La Tunisie compte sur la loyauté de son armée

Des soldats tunisiens bloquant l'entrée de la télévision d'État tunisienne à Tunis, en Tunisie, le lundi 26 juillet 2021. Des troupes ont encerclé le parlement tunisien et bloqué l'entrée de son président lundi après que le président a suspendu la législature et limogé le Premier ministre à la suite de manifestations nationales contre le pays les troubles économiques et la gestion par le gouvernement de la crise du coronavirus. (Photo AP/Hedi Azouz)
Des soldats tunisiens bloquant l'entrée de la télévision d'État tunisienne à Tunis, en Tunisie, le lundi 26 juillet 2021. Des troupes ont encerclé le parlement tunisien et bloqué l'entrée de son président lundi après que le président a suspendu la législature et limogé le Premier ministre à la suite de manifestations nationales contre le pays les troubles économiques et la gestion par le gouvernement de la crise du coronavirus. (Photo AP/Hedi Azouz)
Depuis la Révolution du Jasmin en 2011 et après les élections historiques du 23 octobre 2011, l’armée tunisienne a toujours montré sa loyauté vis-à-vis du pouvoir civil en place, contrairement aux armées d’autres pays africains. Elle a fait preuve de retenue démocratique en évitant de se mêler de politique afin d’assurer l’ordre et la sécurité de la population.
Durant la révolution, elle a joué un rôle clé pour assurer une transition en douceur. Avec les derniers évènements et le coup de force du président Kais Saïed, avec les manifestations qui se développent dans les grandes villes, avec les rivalités entre islamistes et laïcs, l’armée pourrait être contrainte de jouer un rôle politique si le pouvoir actuel perd le contrôle de la situation. Contrairement à l’Égypte ou à l’Algérie, l’armée tunisienne n’a jamais voulu se mêler de politique.

Il faut dire que l’armée a été décapitée en 1962 à la suite du coup d’État manqué de généraux sous la conduite de Lahzar Chraiti en 19 décembre 1962. Ce combattant, qui s’était distingué en rejoignant les forces arabes en 1948 contre Israël puis dans la lutte pour l’Indépendance, fut condamné à la peine de mort par le tribunal militaire avec douze autres accusés militaires, il a été exécuté par un peloton de soldats le 24 janvier 1963. Les officiers ont été accusés d’être fidèles à Salah ben Youssef, le rival politique de Bourguiba, qui a d’ailleurs été assassiné en Allemagne en 1961.

Depuis cette date, l’armée est tombée en disgrâce auprès du président Habib Bourguiba, et son pouvoir a été volontairement restreint. Équipée de matériel primaire, sans aviation militaire, sans artillerie et sans chars, l’armée est restée sous-développée. Zein El Abidine Ben Ali a suivi les traces de Bourguiba en amplifiant la répression, en marginalisant l’establishment militaire craignant toujours l’émergence d’un colonel séditieux. Durant sa présidence, il avait accusé sans réelles preuves, des officiers de préparer un coup d’État. Il les a emprisonnés sous prétexte d’appartenir à des groupes islamistes.

Plusieurs ont été soit placés en résidence surveillée soit contraints à une retraite anticipée. Entre 1991 et 2011, le personnel militaire a été réduit de 40.000 personnes et toutes les promotions ont été bloquées pour avoir moins d’officiers généraux. Ben Ali, ancien chef des services de renseignements avait attribué à l’armée le seul rôle de la défense du pays. Lui et Bourguiba avaient choisi d’envoyer les cadets se former en France et aux États-Unis plutôt que dans les écoles militaires de Russie ou du Moyen-Orient pour éviter qu’ils aient de mauvaises influences ou une mauvaise doctrine.

L’armée tunisienne, contrairement aux autres armées arabes, refuse les considérations religieuses, ethniques ou régionales et le recrutement se fait sur la base de l’excellence puisque pour entrer dans une école militaire il faut obtenir au moins 15 sur 20 à l’examen du baccalauréat. L’armée avait le pouvoir politique à sa portée mais les militaires n’ont jamais voulu exploiter l’opportunité. La Tunisie n’est pas l’Égypte. Sous Ben Ali, le chef d’État-major Rachid Ammar avait refusé de suivre les ordres de Ben Ali de tirer sur les manifestants et surtout de prendre le pouvoir comme le souhaitait la population. Contrairement aux autres institutions étatiques, l’armée jouit d’une grande crédibilité et une forte légitimité populaire. A la chute de Ben Ali, la population avait poussé Rachid Amar à se présenter aux élections mais il avait refusé car il ne voulait pas se compromettre dans un monde qu’il ne connaissait pas.

Pendant tous ces troubles, et même actuellement, l’armée s’est bornée à assurer la sécurité et à protéger les citoyens. La structure militaire est restée intacte et les soldats ont protégé les biens publics et privés. Pendant la révolution, l’armée avait sauvé les récoltes de blé et de dattes en les stockant dans des casernes militaires. Mais il n’est pas certain que l’armée reste neutre si les troubles persistent et si le coup d’État constitutionnel avorte. L’armée n’a pas apprécié que Saïed les implique dans son action contre le Parlement.

Historiquement l’armée a toujours refusé de réprimer les manifestations. En 1984, lors de la révolution du pain, elle s’est retenue d’agir et a laissé la police combattre le soulèvement. Pendant la révolution, elle n’avait pas obéi à l’ordre de Ben Ali de bombarder un quartier de Kasserine pour réprimer les manifestations. En mai 2017, le président Béji Caïd Essebsi avait ordonné à l’armée de recourir à la force contre les manifestants qui avaient pris d’assaut une station de pompage de pétrole et incendié des locaux de police. L’armée avait refusé mais avait sécurisé les installations. En fait elle a toujours refusé de se comporter comme l’armée égyptienne.

On ignore le comportement de l’armée si le coup de force de Saïed se transforme en conflit sanglant avec les islamistes qui n’ont pas décidé de déposer les armes. Le président n’a pas suffisamment d’assise politique car il n’est pas à la tête d’un parti structuré qui pourrait le soutenir.  Aux élections présidentielles, il était sorti de nulle part à la surprise générale, «candidat malgré lui». Aujourd’hui, il a pris unilatéralement le pouvoir sans aucune feuille de route avec le retour probable à l’autoritarisme des régimes précédents. Alors il semble qu’il veuille impliquer un rôle prépondérant à l’armée avec le risque de lui donner des idées politiques.

Le risque de guerre civile n’est pas exclu après des manifestations généralisées en Tunisie pour exiger des changements dans un système politique dysfonctionnel. À l’étranger on reste prudent à l’exception de la Turquie qui a condamné «les initiatives qui manquent de légitimité constitutionnelle et de soutien public». La Turquie a toujours soutenu les Frères musulmans très actifs en Tunisie. Il existe un risque sérieux de voir des confrontations violentes entre manifestants et contre-manifestants.

Sur le plan politique, la plupart des partis ont exprimé leur opposition à Saïed à savoir Ennahda, Qalb Tounes, la Coalition al-Karama et le Courant Démocratique. D’autres le soutiennent publiquement, notamment le Parti unifié des patriotes démocrates et le Mouvement populaire. L’UGTT (Union générale tunisienne du travail), a demandé des «garanties constitutionnelles» tandis que le Syndicat national des journalistes tunisiens s’inquiète des «des tentatives potentielles de plonger le pays dans un conflit politique». Le Conseil supérieur de la magistrature exige l’indépendance du pouvoir judiciaire.

L’armée tunisienne s’est toujours montrée distante des affaires politiques, ce qui lui vaut un certain capital de sympathie et de confiance au sein de la population. Les forces armées ont à plusieurs reprises ces dernières années été sollicitées pour la réalisation d’infrastructure ou encore l’acheminement d’aide dans les régions. Elles sont aussi en première ligne dans la lutte contre le terrorisme. Le risque d’une dérive mettant en danger les libertés fondamentales pourrait inciter l’armée à sortir de sa réserve. C’est la grande incertitude qui règne actuellement en Tunisie.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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