L’Alya : être expat en son pays

Depuis bientôt neuf ans, nous avons dû, sans cesse, répondre à cette curiosité insatiable, tant de la part des Français que des Israéliens : « Pourquoi avez-vous fait votre Alya ? » Les réponses oscillent entre la vitalité vibrante de notre pays du retour, la possibilité infinie de se réinventer, le sionisme, le pas vers une plus grande spiritualité/humanité, le socle de fondation d’un avenir meilleur pour nos enfants.
Elles sont toutes vraies, mais ne dessinent pas le tableau exhaustif de notre réalité. Nous avions également besoin de désemplir un peu nos vases débordants pour en remplir un neuf, ensemble. Nous avions besoin de déséquilibrer, dérouter nos trajectoires pour choisir un nouveau chemin qui n’appartiendrait qu’à nous. Nous avions besoin d’une vie ponctuée d’énigmes à déchiffrer, de défis à surmonter pour pouvoir, de nouveau, admirer le monde, la beauté environnante, savourer nos menus succès avec intensité, affronter nos épreuves avec courage et ténacité, vivre avec sens et passion, et cela, en toute liberté.
Alors sommes-nous semblables à Abraham ?
Dans un exil d’apprentissage de l’altérité, c’est-à-dire en tant qu’expérience de la différence ? Des nomades qui deviennent étrangers dans leur nouveau pays. Comme nous le rappelle l’injonction de D. à Abraham en Genèse 12,1 « Va-t-en pour toi de ton pays, du lieu de ta naissance, et de la maison de ton père vers le pays que je te montrerai, לך לך (lekh-lekha) va-t-en pour toi et traverse le fleuve, va sur l’autre rive ».
Sommes-nous venus en Israël pour nous découvrir nous-mêmes, « Israël représente le miroir de toi-même », et ce faisant, apprendre à nous dépasser ? Trouver la réponse à ce dilemme réussir notre vie ou réussir dans la vie ? Est-ce que je me serais mise à l’écriture comme me le criait la petite fille que j’étais si j’étais restée en France ? Est-ce que mon mari aurait rejoint un orchestre symphonique si nous étions restés en France ? Nul ne le sait. La seule chose qui est certaine, c’est qu’ici, nous l’avons fait et cela nous fait vibrer.
Sommes-nous semblables à Moise ?
Moise et son exode du désert, des êtres à la poursuite d’une libération, d’une libération douloureuse ? L’une des leçons de l’Exode, en quelque manière paradoxale, c’est de témoigner que se libérer de l’esclavage ne va pas de soi.
L’exode est ce moment par lequel le peuple juif se constitue, mais l’exode dévoile la genèse d’une identité, c’est-à-dire (comme le fit déjà Abraham), une sortie de soi, la soustraction à la condition d’esclave en Égypte.
Se délier des chaînes du confort, c’est se libérer de la soumission. La liberté a un coût. Le coût au sens figuré et surtout au sens propre ! En France, nous ne mesurions pas les avantages sociaux omniprésents : la culture gratuite ou quasi-gratuite, l’école jusque fin de journée, la babysiter défiscalisée, le chômage de deux ans, la protection des locataires, la sécurité sociale…
Ici, chaque petite chose doit être payée au prix complet. Nous sommes souvent face à des choix inimaginables comme l’orthodontiste ou les cours de piscines. Ici, rien n’est acquis, rien n’est sûr. Ni un emploi, ni un logement, ni une aide d’état, ni même l’existence du pays.
Et ce manque de certitude nous oblige à une certaine fuite en avant, cultiver nos réseaux, nos talents, nos créativités, nos idées aussi folles soient-elles.
Est-ce la crainte inconsciente de suivre les pas dictés par la société et l’argent qui la dirige, celle d’entamer une certaine forme de monotonie de vie encodée dans des diktats de titres, de propriétés, d’appartenance, est-ce cette crainte qui nous a donné des envies d’ailleurs ?
Sommes-nous semblables aux juifs errants de toutes les générations précédentes fuyant l’oppression et la haine du juif ?
Nous ne pouvons pas dire que nous sommes venus trouver la sécurité pour donner suite aux attentats terroristes de notre année d’Alya (Hyper cacher, Charlie Hebdo…), encore moins depuis le 7 octobre dernier. Nous sommes venus chercher le contrôle sur le cours de nos vies.
Nous ne sommes plus des êtres passifs, ballotés aux grès des changements d’avis des rois et des présidents de notre pays d’accueil. Ici, nous n’avons pas la vie facile, mais nous sommes chez nous, nous sommes les rois et, peu importe que le royaume soit si petit et si menacé. Nous ne sommes plus tolérés, nous sommes les hôtes.
En conclusion
Nous pouvons dire que nous sommes venus changer l’étymologie d’un simple mot : Ness. En France, le prénom Ness est d’origine irlandaise. Il est dérivé de « agnus ». Il veut dire « agneau ». En hébreu, le mot Ness signifie « miracle ». De l’agneau qui part à l’abattage au pays des miracles. Aujourd’hui nous comprenons bien Ben Gourion quand il disait qu’« en Israël, pour être réaliste, il faut croire aux miracles. ».
Alors, quand il y a tout juste deux semaines, nous rentrons de Jérusalem pour découvrir une Tel Aviv éteinte, que le gouvernement nous confirme une heure plus tard l’attaque iranienne de la nuit à venir, nous aurions pu nous affoler. Nous aurions pu rester éveillés toute la nuit, nous aurions pu nous barricader dans le miklat de notre immeuble (abri anti-missiles au sous-sol). Mais nous ne l’avons pas fait. Nous avons ri à cet humour noir caractéristique de l’identité juive depuis la nuit des temps, à ces blagues sur notre extinction dans quelques heures. Nous avons ri puis nous nous sommes endormis avec cette petite phrase sur le bord des lèvres « Ma Laassot ? » (Que faire ?)
« On va tous mourir », image parodique du porte-parole de Tsahal, partagée sur les réseaux sociaux israéliens quelques heures avant l’attaque
Et au réveil, nous avons ouvert les yeux sur un nouveau miracle, celui de l’ingéniosité israélienne, celui de la victoire de la lumière sur l’obscurité. Et même si le monde l’a oublié aussitôt et que la nuit se répand partout dans les gouvernements, les universités, les rues de la terre entière, nous continuerons à croire en la lumière de nos pas et de nos paroles.
Et jamais nous ne regretterons notre choix. Ce choix de la renaissance, de la liberté, de la gouvernance. Ce choix quotidien qui oblige à voir au-delà du matériel, au-delà des difficultés, au-delà de soi et qui nous donne la force de continuer à nous battre pour rester.
