La valeur kabbalistique d’un prénom par Emile et Myriam Ackermann

Emile et Myriam Ackermann-Sommer @Crédit autorisation Ari Beser
Emile et Myriam Ackermann-Sommer @Crédit autorisation Ari Beser

Que nous apprend la traditon du choix du prénom ?
Emile & Myriam Ackermann: Les textes juifs sont plein d’histoires portant sur les prénoms, qui renferment chacun soit l’histoire de leurs parents, de leur conception, ou encore qui annonce leur destin ou le changement de celui-ci. Ainsi, le prénom est porteur de sens : il peut être le vecteur d’un message que veulent transmettre les parents, d’une espérance, mais aussi le symbole d’un changement profond de l’individu. Il arrive aussi qu’un individu souhaite changer de nom pour changer de destin, échapper à ce qui semble inéluctable, comme par exemple une personne malade qui se fait renommer “Haïm” pour réaffirmer la vie face à la menace de la mort. On parle alors de “meshaneh shem” (personne qui change son nom), une coutume répandue au Moyen-Âge mais déjà mentionnée dans le Talmud (traité Rosh Hashana 17a). Dieu Lui-même change le prénom d’Abraham et Sarah en les marquant de Sa lettre “Hé”, pour symboliser la nouvelle direction de leurs vies. Jacob devient Israël et garde ces deux prénoms jusqu’à sa mort, et Moïse nommera son enfant “J’ai été étranger là-bas”. Le prénom est donc souvent porteur d’un vécu personnel et familial : ainsi des noms des enfants de Léa, qui font écho aux différentes étapes de sa vie de couple et à ses espoirs de voir son mari l’aimer. Le choix du prénom, aujourd’hui, est donc souvent porteur d’un espoir placé en l’enfant, celui d’une vie heureuse et riche en Torah, à l’image du personnage choisi.

Pourquoi cela advient-il pendant la BM ?
E&MA: Les petits garçons sont nommés à la Brit Milah, au huitième jour, lorsqu’ils entrent dans l’Alliance, et les petites filles peuvent être nommées dès la naissance, mais, généralement, le prénom d’une petite fille sera annoncé publiquement lors du retour des parents à la synagogue. Le père sera alors appelé à la Torah et aura l’occasion de nommer sa fille. Cela se fait souvent dans le cadre d’une nomination, où les parents offrent un Kiddouch festif. Les juifs aiment le rituel, et cherchent à donner du sens aux événements sources d’émotions intenses : ainsi, on nommera l’enfant garçon lors de son entrée dans l’alliance et on cherchera à nommer sa fille lors d’un moment ritualisé sous le sceau de la religion, comme la montée à la Torah ou un rituel de nomination, pratique qui se développe beaucoup.

Pourquoi cette tradition varie-t-elle entre les ashkénazes et les séfarades et pourquoi le choix du grand père mort plutôt que celui du grand père vivant ?
E&MA: Là où les Séfarades donnent plus facilement des noms de proches parents encore en vie, dont les middot sont reconnues et admirées, les Ashkénazes préfèrent réactiver la mémoire et le souvenir de défunts chers à leur coeur en attribuant des prénoms de personnes décédées. Il peut s’agir de grands-parents ou d’aïeuls. Dans les deux cas, il s’agit bien entendu d’honorer un proche, et c’est une simple coutume, dont le Rav David Bleich explique qu’elle a essentiellement une valeur kabbalistique, comme si on voulait faire en sorte que les bonnes middot de la personne décédée ou non se retrouvent chez l’enfant. On retrouve dans la Guemara (שמא גרים, Yoma 83 b : le prénom est déterminant) et le Midrash Tanhuma ( : le prénom oriente parfois vers le bien ou le mal כי לפעמים השם גורם טוב או גורם רע) l’idée de l’importance du prénom qui oriente la vie de l’enfant.
C’est pourquoi les décisionnaires, ou Poskim (R’ Moshe Feinstein sur Yam Shel Shlomo [Gittin 4:31], et le Hatam Sofer EH 2:25) disent qu’il est important de ne pas donner à ses enfants le nom d’un ‘ריע מזליה’, une personne particulièrement malchanceuse que l’on a connu, ou qui est morte jeune (le Min’hat Yitzhak précise : à moins de 50 ans).

Pourquoi « donner » un nom est-il si important ?
E&MA: Plusieurs midrashim rappellent ce fait important (notamment Mechilta (Bo [12:6], Masechta D’Pischa, parashah 5, s.v. v’hayah) Vayikra Rabbah Emor 32:5) au nom de Bar Kappara : si les Hébreux ont mérité qu’Hashem les délivre d’Egypte, c’est parce que même au coeur du plus profond désarroi, ils n’ont pas renoncé à leur identité propre et n’ont pas cédé aux sirènes de l’acculturation. L’un des choix que le peuple a fait était de ne pas se séparer des prénoms hébraïques. Le don du nom reflète ce choix affirmé de s’inscrire au coeur d’une tradition. A ce sujet, le Maharam Schick (Rabbi Moshe Schick,15 1807-1879, Shu”t Maharam Schick, YD:169) ira jusqu’à écrire qu’il est interdit de donner à ses enfants un prénom non-Juif ! Son avis est minoritaire mais il permet de mettre l’accent sur l’importance de la pratique du don d’un prénom Juif. On le voit aujourd’hui avec les polémiques politiques sur les prénoms : ils sont toujours porteurs de sens, tant par leurs origines que leurs signifiants. Le judaïsme enjoint à ne laisser aucun recoin de l’existence vide de sens, et l’acte de “nommer” étant toujours profond, riche en conséquence, la tradition juive estime avoir son mot à dire.

Ce prénom « donné » n’est-il pas au fond plus important que le nom « transmis » ?
E&MA: Les noms de famille ne revêtent assurément pas la même importance dans la tradition juive. Ainsi, lorsqu’on appelle une personne à la Torah ou que l’on mentionne à la synagogue le nom des malades ou des disparus, on ne fait jamais mention du patronyme, mais seulement du prénom de l’intéressé(e) et de ses parents (tantôt le père, tantôt la mère, tantôt les deux). D’ailleurs, quand on y pense, on ne connaît le patronyme d’aucun des personnages bibliques : c’est par la filiation, et donc par le prénom du père ou de la mère, qu’on les désigne tout au plus, en sus de leur propre prénom.
Cela ne signifie pas bien sûr que les Juifs n’avaient jamais historiquement de patronymes, mais ceux-ci sont moins importants que le prénom choisis. Certains patronymes Juifs vont désigner le lieu dont vient la personne (“Eliyahou HaTishbi, Eliyahou HaGiladi…” comme dans la célèbre chanson de Havdala, ne vient désigner que la région d’origine du prophète), d’autres son statut social (comme les noms Cohen ou Lévi) ou sa fonction (Sofer, signifiant “scribe”, “Melamed”, enseignant, Kanter, qui veut dire “chantre”). L’importance est donc à la fois de ne pas oublier d’où l’on vient, mais de toujours avoir à l’esprit que nous sommes en mesure de changer notre destin…

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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