La Tunisie en pleine déroute politique et économique

Le président tunisien Kais Saied, dirigeant une réunion de sécurité avec des membres de l'armée et des forces de police à Tunis, en Tunisie, le 25 juillet 2021. (AP Photo/Slim Abid, fichier)
Le président tunisien Kais Saied, dirigeant une réunion de sécurité avec des membres de l'armée et des forces de police à Tunis, en Tunisie, le 25 juillet 2021. (AP Photo/Slim Abid, fichier)

Le pays, qui le premier a lancé le Printemps arabe en 2011, s’enfonce dans la crise avec peu d’espoir d’une solution immédiate et pérenne. Les élections législatives tunisiennes du 17 décembre 2022 ont enregistré l’un des taux de participation les plus faibles de l’histoire du pays, 11,22%.

Le scrutin était assimilé à un référendum sur la vision politique du président Kais Saïed. Tous les partis d’opposition ont boycotté les élections et l’on se pose la question sur qui le président peut compter. Après ce qui a été considéré comme un coup d’État l’an dernier, la Tunisie a perdu le chemin de la démocratie tandis que l’échec des élections pose le problème de la légitimité du président.

Après avoir limogé le Premier ministre et suspendu le Parlement en juillet 2021, Saïed a organisé un référendum constitutionnel qui a consacré son règne de dirigeant isolé. Mais les Tunisiens se sentent de plus en plus désillusionnés par le règne d’un homme seul qui n’a jamais été en mesure de tenir ses promesses.

La situation de la Tunisie est pire que lorsqu’il avait perpétré son coup d’État en juillet 2021. L’économie est dans une situation désespérée et le gouvernement s’est tourné vers le Fonds monétaire international pour obtenir de l’aide. Le FMI ne pourra accorder son prêt qu’avec l’imprimatur des États-Unis, le seul pays qui soutient la Tunisie en sous-main. Le très faible taux de participation aux élections porte gravement atteinte à la légitimité démocratique d’un parlement déjà impuissant. Nul n’ignore ce que l’opposition peut faire pour retrouver le pouvoir.

Le porte-parole du département d’État américain a déclaré que la faible participation électorale renforçait la nécessité pour la nation nord-africaine d’élargir davantage la participation politique dans les mois à venir : «le faible taux de participation renforce la nécessité d’élargir davantage la participation politique au cours des prochains mois».

Mais le pouvoir panique et s’en prend à l’opposition sur des allégations de terrorisme. Un tribunal tunisien a incarcéré le 19 décembre Ali Laarayedh, ancien Premier ministre et haut responsable du parti Ennahda qui avait déclaré que Saïed n’avait aucune légitimité et devrait se retirer en appelant à des manifestations massives. En juillet 2021, le président avait limogé le Premier ministre et suspendu le Parlement.

Et pourtant, la Tunisie est la seule réussite des soulèvements du Printemps arabes. Depuis l’éviction du président Zinedine Ben Ali en 2011, les gouvernements successifs ont eu du mal à répondre aux revendications des manifestants du printemps arabe, qui étaient autant motivés par la pauvreté et le chômage que par le désir de libertés civiles et d’élections équitables.

Le chômage est resté répandu à son état initial, en particulier chez les jeunes qui constituent la majorité de la population. Mais la situation s’est aggravée avec les attaques de l’État islamique, qui ont fait des dizaines de victimes, ont créé la panique et éloigné les touristes.

Lors de son élection en 2019, Kais Saïed avait cherché à se présenter comme un anti-politicien, comme un indépendant au caractère sévère en promettant de sévir contre la corruption au sein de la classe politique. Mais le Covid a tué plus de 17.000 personnes pour une population de 12 millions d’habitants, poussant les services de santé au point de rupture et aggravant encore la crise économique.

La Tunisie a alors fait appel au FMI qui a exigé des mesures d’austérité, notamment l’augmentation des prix des produits de base, la hausse des impôts et la réduction de l’emploi dans le secteur public, ce qui a aggravé la situation avec la population. Avec une récession de 6,5 % en 2022, des milliers de personnes sont descendues dans la rue.

C’est alors qu’un document secret du bureau du chef de cabinet de Saïed, Nadia Akacha, proposait l’établissement d’une «dictature constitutionnelle» comme moyen de faire face aux problèmes croissants du pays. Le document prônait que dans une telle situation, «c’est le rôle du président de la République de combiner tous les pouvoirs entre ses mains afin qu’il devienne le centre d’autorité qui lui permet de détenir exclusivement, toutes les autorités qui lui donnent pouvoir».

Cela prouve que les alliés de Saïed songeaient bien à la possibilité d’une prise de pouvoir. Mais si la constitution ne permet pas la dissolution du parlement, elle autorise cependant la suspension de ses travaux selon l’article 80.

En fait, l’armée protège le régime puisqu’elle s’était déployée au palais du gouvernement à Tunis pour empêcher les émeutiers d’y entrer. La puissante Union générale du travail (UGTT), avec plus d’un million de membres représentant environ 5% de la population tunisienne, n’a pas non plus explicitement rejeté les décisions de Saïed, mais a plutôt souligné «la nécessité d’adhérer à la légitimité constitutionnelle dans toute action entreprise à ce stade».

La réaction internationale a été mitigée. De nombreux pays à travers le monde ont dénoncé les actions de Saïed et ont exprimé leurs inquiétudes quant à l’avenir de la démocratie dans le pays mais la plupart se soient abstenus de qualifier ce qui s’est passé de «coup d’État».

Tous les ingrédients étaient réunis pour envisager l’une des plus grandes mascarades de l’histoire de la Tunisie. Depuis son coup d’État du 25 juillet 2022, Kaïs Saïed a montré qu’il était le nouveau patron et qu’il comptait le rester à tout prix. Mais il a perdu progressivement ses soutiens au sein de la classe politique et des composantes de la société civile. Après ces élections, le président de la République a gardé le silence pendant 48 heures.

Mais, la principale cause de cette débâcle n’est autre que l’absence des partis politiques, exclus et marginalisés par la loi électorale. La question de la légitimité de la nouvelle assemblée ne cesse d’être évoquée depuis l’annonce des résultats mais le chef de l’État a la capacité de dissoudre le parlement quand bon lui semble et sans donner de compte à personne.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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