L’Abrahamic Family House : architecture du dialogue et géopolitique de la tolérance
L’histoire des institutions religieuses enseigne que le patronage politique n’annule pas la portée spirituelle d’un lieu. Des cathédrales ont été bâties par des princes. Des mosquées ont été financées par des sultans. Des synagogues ont été construites sous protection royale. Cela ne les a pas réduites à des instruments de propagande. Avec le temps, ces lieux ont développé une vie propre, une mémoire propre, un pouvoir de transformation propre sur ceux qui les fréquentent.
L’Abrahamic Family House veut porter cette possibilité.
La question n’est pas de savoir si ce complexe est sincère ou stratégique, il est probablement les deux simultanément. La question est de savoir sous quelles conditions un espace de rencontre institutionnellement contraint peut néanmoins devenir un lieu où des êtres humains se découvrent réellement les uns les autres.
Reprenons depuis le début. Le 27 octobre 1986, Jean-Paul II réunit à Assise cent cinquante représentants religieux. La formule est soigneusement choisie : non pas « prier ensemble », ce qui aurait impliqué une fusion liturgique, mais « être ensemble pour prier ». Chaque tradition garde ses propres rites, ses propres invocations, son propre rapport au sacré. La coprésence ne dissout pas l’identité. Elle l’expose, sans l’effacer. C’est cette intuition que l’Abrahamic Family House cherche à institutionnaliser. En 2019, le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyeb, co-signent à Abou Dhabi le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune. Jamais auparavant des autorités aussi hautes, catholique et sunnite, n’avaient engagé conjointement leur signature sous un texte d’une telle portée. La réception du complexe dans le monde arabe et musulman reste hétérogène. Dans les cercles diplomatiques et gouvernementaux, l’accueil est positif. Mais au niveau des populations, la méfiance demeure.
Tout dialogue authentique n’exigera point la disparition des différences. Il exigera une reconnaissance mutuelle.
A ce titre, l’Abrahamic Family House ne produit pas une religion commune et ne le prétend pas. La mosquée Imam Al-Tayeb suit les rites islamiques. L’église Saint-François demeure catholique. La synagogue Moses Ben Maimon reste juive.
Le projet est beau. Il est aussi ambigu. Et c’est précisément cette ambiguïté qui oblige à le penser avec rigueur.
Deux lectures s’affrontent. La première voit dans ce complexe l’aboutissement contemporain d’un long chemin de dialogue interreligieux. La seconde y voit un instrument de soft power, un dispositif étatique qui met le religieux au service d’une stratégie diplomatique émiratie.
Les Émirats arabes unis ne sont pas un État neutre. Leur constitution garantit la liberté de culte « à condition qu’elle soit compatible avec la politique publique ». Cette clause n’est pas anodine. Elle définit leur régime de tolérance, et il fonctionne. Le complexe global émirati s’inscrit dans un écosystème géopolitique où la religion est mobilisée comme levier diplomatique, d’où le dialogue interreligieux sert à projeter une image de modernité et de modération à destination d’une audience nationale, régionale et internationale. La coprésence ne signifie pas la convergence doctrinale. la tension théologique est forte. Le projet repose sur l’identification d’un dénominateur commun entre les trois traditions monothéistes. Il ne produit pas de liturgie commune, et ne pourra en produire. Les trois lieux de culte fonctionnent selon leurs propres rites, leurs propres calendriers, leurs propres règles rituelles.
L’Abrahamic Family House ne prétend pas résoudre des siècles de tensions, de rivalités, de blessures. Cette maison ne peut pas guérir, à elle seule, les fractures géopolitiques de la région. Mais elle pose un acte. Un acte sûr, patient et silencieux. Ce qui se joue ici n’est pas une fusion des religions. Personne ne demande cela. Il faut être honnête, cependant. La complexité de ce projet est réelle. Le projet s’inscrit dans une longue trajectoire de dialogue. la permanence compte. Un bâtiment reste. Il accueillera demain ceux qui refusent le concept aujourd’hui. Il traversera les générations et accumulera des mémoires. Des enfants y entreront, ils verront que la mosquée, l’église et la synagogue peuvent partager la même île, c’est précisément cette ambiguïté qui fait de l’Abrahamic Family House un objet d’étude. Les Émirats arabes unis, État qui finance et inaugure ce complexe, mènent aussi une politique étrangère régionale active, marquée par la signature des Accords d’Abraham en 2020. Le religieux est mobilisé, au moins en partie, comme ressource diplomatique, et outil de rayonnement international. Le lieu ne supprime pas les asymétries institutionnelles entre les trois traditions qu’il accueille. Simplement, il rend visible, dans la durée et dans l’espace, la possibilité d’une coexistence organisée entre des traditions qui se sont longtemps ignorées ou combattues. C’est un point de départ. Ce qui attire, c’est le voisinage. Ce qui change, c’est la possibilité, pour un fidèle d’une tradition, de voir de ses propres yeux comment une autre tradition habite l’espace du sacré.
Malgré les tensions politiques, le complexe génère des effets réels et documentés. Des programmes éducatifs interreligieux y sont organisés. Des cérémonies de haut niveau s’y tiennent. Des visiteurs de différentes confessions parcourent les mêmes espaces, observent les pratiques et expérimentent une forme de voisinage. Les conditions sont exigeantes. Elles impliquent un accès élargi au-delà de l’élite cosmopolite. Elles supposent des échanges qui ne se limitent pas à des cérémonies de haute visibilité. Elles demandent du temps, une génération, peut-être deux, pour que la répétition des rencontres produise autre chose qu’une coexistence de façade.
Au fond, l’Abrahamic Family House est moins un laboratoire de transformation intérieure de la personne qu’un révélateur des nouvelles dynamiques interreligieuses et géopolitiques au sein de la tradition abrahamique.

