecte.

De plus en plus, on explique aux Juifs qu’ils peuvent participer à la vie universitaire, syndicale, culturelle, professionnelle et civique… mais uniquement à condition de renoncer d’abord au sionisme.

Ce n’est pas de l’inclusion.

C’est de l’exclusion.

C’est une tentative de distinguer les « bons Juifs » des « mauvais Juifs ».

C’est une tentative d’exclure l’immense majorité des Juifs canadiens de l’espace public à moins qu’ils n’abandonnent l’un des éléments constitutifs de leur identité contemporaine.

Voilà pourquoi ce débat dépasse largement le Moyen-Orient.

Le Canada connaît aujourd’hui la pire vague d’antisémitisme depuis des générations.

Des écoles juives ont été la cible de coups de feu. Des synagogues ont été incendiées. Des étudiants juifs sont harcelés sur les campus. Les institutions communautaires doivent investir des sommes sans précédent pour assurer leur sécurité.

Le principal moteur de cette vague n’est plus l’antisémitisme racial classique. C’est la normalisation de la haine antisioniste.

Les mots comptent. Les idées comptent. Le discours gouvernemental compte. Les récits médiatiques comptent.

Lorsqu’une société se fait constamment répéter que le sionisme constitue une forme unique de mal, plusieurs finissent par conclure que les sionistes — et donc la majorité des Juifs — méritent eux aussi un traitement d’exception.

L’histoire nous enseigne où mène une telle logique.

La plus profonde ironie est peut-être celle-ci : l’idée qui présente le sionisme comme un mouvement de haine repose elle-même sur l’un des plus vieux préjugés de l’histoire, celui selon lequel les Juifs seraient le seul peuple à qui l’on peut refuser, sans gêne, le droit reconnu à tous les autres.

Il existe un mot pour désigner le fait de refuser à un seul peuple le droit à l’autodétermination.

George Orwell nous avait prévenus : la corruption du langage précède toujours la corruption de la vie publique.

Lorsque l’autodétermination devient de la haine, lorsque les victimes de multiples tentatives d’anéantissement sont transformées en seul peuple dont l’existence nationale serait illégitime, nous ne sommes plus dans le débat démocratique.

Nous assistons à une inversion de la vérité elle-même.

Et cela devrait inquiéter tout le monde, pas seulement les Juifs.

à propos de l'auteur
Originaire du Québec, Richard est avocat et vice-président des affaires externes du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (Canada). Il est également auteur (Récipiendaire du 2012 Helen and Stan Vine Canadian Jewish Book Award) et ex-député fédéral. Ses sujets de prédilection sont le monde juif en général et Israël, d’un point de vue québécois et canadien. Les articles postés sur ce blog reflètent ses opinions personnelles.
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