L’antisémitisme fait le crime, la laïcité ne fait pas la honte de soi

© Stocklib / tomertu
© Stocklib / tomertu

… en France, il n’y a qu’une communauté, la nation.

Jusqu’à ces tout derniers mois, j’ai vécu dans l’une de plus riches villes de France, sinon la plus opulente. Et en tout cas, celle où l’argent doute le moins de sa légitimité, et où ses détenteurs sont les moins incertains du bien-fondé des privilèges qu’ils en tirent.

Ce n’est pas en cela que cette ville a changé en quelques années. Mais en ce qu’on y a vu s’implanter un communautarisme confessionnel qui possède tous les traits sous lesquels cet identitarisme – dénommé à présent ‘’séparatisme’’ quand il est culturellement le fait d’une minorité ciblée – est dénoncé dans les banlieues relagataires du département de la Seine-Saint Denis.

Deux obédiences de la même religion se sont ainsi installées à quelques centaines de mètres l’une de l’autre. Pour la première, elle est présente à la fois par un lieu de prière (celui de la seconde est de moindre dimension mais affiche, lui, son identité) et par une école mitoyenne, primaire et maternelle, qui occupe en son entier un ex-immeuble de bureaux (dont il se dit avec insistance qu’il ne répond pas aux normes de sécurité ou de salubrité requises pour un établissement scolaire) auquel s’ajoutent quelques dépendances.

Rien à redire à cette proximité ? Rien a priori sinon le fait déjà que l’école en question est strictement mono-confessionnelle : ce qui, dans le domaine de l’enseignement dispensé à des enfants, se concilie difficilement avec la conception française et républicaine de la citoyenneté ; et ce qui, plus largement, interroge sur le contenu des programmes qui y sont enseignés et sur les options des maîtres. Et quelle éducation civique, quelle intégration à la société, attendent des gamins qui n’auront eu pour condisciples, dans leurs jeunes années, que des coreligionnaires identiquement formatés ?

Sinon, aussi, que du fait de la même proximité cultuelle, un étroit périmètre de rues a vu se regrouper les afflux quotidiens d’un nombre croissant de fidèles autour des deux lieux de prière et de parents d’élèves aux abords de l’école confessionnelle. Et que l’importance de cette fréquentation y a fait essaimer de multiples commerces assortis à la religion concernée : commerces alimentaires, restaurants, traiteurs, librairies, super marché…

Plus visiblement encore, ce périmètre est maintenant fréquenté, jusqu’à l’être à peu de choses près majoritairement les jours de célébrations religieuses, par des croyants qui affichent, entre autres, un habillement, des couvre-chefs et autres accessoires distinctifs qui sont autant de signes ostensibles, quand ils ne sont pas compris comme ostentatoires, de leur appartenance religieuse. Des signes et des conduites qui, par la fréquence de leur exposition dans l’espace commun, par le nombre de leurs pratiquants, et par la singularité qui y est perçue, impriment la visibilité d’une expression communautaire on ne peut plus assumée.

Laquelle se trouve spectaculairement surexposée lorsque la municipalité affecte, à l’occasion d’une fête religieuse particulière et pendant plus de dix jours, une place publique de la ville à l’une des deux obédiences visées pour que celle-ci y construise un édifice cultuel provisoire. Au surplus, l’agencement et la dimension de cette construction, dont l’effet est d’entraver toute circulation des passants, aggravent l’affectation accordée à ladite obédience qui devient tout simplement la concession exclusive d’un lieu public à un culte.

Le maire, seul décideur de cette concession – son mode de décision est au reste connu pour être indéfectiblement autocratique -, dépasse en l’espèce, et sans doute de très loin, toutes les complaisances, tous les accommodements dispensés dans le « 9.3 » au communautarisme confessionnel. Clientélisme et électoralisme sont bien sûr ses tout premiers mobiles – là où ses collègues des communes de la Seine-Saint Denis peuvent au moins être crédités, additionnellement, d’une préoccupation de tranquillité publique à travers un dialogue compréhensif des isolements séparatifs que vivent des minorités culturelles. Sans qu’il puisse être exclu que ce porte-étendard de la droite ultra réactionnaire ne règle pas aussi ses comptes avec les principes d’une République laïque qui se réclame des valeurs progressistes de la raison …

Quoiqu’il en soit, l’illégalité de l’autorisation donnée à cette construction cultuelle ne souffre pas de discussion. De quels artifices qu’ait été entourée sa publication, de quels faux-semblants qu’on ait, ou qu’on puisse, habiller les tentatives pour la justifier, la législation qui a établi et qui encadre dans la République française la séparation des pouvoirs publics et des cultes ne se prête à cet égard à aucune interprétation[1]. Cependant, celles et ceux – dont l’auteur de ces lignes – qui ont entrepris de signaler cette illégalité, et de la dénoncer par toutes les sortes possibles de publications et d’affichage (et même par voie de pétition), n’ont obtenu aucun écho de la part des autorités administratives ou judiciaires, ni de celle des médias répétitivement alertés. Tout juste une attention assez minimaliste de la part de leurs concitoyens pourtant majoritairement en accord avec eux.

Le parallèle qui est tracé ci-avant entre les banlieues de la Seine-Saint Denis et la ville opulente dont les encouragements et les appuis au ‘’séparatisme’’ du maire ont été renseignés dans leurs traits majeurs, a péché par l’occultation de ce qui les différencie.

Dans les premières, l’identitarisme religieux s’impute à un islam rétrograde, tourné vers le fondamentalisme, qui comble les obsédés de son exclusion presque autant qu’il se réclame de sa différence. En même temps qu’il surarme les racismes qui ciblent depuis toujours les musulmans voués à coexister avec nous ou ceux de notre alentour ; et qu’il élargit jusqu’à la pire confusion le champ de la peur que provoque la violence fanatique et meurtrière des courants ou factions islamistes ‘’radicalisées’’.

Dans la seconde, le communautarisme confessionnel est le fait de ce que le maire de Neuilly sur Seine – puisque c’est bien la ville opulente dont il s’agit – désigne comme « la communauté juive ». Oublieux, autant qu’il l’est outrageusement en l’occurrence de la loi, de cette notion constitutive de la République dont le sens s’est fixé dans l’acception incomparable énoncée naguère par un Grand rabbin : en France, il n’y a qu’une communauté, la nation.

Une notion inséparable de cette laïcité ‘’à la française’’ si peu ou si mal comprise hors de ses frontières. Parce qu’il échappe qu’elle a été inventée, comme on le ferait d’un vaccin, après des siècles de violences religieuses ou de guerres de Religion dans l’Europe chrétienne, de croisades internes et extérieures, toutes également résolues à exterminer hérétiques ou Infidèles, de persécutions et de cruautés indicibles bénies par des cléricatures affirmant leur possession exclusive et intégrale de la Vérité de la Foi. Qu’elle a voulu répondre, pour ce qui est de la France et en une période plus moderne, à la guerre civile – guerre armée d’abord puis, plus longuement, guerre froide – déclarée par le cléricalisme romain, en tant qu’autorité doctrinale absolutiste prétendant à la charge de régir les consciences, à l’esprit des Lumières, tel que celui-ci avait fait valoir ses principes de liberté à travers la Révolution de 1789.

Et davantage encore, qu’elle a eu pour première raison d’être, en vertu des mêmes idées et valeurs de liberté, d’assurer par la loi la protection du libre exercice des cultes, la loi intervenant ici pour qu’une protection identique valent à l’égard de toutes les croyances et non croyances, et, à rebours de l’Histoire passée, pour que le projet de la tolérance et de coexistence se réalise dans la paix civile. Pour que les droits de la conscience s’inscrivent dans la loi comme des droits naturels, et partant imprescriptibles, symétriquement à la neutralité confessionnelle de l’Etat qui prive tous les fanatismes du croire du bras séculier qui les a si constamment et si diligemment servis pendant plus d’un millénaire.

… parce qu’on sait bien que les juifs dominent le monde ! 

C’est en une défection à cette neutralité confessionnelle des autorités publiques qu’a consisté le transfert délibéré par le maire de Neuilly/Seine d’un espace commun  de la ville à une entité confessionnelle, pour que celle-ci édifie temporairement un  lieu de culte sur le site ainsi concédé. Pour situer plus distinctement les tenants et les aboutissants de cette concession illégale, il convient de préciser que l’entité en question se donne à connaître comme un centre Loubavitch. A grands traits, deux autres obédiences, plus anciennement présentes, se partagent le judaïsme à Neuilly/Seine. Correspondant aux deux principales composantes du judaïsme français.

D’une part, et en quelque sorte identifiés en référence à la synagogue séculaire de cette ville, des descendants, pour les uns, des juifs du royaume intégrés à la citoyenneté française en 1791 (juifs de Bayonne et de Bordeaux dont les ancêtres avaient été chassés d’Espagne et du Portugal ou en avaient fuit les persécutions, juifs des Etats du Pape en Avignon, juifs encore d’Alsace et de Lorraine …), et pour les autres, de l’apport ultérieur, entre la fin du XIX ème siècle et les années trente, des juifs ayant respectivement échappé soit aux tueries que déchaînaient la fureur des pogroms dans l’empire tsariste, soit à la haine antisémite latente en Europe centrale et orientale, et au déchainement de ses assauts successifs s’étendant au final, pour leur paroxysme, à l’Allemagne et à l’Autriche.

Outre d’avoir en héritage commun la survie à l’entreprise d’extermination perpétrée sous l’Occupation hitlérienne, cette composante du judaïsme a eu en propre son amour de la République – ne les a-t-on pas désignés et ne se sont-ils pas conduits comme des ‘’fous de la République’’ ? – qui a conféré toute sa dimension à sa volonté d’intégration civique. Pour la faire tenir en un trait, cette intégration à la nation telle que conceptualisée en 1789, rendait impensable aux uns puis aux autres qu’une kippa fût portée en public ailleurs que dans une synagogue : c’est encore un  Grand rabbin qui illustra cette adhésion élective en déclarant qu’il se découvrait toujours en entrant dans un bureau de vote – ce à quoi la laïcité à la française n’oblige en rien – ‘’par respect pour la République’’.

D’autre part, une composante d’expression culturelle inversée et d’un tout autre parcours historique, arrivée en France autour de 1960 et venue d’Afrique du nord. Notamment d’Algérie après l’indépendance de celle-ci et l’exode massif des ‘’Pieds Noirs’’ qui l’accompagnait. Et qui emportait les divers héritiers de l’empreinte très ancienne du judaïsme au Maghreb : qu’il s’agisse de descendants des tribus berbères si lointainement converties au judaïsme (ceux dont les ancêtres n’avaient pas opté pour l’allégeance à l’Islam après la difficile conquête opérée par ce dernier), ou de juifs sépharades expulsés d’Espagne par les Rois Très Catholiques et par un long acharnement de violences connexes – ou par les  persécutions ultérieures à l’encontre des marranes.

Un judaïsme partie prenante d’une histoire multiséculaire du Maghreb et ayant vécu dans des sociétés et sous des repères civilisationels structurellement communautaires. Un vécu identitaire, construit autour d’une religion et protecteur de la pérennité de celle-ci – dans son rite cultuel spécifique -, dont, malgré la rencontre avec la modernité configurée en Europe, les traits existentiels et psychologiques les plus profonds, ou les plus intimement signifiants, se sont maintenus en Tunisie et au Maroc sous les Protectorats français, et en Algérie au long des quatre-vingt dix ans qui ont suivi le décret Crémieux et l’obtention de la citoyenneté française (hors la honteuse parenthèse des proconsulats vichyste et giraudiste). Une citoyenneté de pleine ferveur, comme l’attestent les engagements et les sacrifices que le patriotisme lui a inspirés au cours des deux guerres mondiales. Cependant, ‘’rapatrié’’ en Métropole, ce judaïsme d’imprégnation communautariste possédait un référentiel sociétal à coup sûr différent de celui des coreligionnaires aux côtés desquels il aurait désormais à exister, avant, quelques décennies plus tard, de devenir cultuellement le plus influent.

Au total, donc, deux composantes de l’aire du judaïsme français dont la première participe de la laïcité à la française avec un bien-être où pratiquants et non pratiquants, juifs croyants et non croyants, se sentent heureux comme D.ieu en France ; et dont la seconde, quand elle s’aligne sur cette laïcité, interroge toujours un peu sur ce en quoi elle lui reste étrangère.

La différenciation ainsi posée parmi celles et ceux où l’antisémite ne voit que des juifs – désignés subsidiairement sous des appellations tirées de ses fantasmes, ou concurrentes entre elles à travers le degré maximal de mépris qu’il croit pouvoir y mettre – s’expose à être jugée par trop schématique. Simplificatrice à l’excès, ou hasardeuse sinon erronée dans les considérants ou les hypothèses sur lesquelles elle s’appuie.

Mais s’agissant de l’assimilation à la laïcité, et plus directement de l’abstention de la manifestation publique d’une appartenance religieuse, comment ne pas au moins se représenter, au-delà de la référence aux socles géographiques et historiques, qu’il vient naturellement à la conscience des familles où l’on a porté l’étoile jaune sur ses vêtements et la mention « juif » sur sa carte d’identité, et de quiconque qui, encore enfant,  a été assujetti aux signalements et interdits ‘’raciaux’’ édictés par l’occupant nazi, que l’affichage d’un identitarisme communautaire est toujours, (et au minimum) imprudent. Et assurément d’une rare imprudence pour les juifs qui trainent en Europe, du fait de la religion dominante, et très principalement de l’Eglise catholique, des siècles d’anathèmes dont est sortie, plus ou moins directement, une somme aussi effarante qu’épouvantable de préconçus haineux et de falsifications toutes assorties au même registre de l’infâme, invariablement mise au service de leurs persécuteurs.

Certes l’adéquation à la laïcité à la française comporte des étapes et des niveaux. Pour ce qui est ainsi de l’édification de la construction cultuelle – en l’espèce l’implantation de la Soukka attachée à la ‘’Fête des Tentes’’ – à laquelle le maire de Neuilly sur Seine a réservé par deux fois une place publique de sa  ville, sa demande a émané du seul centre Loubavitch voisin pour ses propres célébrations. Pour la même fête de Soukkot, les deux autres obédiences du judaïsme local, plus significativement présentes, et qu’on s’est efforcé de cerner dans leur rapport différencié à la République, ont installé la Soukka à l’intérieur des emprises de leurs lieux de culte respectifs.

Que ce centre Loubavitch ait sollicité un maire qui avait dû fournir davantage que des indices de son clientélisme dans ce genre d’affaires, ne saurait traduire qu’une ignorance de la législation sur laquelle repose la laïcité de la République. Sauf à retenir que les autorités de ce centre ont passé délibérément outre à ces lois laïques, qu’elles les aient tenues pour nulles et non avenues au regard d’une éminente supériorité dévolue à leur branche spirituelle, ou qu’elles aient formulé leur requête avec la quasi certitude que l’édile démarché balaierait d’un revers de main, par électoralisme, l’obligation de neutralité confessionnelle que le régime de la séparation impose aux autorités publiques.

Il va sans dire que ces interprétations ne s’accompagnent d’aucun déni de l’importance séculaire du courant Habad-Loubavitch – inclus son très riche fond de contestations et de controverses -, de son enseignement de sagesse, compréhension et savoir, ou de son apport à la  mystique juive. De plus, elles se concluent sur un mérite qui est paradoxalement à reconnaître à une violation de la loi républicaine et à l’incitation à la commettre : l’installation ‘’en pleine rue’’ de la Soukka  des Loubavitch de Neuilly/Seine a apporté, a contrario, une démonstration singulière des vertus de laïcité à la française.

Une démonstration dont la probation factuelle est venue d’un constat dont force est de douter que ni à la tête de la municipalité en faute, ni au sein de l’entité des croyants demandeurs, il n’avait pu être anticipé. Pour qui a interrogé les habitants des alentours de la place que sa dévolution à la Soukka des Loubavitch confisquait au public, chaque échange engagé à ce sujet voyait apparaître, la conversation plus ou moins avancée, l’expression d’un ‘’classique’’ de l’antisémitisme : une considération générale sur les juifs qui remontait du fonds ancestral du corpus antisémite et de son cortège d’idées reçues, de parti-pris et d’emprunts aux enseignements du mépris, de la méfiance et de la haine ; un propos péjoratif qui échappait et venait se glisser comme une simple incidente ; parfois aussi un développement déjà construit et qui avait trouvé là une occasion de se faire entendre. Mais qui comportaient tous l’énonciation de l’un au moins des traits et caractères, parmi les plus ressassés, qui sont censés singulariser le juif, le spécifier par un défaut ou une tare indétachables de sa personne et de son origine.

Remarque glissée avec l’aveu discret d’une certaine gêne – de celles (« je n’ai contre les juifs, bien sûr, mais il faut bien reconnaître que dans un cas de ce genre … ») qui spéculent sur les bonnes intentions qui seront comprises ou perçues par l’auditeur -, ou discours péremptoire qui s’accommode aussi peu d’une réserve que les certitudes qui le portent (« on aura beau dire, monsieur, ces gens là ne sont pas comme nous ») et qui ont depuis longtemps pris possession  mentale chez son auteur.

Est-il plus démonstratif, à cet égard, que la recommandation lancée par un gradé du commissariat de police sis sur la frontière du quartier communautarisé, à l’un de ses subordonnés qui prenait note de la réclamation d’un habitant voisin d’une occupation confessionnelle antérieure de l’espace public : « Ne perd pas ton temps avec cette histoire, on sait bien que les juifs dominent le monde ! ».

Autant de preuve ainsi apportées – parce que la démonstration par le concret et le quotidien s’avère ici la plus probante -, des vertus de laïcité à la française. La neutralité religieuse en vigueur dans la totalité du champ des fonctions publiques, non seulement adosse la liberté de conscience sur la garantie de la paix civile, mais, confession par confession, conviction par conviction, protège les droits allant de pair avec cette liberté pour les citoyen(ne)s qui se reconnaissent en chacune.

Individuellement, et – tout particulièrement pour les familles spirituelles les plus exposées à la vexation et à l’humiliation -, tout autant en leurs associations de croyances et de pensées communes. Face auxquelles les accusations de desseins dominateurs, ou séparatistes, trouvent, en la pratique de la laïcité, de ses règles et de ses modes d’exercice, leur démenti républicain.

Pour autant, bien sûr, que ceux qui ont en charge de porter et de prononcer ce démenti assument en la matière leur devoir. Et qu’en tout premier lieu, ils respectent la loi et les principes de la République laïque qui est la nôtre.

Didier Lévy26 février 2021

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 POSTFACE… pour éclairer ce plaidoyer : l’antisémitisme, une histoire personnelle.

Ma famille a appris jusqu’où l’antisémitisme peut mener. Elle compte des patronymes des plus à même de pousser jusqu’à son paroxysme la rage antisémite. Tout en comportant, pour ce qui a été de mes parents, cette particularité qui tenait à ce que ma mère était catholique – ultime étape de l’assimilationnisme civique, ardemment patriote et républicain de ma branche paternelle, juifs d’Alsace redevable à la Révolution de leur citoyenneté.

Une mère qui, sous l’Occupation et en l’absence de mon père exilé depuis 1942, abrita chez elle, de l’été 1943 à la Libération de Paris un an plus tard, et avec mes deux frères sous son toit, une cousine germaine de son mari, juive par conséquent et munie du très fragile déguisement de faux-papiers.

Cet antisémitisme, je ne pouvais pas ne pas croiser au cours de ma vie, compte tenu de mon patronyme. Avec la circonstance particulière que n’ayant reçu, dans le contexte historique et dans le vécu familial de l’après-génocide, aucune transmission religieuse ni culturelle du judaïsme, j’aurai aussi à me garder de choquer par mon ignorance cultuelle les juifs que je croiserai (camarades de classe puis collègues de travail notamment), et également de passer à leurs yeux pour « un juif honteux« .

Je ne dis rien des quiproquos provoqués par cette ignorance : s’appeler Lévy sans être juif (ou sans être reconnu comme tel), en raison d’une mère qui ne l’était pas, et ne posséder de surcroît, pendant fort longtemps, qu’une très faible connaissance de la religion qu’on vous prête et surtout de pratiquement aucune des prescriptions, si étendues et si exigeantes, propres à celle-ci – ou au moins de celles dont l’observance vient le plus souvent à se trouver appelée -, est un état dont on ne se sort qu’en acquérant des ressources quasi inépuisables d’humour – quantitativement du même ordre que celles que le fait d’être juif est censé vous procurer …

Il n’est pas inutile que j’indique que durant mon enfance – donc à assez proche distance des persécutions de Vichy et des déportations allemandes (on insistait moyennement alors sur leur fin exterminatrice que vise aujourd’hui « la folie criminelle de l’Occupant« ) -, c’est à l’antijudaïsme chrétien que j’ai eu affaire. Venu d’abord d’enfants de relations de mes parents appartenant à des familles catholiques des plus pratiquantes et qui s’identifiaient à ce qu’elles étaient ‘’nombreuses’’ – au point les deux catégorisations se confondaient.

Un antijudaïsme dont on pourrait presque se dire qu’il était sans ‘’vraie’’ méchanceté dans son fond. Principalement constitué de préjugés multi séculaires (ou par l’enracinement de leurs reliquats les plus supérieurement tenaces), de la codification d’une méfiance non moins longuement entretenue et transmise, et d’une bonne conscience dans le rejet qui donnait à ce dernier le trait d’une conséquence naturelle de l’appartenance à la foi catholique.

Le tout se résumait en un protocole bien appris où la séparation d’avec les juifs, explicite dans le tout venant de son affichage, se comprenait comme implicite dans ses raisons – le refus et le ‘’déicide’’ du Messie. Lesquelles, cependant, doublaient plus que vraisemblablement leur détermination confessionnelle d’un sous-entendu – la projection d’une image réactionnaire sur un miroir réducteur – qui préfigurait les thématiques identitaires dont l’axe tournerait plus tard sur les baptêmes conjoints de Clovis et de la France. Et qui ressortait, de longue date, de l’amalgame formé autour de l’exhortation  à être « Catholiques et Français toujours« .

Passé la décennie de Vatican II et l’embellie projetée par celui-ci sur la suivante, qui, sur leur durée, contraignirent à peu près au silence les nostalgiques de la politique anti-juive du Vichy clérical et les continuateurs en puissance de l’idéologie compulsive qui guidait les maitre d’ouvrage de cette politique, et passé de plus l’émancipation sociétale « tous azimuts » des intelligences et des pensées qui marqua cette période, l’antisémitisme que je rencontrerai reviendrait à ses sources modernes intrinsèquement nationales.

Si l’antisémitisme nazi, d’ailleurs désormais confronté à une narration plus effroyablement documentée de ses camps d’extermination, demeurait groupusculaire, on décelait en effet de nouveau, par leurs réactivations, les empoisonnements du débat public qu’avaient produits Drumont et Maurras, ainsi que les composantes des représentations mentales que leur démence – la paranoïa aigue du guide de l’Action française étant aussi avérée que sa surdité – avaient imprimé dans les mentalités les plus réceptives de leur temps – s’entend ici le temps long qui va de la fin du XIXème siècle à l’épilogue de la Seconde guerre mondiale.

DL – 26 02 2021

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 POSTFACE 2

… avec cette question : le mal auquel on est confronté est-il voué à être perpétuel ?

C’est sans doute peu dire que d’avancer que tout, en la matière, est allé de mal en pis depuis les années quatre-vingt. Non seulement on détecte toujours du premier coup d’œil, dans les replis des subconscients, nombre des sédiments laissés par la propagation millénaire des partis-pris à l’encontre de ce qui est susceptible d’être connoté juif, mais l’expression ouverte de l’antisémitisme n’a pas cessé de ci et delà de se faire réentendre. Contrecarrant des habilités et des artifices dont elle s’est dotée, les renforcements de la législation qui la réprime.

D’une toute autre dimension, les vecteurs de l’internet et de ses ‘’réseaux sociaux’’ sont devenus un formidable amplificateur pour l’exposition des pulsions antisémites, comme ils le sont – faut-il y insister ? – pour toutes les diffusions de thèses et de doctrines, d’obsessions et de fantasmes, où la stupidité ou la déraison qui façonnent leur conception le disputent à l’abjection qui s’y affirme. Davantage qu’une complicité d’égarement, cette expression ouverte de l’antisémitisme sur son support numérique a trouvé une commodité et un tremplin, tous deux incomparablement efficaces, en faisant le détour par la plus facile et la plus profitable des propagandes connexes. Un détour, que les circonstances lui ouvraient de leurs plus larges battants, par l’inépuisable gisement de peur, de mépris et de détestation qu’en proportions variables  dans chaque cible, composent l’Arabe, le Noir et, de toute origine, le musulman.

Un gisement où puisent tous les racismes, les uns se réclamant de la notion de « race inférieure »  si tardivement mise au rebut par le scientifiquement correct, et dont l’abolition se heurte à l’ancienneté millénaire de son emprise ; les autres surchargeant les temps historiques de leurs contrefaçons, de leurs phobies et de leurs hallucinations, et s’emparant d’une Histoire mal digérée par des ignares et si simple, en fin de compte, à réécrire à leur intention sous la plume des délires les plus abjects.

A quel point qu’on s’arrête, vis-à-vis de l’antisémitisme, dans l’expérience vécue, dans l’inventaire des expressions et des formes, dans l’analyse des égarements, des transes et des perversions, la pensée ne se fixe-t-elle pas sur la même question, qui vaut au demeurant – et pour fortes que soient les spécificités catégorielles – pour chaque type de racisme et pour toutes les formes de xénophobie : le mal auquel on est confronté est-il voué à être perpétuel ?

Il l’est, dans ses racines, si l’on tient que la haine de l’autre procède d’une peur de la différence, de la dissimilitude, qui est gravée dans le fond le plus primitif du cerveau humain, et vraisemblablement  par un mécanisme identique dans toutes les espèces vivantes.

Gravée pour la raison probable que cette peur a représenté la ressource la plus salutaire pour la survie de l’individu et de l’espèce : dans la situation des temps premiers et pour leurs conduites originelles de sauvegarde, nos ancêtres, leurs groupes, leurs tribus, puis leurs espaces progressivement étendus, pouvaient-ils regarder l’étranger, l’inconnu, autrement que comme un prédateur en puissance ? Et existait-il pour eux d’autre réaction à l’apparition ou à la présence de celui-ci, isolé ou en bande puis en troupe, que celle que leur dictait la conduite-réflexe de faire fuir ou de tuer l’étranger, ciblé instinctivement comme un péril, de le mettre hors d’état de nuire avant qu’il pille, qu’il viole et qu’il extermine ? Une conduite-réflexe dont ils ont léguée la structuration et les ressorts au soubassement archaïque de notre cerveau ?

Sur sa plus longue durée, notre humanité, ici dans les valeurs et dans les lois de telle société, là en construisant telle civilisation et son idée du Bien, a su édifier des contre-forces, ou au moins des freins, à la puissance maléfique de ce legs. L’hospitalité, la disposition à l’échange, la tolérance, et toutes les acceptions du droit des gens et de la liberté qui en découlaient, se sont affirmées pour constituer le socle éthique de l’élévation du genre humain. Et produire la somme des conditions impératives de cette élévation, pour chaque nation et pour chaque personne éprise de dignité.

Pour autant, d’âge en âge, le mal immonde de la haine de l’autre n’a pas cessé de trouver, pour s’exprimer, les lieux les plus propices, les circonstances les plus fécondes, les propagateurs les mieux écoutés. N’a pas cessé de s’inventer des expressions plus démoniaques que les précédentes. De quoi se former l’idée que la pulsion à éradiquer la dissimilitude ou la variance par rapport à l’espèce – dans les figures qu’on identifie et qu’on impose à celle-ci -, est si profondément et si inextricablement tapie dans le plus souterrain et le plus caverneux de notre structure cérébrale qu’elle y tient la place commodément dévolue à l’image d’un péché originel. Une idée qui, en suivant son cheminement intuitif, peut s’avancer jusqu’à la représentation de l’arbre de la connaissance en une traduction du pari qu’aurait fait la créature humaine : celui qui lui présentait pour enjeu d’avoir à gérer elle-même le mal silencieux qui se composerait autour des constructions et des données primitives de son entendement. Avec la volonté d’annihiler et d’invalider, respectivement dans les unes et dans les autres, et dans toute la mesure nécessaire à son émancipation éthique et spirituelle, les détournements que ce mal opère et par lesquels il assure ses prises de possession.

En même temps, cet arbre de la connaissance laisse entendre que la créature humaine n’est pas abandonnée à l’orgueil et à la déraison de son pari. S’il n’y a point d’abandon, si émerge un correctif aux ressorts qu’activent la structure première  et la mémoire ancestrale de notre cerveau, le noyau de cette compensation n’est-il pas inscrit dans la capacité de discernement dont l’Adam – créé homme et femme – avait été doté ? Fût-ce, au minimum, pour ne pas confondre le fruit défendu parmi tous les autres.

Et, projetant plus avant cette capacité, le Génie du judaïsme – tel qu’il s’exprime dans la somme prodigieuse des métaphores théologiques et spirituelles qui font la trame de ses Ecritures et qui y sont livrées à l’exégèse inépuisable des générations – dessine la figure que va revêtir la Connaissance : devant l’arbre qui porte ce fruit, ce sera le dévoilement de la confrontation du Bien au Mal, que l’innocence de l’Eden rendait invisible à ses hôtes – au Bien déjà perçu, s’ajoute la conscience du Mal qu’apporte le Serpent.

La mise en scène qui fait surgir le Serpent porte aussi en elle une interrogation déconcertante : par une impensable anachronie, le nahash, le personnage du reptile inventé par la Genèse, se projetait-il par avance sur le qualifiant de ce qui serait identifié et désigné, dans une postériorité incalculable et dans la confusion de l’allégorie avec sa maquette animale, comme le ‘’cerveau reptilien’’ de notre espèce – un concept issu d’une théorie obsolète, mais demeuré valide dans la dénomination parabolique du gisement en lequel puisent les connexions inconscientes à notre archaïque mental. Une anachronie qui aurait pourtant sa place dans les détours de l’herméneutique et de la maïeutique de la Bible si on s’aventure à l’ouvrir vers les connotations multiples du serpent au chaos et, par ailleurs, à la divination : à l’existence et à la connaissance du Mal puis à sa mise en pièces. Comme le serpent des cosmogonies orphiques, le nahash est revêtu de puissance. Mais qu’il ait été condamné à manger de la poussière tous les jours de sa vie laisse aussi sous-entendre qu’il ira à la poussière de sa mort. Certes tout, présentement, repousse dans le très lointain la perspective d’un Déluge assez efficient pour emporter les ramifications qui vont de notre cerveau primitif au chaos mental où se configure la haine de l’autre.

Reste cependant que le discernement dont a été pourvu l’Adam a emporté, et emporte, la prédisposition à se greffer sur l’arbre de la connaissance. Pour en tirer, comme une ‘’substantifique moelle’’, la seule parade dont l’humain dispose, d’ici à ce que les temps soient accomplis, pour contrer les œuvres de mort.

Et en l’espèce, sinon pour extraire, du moins pour effriter les couches accumulées des sédiments de la haine auxquels s’accrochent l’antisémitisme et toutes les catégories pluriséculaires de racisme. Si la captation de la connaissance du Mal s’est bien accompagnée de son propre correctif, celui-ci résiderait-il ailleurs que dans la faculté de mobiliser cette Connaissance pour entamer la stupidité, l’ignorance et l’égarement en tant que réceptacles de l’archaïque et que fabrique de l’instinctif pervers ?

Les combats contre l’antisémitisme, contre tous les poisons secrétés par les arriérations mentales, à commencer par les plus communément partagées – de la xénophobie au sexisme – trouvent, au demeurant, une raison d’être et d’agir plus moderne à laquelle s’adosser. Et qui se lit dans la formulation politiquement indépassable que Georges Jacques Danton lui a donnée : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ».

DL26 02 2021

[1] La loi prescrit qu’« il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture privés, ainsi que des musées ou expositions ». L’esprit qui inspire cette disposition est celui de la neutralité des autorités publiques, et en particulier des municipalités. En décidant l’érection d’un monument religieux, une municipalité marquerait sa préférence pour un culte au détriment du reste de la population.

à propos de l'auteur
Diplômé de l'institut d'études politiques de l'université de Paris (1969), séminaire de III ème cycle à la Fondation nationale des sciences politiques Didier a été assistant de direction à l'ORTF (concours 1973) - affecté au département du personnel/affaires réservées, cadre, puis administrateur et enfin chef de service à Radio France (1975-2012).
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