La Tunisie veut neutraliser ses islamistes

Le président tunisien Kais Saied, au centre, dirigeant une réunion de sécurité avec des membres de l'armée et des forces de police à Tunis, en Tunisie, le dimanche 25 juillet 2021. Des troupes ont encerclé le parlement tunisien et empêché son président Rached Ghannouchi d'entrer après que le président a suspendu la législature et limogé le Premier ministre à la suite de manifestations à l'échelle nationale contre les troubles économiques du pays et la gestion par le gouvernement de la crise des coronavirus. (AP Photo/Slim Abid)
Le président tunisien Kais Saied, au centre, dirigeant une réunion de sécurité avec des membres de l'armée et des forces de police à Tunis, en Tunisie, le dimanche 25 juillet 2021. Des troupes ont encerclé le parlement tunisien et empêché son président Rached Ghannouchi d'entrer après que le président a suspendu la législature et limogé le Premier ministre à la suite de manifestations à l'échelle nationale contre les troubles économiques du pays et la gestion par le gouvernement de la crise des coronavirus. (AP Photo/Slim Abid)

Nul ne peut oublier que la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali était ouverte aux Israéliens, ceux dont la terre natale reste viscéralement ancrée dans les gênes. Depuis le nouveau régime, la Tunisie rejette ceux qui l’ont quittée pour devenir israéliens par choix sioniste.

Mais ils ne peuvent pas rester insensibles devant le malheur que subit le pays alors qu’il avait pris le meilleur départ parmi les pays arabes. La Tunisie était considérée comme un modèle de modération et un exemple de collaboration entre nations. L’élection de Kais Saïed avait suscité l’espoir d’un peuple qui relevait la tête.

Mais le président, sorti de nulle part à la surprise générale, débutait en politique, sans parti et sans expérience politique. Il a accepté l’aide et le soutien des islamistes, mieux organisés et plus disciplinés, pour faire avancer sa nouvelle Tunisie. Il croyait qu’il pouvait leur faire confiance mais il fut leur otage, puisqu’ils dictèrent leur loi et conduisirent le pays à la déroute économique. En quelques années, ils ont réussi à détruire l’avancée de plusieurs décennies de progrès social et économique.

Alors aujourd’hui, à l’instar de ce qui se fait dans beaucoup d’autres pays africains, il prend le chemin dramatique d’un pouvoir fort, quitte à bafouer la démocratie dont il était le chantre. Saïed refuse l’accusation de coup d’État parce que le bien du pays justifiait les mesures. Il n’avait plus le choix face à la mainmise des islamistes qui détruisaient tout sur leur passage : «mes décisions étaient une application du libellé de la constitution et non un coup d’État».

Le président tunisien a limogé le premier ministre Hisham al-Mashishi, incapable de relever la situation. . Il a décidé de neutraliser le parlement en prenant la présidence de l’exécutif. Conformément aux dispositions de l’article 80, il a décidé de geler les travaux du Parlement pendant 30 jours et de lever l’immunité sur tous les députés qui deviennent justiciables. En effet, il va présider le ministère public afin de poursuivre en justice les députés ayant des affaires en cours. Une bonne manière de les faire taire ou de démontrer leurs méthodes mafieuses. Il présidera le pouvoir exécutif, aidé par un gouvernement dirigé par un chef de gouvernement désigné par lui-même. Le parlement est tétanisé et le pouvoir absolu est en marche.

Pour Saïed, il ne s’agit pas d’une prise de pouvoir dictatorial mais d’une volonté de se défaire de la dépendance des islamistes. Le président a compris qu’il ne pouvait pas laisser le pays se décomposer plus longtemps. Les Tunisiens ont subi deux dictatures modérées qui leur apportaient un certain confort avec une situation économique tendue mais viable. Mais ils s’étaient rebellés en 2011 pour être à l’initiative des Printemps arabes via la révolution tunisienne du jasmin.

Le 25 juillet, la population a manifesté dans les rues des grandes villes, certains pour marquer leur opposition aux nouvelles mesures mais d’autres pour se féliciter de l’avènement d’un nouveau régime. Le président, spécialisé en droit constitutionnel, veut garder les formes. Il est vrai que Saïed s’appuie sur l’article 80 de la Constitution : «En cas de péril imminent menaçant l’intégrité nationale, la sécurité ou l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, le président de la République peut prendre les mesures qu’impose l’état d’exception, après consultation du chef du gouvernement, du président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le président de la Cour constitutionnelle». Il bétonne autour de lui puisque le directeur de la garde présidentielle dirigera le ministère de l’intérieur. 

La question est de savoir si vraiment le péril est imminent. Certes deux facteurs jouent en cette faveur : une crise sanitaire mal gérée par un État en faillite qui ne peut se payer de vaccins en raison de ses choix douteux, et une crise politique bloquante. La Tunisie a décidé de se tourner vers les pays arabes et les Palestiniens au détriment des pays occidentaux et d’Israël, ce qui ne lui a apporté que la misère et le malheur.

Pourtant, ses 50.000 anciens nationaux dont plusieurs réussites internationales, auraient pu apporter, par solidarité naturelle, une aide gagnant-gagnant à leur pays natal. Mais les islamistes refusent toute intervention des Juifs alors qu’ils peuvent relancer l’économie en installant des entreprises de sous-traitance, ils peuvent développer le tourisme en retrouvant leurs plages d’enfants, et ils peuvent développer l’immobilier par l’achat de maisons de vacances.

Le président tunisien peut à présent agir à sa guise car normalement il n’est soumis qu’à la Cour Constitutionnelle qui n’existe toujours pas. L’armée reste neutre. En Tunisie, depuis le coup d’État avorté mené par des généraux en 1962 contre Bourguiba, l’armée est réduite à sa plus simple expression, sans matériel lourd et sans aviation pour éviter de donner des idées à un éventuel colonel. Le président a eu le tort de s’appuyer sur les islamistes qui ont tout fait pour rendre le pays exsangue, comme ils l’ont fait au Liban et dans tous les pays où ils s’installent. Rached Ghannouchi, président du parti islamiste, s’était rendu dans la nuit vers 2 heures, au Parlement, accompagné par la vice-présidente Samira Chaouachi et de plusieurs députés islamistes d’Al Karama et d’Ennahda. Il a été empêché d’entrer par l’armée qui craignait un coup de force des islamistes.

Les prises de position de Saïed ont été paradoxalement bien accueillies par une partie de la population qui a vécu des scènes de liesse populaire comme si elle se voyait déjà libérée des islamistes. Un peu partout, on a entendu des youyous et des klaxons, et des jeunes qui entonnaient l’hymne national en injuriant les islamistes.

Le bilan du covid est une catastrophe en Tunisie avec 200 morts par jour et peu de vaccins. Macron vient d’offrir un million de doses pour vacciner 500.000 habitants sur 11 millions. Où sont les pays arabes pour lesquels la Tunisie a fait le choix contre Israël alors que le Maroc a compris où était son intérêt ? Il est difficile pour les Juifs tunisiens de rester insensibles au malheur qui frappe leur pays. Le premier avion direct d’Israir vient d’atterrir à Marrakech avec des centaines de touristes qui vont grossir en devises les caisses de l’État. La Tunisie qui souffre d’hôtels vides squattés par des malheureux en auraient bien besoin. Il suffit qu’elle change de politique.

Mais l’entêtement du président à considérer les Israéliens d’origine tunisienne comme des ennemis se justifiait par un gouvernement devenu une chambre d’enregistrement des décisions des islamistes d’Ennahda. La situation économique a gravement empiré ces derniers temps, tout comme l’endettement du pays, et, malgré cela, les islamistes sont aux manettes parce que, au long des dernières années, ils ont réussi à infiltrer tous les rouages de l’administration et de la justice.

Outre le financement occulte de leur parti et les relations douteuses avec des pays étrangers, notamment la Turquie, les islamistes ont également réussi à infiltrer le monde des affaires où ils ont noué de juteux business, pas toujours dans la légalité. On les accuse de passe-droits et ils excellent en matière de népotisme, de corruption, de banditisme, d’impunité, dénoncés par les partis politiques, par les ONG et par les médias.

Le président avait préparé ce coup de force qui avait fait l’objet d’un de nos articles précédents (*) qui avait laissé les lecteurs sceptiques car l’information avait été considérée comme douteuse. Cependant c’était la seule solution laissée au président pour mettre un terme à la mainmise des islamistes qui l’ont aidé à venir au pouvoir et à tenir jusqu’à aujourd’hui. Lacune énorme, la Constitution ne prévoit pas la possibilité de dissoudre l’assemblée et de convoquer de nouvelles élections.

Alors Saïed a tranché contre les démocrates tunisiens qui ne se réjouissent pas de la méthode mais qui applaudissent celui qui a neutralisé les islamistes. L’avenir reste incertain et probablement trop sombre. Les islamistes semblent écartés mais ils n’ont pas dit le dernier mot. Ils ont des ressources cachées et des anciens djihadistes qui pourraient leur donner un coup de main. En Israël on se met à rêver d’un virage politique de la part du gouvernement tunisien qui ouvrirait les frontières aux Israéliens originaires de Tunisie qui attendent avec impatience de fouler à nouveau leur sol natal.

(*) https://benillouche.blogspot.com/2021/05/la-tunisie-vers-une-dictature.html

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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