L’antisémitisme, vu par un concept inventé par Bourdieu

Reproche est souvent fait à la gauche de ne pas dénoncer l’antisémitisme avec toute la vigueur que l’on souhaiterait voir. Certains observateurs relèvent ainsi régulièrement la manie de l’indignation à géométrie variable dans ce qu’ils appellent « le camp du Bien ». Il est vrai que, ces dernières années, lorsqu’acte antisémite il y eut, notamment en France (où les drames se répètent), on a pu voir, dans ce côté du spectre idéologique, des journalistes et commentateurs de tout poil semblant tomber des nues et découvrir qu’on « croyait en être débarrassés, mais non, la haine est toujours là ». Pour autant, la poigne n’y a pas toujours été et l’on a régulièrement senti une nécessité de rappeler « et le racisme, et l’islamophobie », comme s’il fallait se couvrir, se justifier de quelque chose.

Parallèlement, on s’aperçoit qu’aujourd’hui, les politiques ou personnalités publiques les plus prompts à dénoncer l’antisémitisme avec force, sont souvent teintés à droite de l’échiquier. Ainsi du Mouvement Réformateur en Belgique, des Républicains en France et, parfois même, du Rassemblement/Front National, qui tente tant bien que mal de se distancier des propos du Père Fondateur.

Lorsqu’un Premier ministre français proclame « la France sans les Juifs n’est plus la France », on observe qu’il s’agit d’un socialiste que beaucoup considèrent « de droite ». Et lorsqu’un Premier ministre belge paraphrase son homologue du Sud pour tenir les mêmes propos sur les Juifs de Belgique, on observe qu’il s’agit d’un membre du MR.

Pourquoi cette apparente difficulté, pour les uns, à voir et dire les choses telles qu’elles sont ? Et pourquoi cette apparente facilité, pour les autres, à dénoncer la haine du Juif ?

En supposant que le ressenti soit correct et le manquement avéré, comment expliquer que ceux-là même qui mettent un point d’honneur à défendre les faibles et à combattre la haine et l’essentialisation, puissent passer à côté d’un phénomène aussi grave ?

L’explication la plus souvent donnée consiste en une simple mise en concurrence des communautés juive et musulmane, concurrence victimaire à visée électoraliste. Il est vrai que la lutte antiraciste est aujourd’hui, plus que jamais, le fer de lance de la gauche culturelle et politique. Alors, dans le cas de l’antisémitisme musulman, lorsqu’un individu de la case « victime » devient soudain « bourreau », on peut comprendre que la communication soit délicate à manier.

Pour autant, au-delà de ce clientélisme identitaire, il faut rappeler un paramètre fondamental à prendre en compte dans les luttes à mener contre le racisme et l’antisémitisme. Les « bourreaux » sont de nature différente, non pas seulement en terme de culture ou de couleur de peau, mais, surtout, de classe.

Le racisme comporte et a toujours comporté un élément de discrimination

À l’heure actuelle, si certains vont jusqu’à fantasmer un « racisme d’Etat », c’est parce que le racisme, lorsqu’il se manifeste, s’exerce souvent d’une classe « dominante » – ou perçue comme telle – sur une classe « dominée » – ou perçue comme telle : patronat versus salariat ou demandeur d’emploi, policier versus citoyen, propriétaire versus locataire potentiel.

Le racisme comporte et a toujours comporté un élément de discrimination. S’il n’y a, D. merci, plus de lois racistes ou de ségrégation, des enquêtes viennent régulièrement nous rappeler que bien des « Mohammed » voient leur CV filer à la poubelle sans un regard sur le contenu et que nombre de propriétaires refusent de louer leurs biens à des personnes d’origines africaines ou maghrébines. Or, pour la première fois depuis des siècles, les Juifs semblent vivre une période où, a priori, ils n’ont plus trop à se soucier de ce genre de discriminations. La chose se produit encore, bien sûr, mais elle n’est que très rarement rapportée (comme en 2015, où une petite annonce pour un CDI d’infographiste à Paris avait précisé « si possible pas Juif(ve) »).

L’antisémitisme se manifeste vraisemblablement d’une autre façon aujourd’hui, il ne se déploie pas de « dominant » à « dominé ». Il ne s’agit pas d’un patron qui refuse d’accorder un entretien d’embauche à une personne de couleur, mais d’un voisin qui va bredouiller « sale Juif » en crachant par terre, de tags de croix celtiques ou gammées sur les maisons, de menaces verbales ou écrites par un quidam du quartier, de petites phrases du quotidien et enfin, d’agressions ou de meurtres. On ne peut donc plus parler d’oppression verticale du fort sur le faible (socialement parlant, s’entend), mais d’animosités « horizontales », interne à une population.

les Juifs du XXIe siècle voient bien souvent dans les policiers des individus qui se trouveront, un jour, entre une balle de kalachnikov et eux

Ce qui va encore renforcer la fracture, c’est que le rapport de la communauté juive en Europe avec les autorités n’est pas le même que pour les minorités souffrant de racisme. Si beaucoup gardent la hantise d’un Etat policier avec, dans les mémoires, le souvenir tragique de ce que peut donner un autoritarisme décomplexé, force est de constater qu’aujourd’hui (et ce, depuis bien avant les funestes années 2014 et 2015), ce sont des policiers et des soldats qui aident à garder les institutions juives.

Les nouvelles générations juives ont grandi, pour beaucoup, dans des écoles faites de sas blindés, de gardes armés, de policiers et de soldats. Elles ont pris l’habitude d’entrer dans des synagogues gardées, elles aussi et, parfois, mitraillées par des terroristes. Lorsqu’un policier se fait assassiner, la communauté juive réagit et s’attriste ; le « nique la police » y a rarement sa place et personne n’ira dire « ah ben s’il n’avait pas été armé, ça ne serait pas arrivé ! ».

Si les parents ou grands-parents avaient sans doute gardé une hantise de l’uniforme et du « papiers, s’il vous plaît », les Juifs du XXIe siècle voient bien souvent dans les policiers des individus qui se trouveront, un jour, entre une balle de kalachnikov et eux.

Le rapport à l’autorité est plutôt reconnaissant et amical là où, pour d’autres minorités, il est souvent fait de méfiance et de rancœur, avec à l’esprit, le spectre permanent du potentiel délit de faciès.

Les jeunes générations arabo-musulmanes ont grandi, elles, avec l’idée que « les flics les ont à l’œil » et qu’une fouille au corps totalement injustifiée, ça arrive. Les sites internet et réseaux sociaux relèvent chaque bavure pour la monter en épingle, les chanteurs de rap, chantres de la révolte des minorités ghettoïsées, clament leur haine du képi depuis toujours, tout converge, entre le réel, le prisme médiatique et le culturel, pour pousser une jeunesse qui se sent déjà menacée, à une détestation pure et simple.

Les Juifs auraient pratiquement réussi à intégrer la case « dominants »

Mais au-delà des rapports avec la figure étatique ou judiciaire, ce sont de facto les rapports « intra-population » qui en pâtissent énormément. Alors que les uns disent souffrir régulièrement de contrôles arbitraires et de procès d’intention, les autres sont rassurés de voir cette présence policière, chargée de les protéger. Le postulat fantasmé d’un favoritisme au sein de l’Etat ne peut qu’attiser les rancœurs, et le concept de « Juif agent du pouvoir » en est sans doute décuplé dans les esprits abonnés à « complots.com ».

Et pour cause, si l’on en croit le discours effrayant d’un antiracisme radical qui semble prospérer sur la Toile, les Juifs auraient pratiquement réussi à intégrer la case « dominants », qui dépasserait le simple statut social pour y mêler des notions ethniques et religieuses. Le supposé philosémitisme et la supposée complaisance à l’égard d’Israël sont régulièrement évoqués et les Juifs, quand ils ne sont pas le pouvoir, en seraient, au minimum, un instrument.

La rhétorique dominant/dominé, rouage central de la mécanique antiraciste 2.0, peut, en ce sens, devenir extrêmement dangereuse car elle place l’individu « racisé » – essentialisé dans son statut de victime – dans la position de l’opprimé qui se révolte contre son oppresseur. Si cet oppresseur s’appelle « Juif », ce ne serait donc peut-être pas un acte de haine, mais une émancipation ou une insurrection du faible contre le puissant.

une sorte de métonymie du besoin sécuritaire

Pourquoi la gauche (politique, médiatique ou citoyenne) peine-t-elle à pointer le mal du doigt ? Parce que cela signifierait pointer du doigt le peuple lui-même et, bien souvent, ses membres les plus fragiles socialement. Voilà une démarche plus qu’acrobatique quand on prétend, précisément, à la défense de ce peuple et des opprimés.

Pourquoi la droite est-elle aussi prompte à dénoncer ces agissements violents ? Probablement parce qu’elle voit là une preuve que l’autorité est indispensable à la protection de la communauté juive tout comme d’autres pans de la population. En sa qualité de victime à répétition d’attentats et d’agressions, le Juif est devenu garant de la nécessité d’une force policière et militaire, de la nécessité d’un Etat protecteur ; une sorte de métonymie du besoin sécuritaire. On peut donc supposer que ces éléments créent une sympathie naturelle à droite et un malaise compliqué à gauche.

Il n’est aucunement question de camp du Bien ou du Mal, mais d’éléments libertaires et autoritaires des visions de la gauche et de la droite qui peuvent expliquer, en partie, la distance des uns et la proximité des autres.

une rhétorique hautement toxique

L’impasse dans laquelle la communauté juive semble parfois se trouver dans son dialogue avec sa cousine musulmane et dans sa réconciliation pleine et entière avec la gauche, réside certainement, pour une part, dans le fait qu’alors qu’elle se sent, à raison, si menacée, elle est perçue par le monde extérieur comme largement surprotégée. Alors que les Juifs peuvent se sentir soumis à la violence car contraints de retirer leurs kippas et de cacher leur Magen David sous peine d’injures et d’agressions, ils sont perçus comme des puissants qui se victimisent.

Réconcilier nécessitera certainement de casser au plus vite ce schéma de pensée dominant/dominé lorsqu’il s’applique aux communautés et non à l’économie car, sous cette première forme, il constitue une rhétorique hautement toxique et belligène qui empoisonne la coexistence et pulvérise la capacité à faire preuve d’empathie.

à propos de l'auteur
Née en 1988 à Bruxelles, Sarah Borensztein est titulaire d'un Bachelier en Journalisme et Communication, ainsi que d'un Master en "Sciences des religions et de la laïcité", diplômes obtenus à l'Université Libre de Bruxelles.
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