La zombification d’Israël

Magasin fermé avec des affiches à louer sur la rue King George, dans le centre-ville de Jérusalem, le 10 novembre 2020. Photo de Hadas Parush / Flash90
Magasin fermé avec des affiches à louer sur la rue King George, dans le centre-ville de Jérusalem, le 10 novembre 2020. Photo de Hadas Parush / Flash90

2021, l’année des zombis pour Israël ? Ce n’est pas un scénario de science-fiction ; c’est une menace très sérieuse qui plane sur l’Etat juif depuis le déclenchement de la pandémie de Covid.

Le nombre exact des zombis présents aujourd’hui en Israël vient d’être évalué à 68 766 ; ce chiffre très précis est le résultat de calculs effectués par les meilleurs experts israéliens en la matière et qui tirent la sonnette d’alarme.

Face à la crise sanitaire, le gouvernement israélien a soutenu les entreprises en difficultés par différentes aides financières : subventions, prêts bonifiés, avantages fiscaux, rééchelonnement des dettes, etc.

Respiration artificielle

Or le soutien public aura eu aussi un effet pervers : il a maintenu sous « respiration artificielle » des entreprises fragiles qui, sans l’aide de l’Etat, auraient dû disparaître.

Le rapport 2020 de la Banque d’Israël constate l’augmentation des entreprises qualifiées de « zombies » c’est-à-dire qui survivent malgré une situation financière très dégradée qui ne leur permet pas de faire face aux dépenses courantes et de couvrir le remboursement des dettes.

Généralement, ces sociétés zombies disparaissent lorsque le marché fonctionne normalement et dans un environnement concurrentiel ; mais lorsque le soutien public est massif, elles parviennent à survivre, même temporairement.

Les spécialistes de la banque centrale, qui suivent de près les retombées de la pandémie en Israël, ont constaté qu’au cours du premier semestre de 2020, seulement 9 384 entreprises avaient fermé leurs portes – 33% de moins que l’année précédente.

En revanche, au second semestre de 2020 – et en particulier durant les mois de juillet-août – ce sont 68.766 entreprises israéliennes qui ont enregistré une chute de leur chiffre d’affaires de 80% et plus.

Autrement dit, des entreprises qui en temps normal se seraient mises en faillite, ont profité de l’aide publique pour mettre leurs salariés en congé sans solde en attendant des jours meilleurs.

Phénomène international

Officiellement, les entreprises en panne de trésorerie n’ont pas fermé ; elles sont devenues des « zombis » qui vivotent avec le soutien public.

En 2021, le pourcentage de sociétés zombies en Israël atteint un record inégalé de 12% ; il s’agit essentiellement de petites et moyennes entreprises, dans les secteurs des services et du commerce.

Le phénomène de « zombification » n’est pas propre à Israël, c’est un phénomène international.

C’est dans les années 1990 que le terme « zombi » a été introduit dans le langage économique pour désigner la crise qui touchait le Japon : récession, chute des prix de l’immobilier, secteur bancaire en crise, etc.

Depuis le début de la pandémie du Covid-19, la zombification se répand dans les pays occidentaux qui soutiennent massivement les entreprises en difficultés financières.

Désormais, la zombification des entreprises est observée dans la plupart des pays d’Amérique – USA, Canada – et d’Europe – France, Italie, Belgique, Espagne, Grèce –, dans des proportions plus ou moins importantes.

Un frein pour la reprise économique

Faut-il se plaindre de la zombification ? Pour de nombreux économistes, la crise du Covid-19 pourrait régénérer le tissu productif en faisant disparaître les entreprises les moins productives et en faisant prospérer des entreprises plus innovantes.

Dans un petit pays comme Israël, les sociétés zombies finiront par « vampiriser » l’économie : de par leur existence, elles font baisser la productivité moyenne du pays et elles sont un frein à la croissance des entreprises saines – tout en freinant le rebond de l’économie israélienne.

Malgré ce constat peu engageant, la Banque d’Israël affiche plusieurs raisons d’optimisme ; la majorité des entreprises zombies restent viables et le système bancaire israélien est suffisamment solide pour soutenir des entreprises qui connaissent des difficultés temporaires.

Si en Israël le port du masque de protection anti-coronavirus n’est plus obligatoire dans l’espace public, la prudence reste de rigueur : un zombi peut en cacher un autre…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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