La Trumpmania : l’autre face du 13 octobre 2025

Le président américain Donald Trump visite le mur occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 22 mai 2017. Cette image avait été reprise dans des détournements faisant dire à Donald Trump : "Dieu, c'est moi Donald. Tu as besoin de quelque chose ?". (Crédit : AFP / MANDEL NGAN)
Le président américain Donald Trump visite le mur occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 22 mai 2017. Cette image avait été reprise dans des détournements faisant dire à Donald Trump : "Dieu, c'est moi Donald. Tu as besoin de quelque chose ?". (Crédit : AFP / MANDEL NGAN)

La joie immense du retour des otages

Après plus de deux années de captivité, les otages encore vivants du Hamas capturés lors de cette abominable razzia du 7 octobre 2023 ont enfin pu être libérés, au grand soulagement de leurs familles et de tout un peuple qui s’est mobilisé en masse pour cette cause si juste[1].

Les scènes de retrouvailles très émouvantes entre les malheureux qui avaient croupis pendant deux ans dans l’enfer des tunnels du Hamas et leur entourage en ont fait pleurer plus d’un, même les plus endurcis des caractères.

Comment ne pas craquer devant de telles explosions de joie et de sentiments lorsque parents et leurs proches retrouvent l’être disparu, après ces combats de tous les instants qu’ils ont menés durant plus de 2 ans (deux années !) ; ou bien lorsque ces prisonniers rejoignent enfin leur propre famille nucléaire, conjoints et enfants, au terme d’un tel calvaire ?

Aussi, le temps d’une journée, la majorité du peuple d’Israël a mis de côté ses profondes divisions pour communier ensemble sur cet évènement tant attendu. Même les familles des otages, qui auraient pu faire valoir que tout porte à croire que ces libérations auraient pu être obtenues bien avant cet « anniversaire » d’octobre 2025, ont mis leurs griefs en sourdine pour se consacrer toutes entières à ces moments de retrouvailles pour lesquels elles ont lutté avec autant d’ardeur et de détermination.

Les proches et les partisans des otages israéliens détenus par le Hamas dans la bande de Gaza célèbrent l’annonce de l’accord entre Israël et le Hamas sur la première phase d’un plan visant à libérer les otages et à mettre fin à la guerre à Gaza, sur la place des otages à Tel Aviv, en Israël, le jeudi 9 octobre 2025. (AP/Emilio Morenatti)

D’aucuns pourraient critiquer la mise en scène théâtrale millimétrée de ces événements diffusés en direct, au détriment d’une l’intimité qui aurait peut-être été plus appropriée, mais dans ces moments si joyeux de célébration, d’autres pourraient les désigner comme les grincheux de service qui trouvent toujours à redire en toutes circonstances.

En revanche, les événements parallèles qui se sont déroulés ce jour-là en Israël, soit la visite éclair du président américain Donald Trump en Israël et surtout l’accueil enthousiaste et enflammé qui lui a été réservé pendant ces quelques heures devraient interroger.

Donald Trump, un dirigeant pas très fréquentable

Les discours dithyrambiques auxquels on a assisté à la Knesset ont rivalisé de flatteries et de superlatifs pour ce président américain qui présente quand même quelques caractéristiques très dérangeantes, pour le moins :

  • Sa carrière politique est émaillée d’une multitude de discours d’une grande vulgarité et d’un populisme primaire dont le style et le peu de substance devraient faire honte à tout homme politique sérieux qui se respecte. En outre, une partie de ses anciens collaborateurs soulignent d’une part son ignorance crasse des dossiers qu’il traite et son manque total d’intérêt et de volonté pour les travailler afin d’en saisir toutes les complexités.
  • Ce président de la plus grande puissance du monde, qui s’enorgueillissait encore il y a peu d’être également la plus grande démocratie de la planète, a non seulement refusé le verdict des urnes dans l’élection de 2020[2] mais il est établi qu’il a également tenté d’en infléchir les résultats par des méthodes mafieuses dignes d’une république bananière. De plus, il a eu un rôle on ne peut plus trouble dans l’insurrection du Capitole le 6 janvier 2021 qui a ébranlé de manière significative les institutions des États-Unis.
  • Sa propension à diffuser des fausses nouvelles et à dénigrer les rapports d’experts lorsque ceux-ci ne correspondent pas à sa vision des choses fait de ce dirigeant un dangereux bonimenteur dont les décisions politiques hors sol ne sont pas en phase avec la réalité. Pour ne prendre qu’un seul exemple, ses positions sur le changement climatique qu’il considère comme une supercherie et les politiques énergétiques qui découlent de cette position idéologique sans appel dénotent une incapacité totale à appréhender le réel[3].
  • Depuis plus de 250 ans, les États-Unis ont toujours été très fiers de leur constitution et des contre-pouvoirs que les pères fondateurs avaient pris soin d’y introduire pour éviter les dérives de la tyrannie. Ces contre pouvoirs avaient beaucoup gêné le président Trump lors de son premier mandat et depuis sa seconde intronisation en janvier 2025, il s’ingénie à les détricoter un à un pour avoir plus de marges dans l’autorité qu’il compte exercer.
  • Sa personnalité clivante et controversée a considérablement diminué la crédibilité des États-Unis dans le monde. Lors de son premier mandat, ses sorties brutales d’une part des accords de Paris portant sur la lutte contre le changement climatique et d’autre part des accords avec l’Iran sur le nucléaire avaient déjà sérieusement entamé la valeur de la parole américaine ainsi que le respect que ce pays accorde aux accords signés. Ses positions à géométrie variable sur la guerre en Ukraine et la manière honteuse avec laquelle il a reçu V. Zelenski fin février 2025 ont confirmé que ce grand pays n’était plus du tout fiable dans la géopolitique internationale.
  • Les droits de douane qu’il impose en fonction de ses humeurs[4] ont non seulement la capacité de déstabiliser le commerce mondial, avec les conséquence dramatiques qu’un tel séisme économique peut provoquer dans un monde devenu si interdépendant, mais font basculer les relations internationales dans des modes de fonctionnements brutaux que l’on croyait révolus au 21ème siècle, du moins entre pays démocratiques.
  • La politique qu’il mène aux États-Unis vis-à-vis des immigrants, légaux ou illégaux, plonge des millions de familles, dans une insécurité extrême en bouleversant les vies d’hommes, de femmes et d’enfants quasiment du jour au lendemain. Les camps de rétention US sont littéralement surpeuplés et les actions menées par Trump s’apparentent par leur ampleur à un type d’épuration ethnique qui ne dit pas son nom. Et ce dans une relative indifférence des médias internationaux.

Il y aurait bien d’autres caractéristiques à faire valoir sur cet étrange personnage qui s’est hissé dans le cercle très fermé, mais en expansion, des dirigeants autoritaires de notre monde, mais posons que ceux-ci suffisent largement à illustrer le propos de ce texte.

L’obséquiosité extrême des autorités israéliennes

Dans cette journée du 13 octobre 2025 qui a marqué un salutaire cessez-le-feu pour cette horrible guerre à Gaza, dérouler le tapis rouge à l’aéroport à celui qui a fait pression sur toutes les parties pour arriver à un résultat que l’on attendait plus était peut-être nécessaire. Mais malheureusement cela a été bien plus loin.

Lorsque l’on écoute le discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu et celui du président de la Knesset Amir Ohana, ce sont des louanges à n’en plus finir sur ce sinistre personnage Trump. Quelques exemples parmi beaucoup d’autres :

Le meilleur président des US que la terre ait jamais porté

Le jour le plus important dans l’Histoire pour la paix dans cette région du Moyen-Orient

Le plus grand ami qu’Israël ait eu à la Maison Blanche[5]

Le président américain Donald Trump (à droite) écoutant le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’adresser à la Knesset, à Jérusalem, le 13 octobre 2025. (Crédit : Saul Loeb/POOL/AFP)

Si les ovations qu’a reçues Trump de la part des parlementaires israéliens sont compréhensibles du point de vue des députés de la majorité à la Knesset tant Bibi et Trump se sont mutuellement congratulés, elles sont beaucoup plus problématiques venant des bancs de l’opposition.

Les foules qui la veille de cette visite ont écouté les discours de S. Witkoff et J. Kushner sur la place des otages ont eu une attitude un peu plus digne en conspuant le nom de Netanyahu qui d’une part est pour partie comptable de l’incapacité du pays à prévenir et à s’opposer aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023 et d’autre part est totalement responsable du fait qu’un tel accord n’ait pas été signé plus tôt. Sans compter son incapacité à formuler la moindre proposition politique pour le jour d’après et à nommer une commission d’enquête indépendante chargée d’établir les responsabilités dans ce qui a conduit à ce naufrage.

Mais cet empressement à aduler et à vénérer Trump comme s’il était un envoyé de Dieu est plutôt révélateur d’un pays en perdition politique qui en réalité signe dans cette intervention extérieure, présentée et considérée quelque part comme providentielle, sa propre incapacité à prendre à charge les affaires du pays de manière indépendante. En d’autres termes et pour résumer d’une phrase, Trump est loué pour avoir accompli ce que Bibi et ses alliés politiques n’ont pas pu, pas su ou pas voulu faire pendant deux années pleines.

L’indécence d’un tel accueil rejaillira longtemps sur la Knesset

Il n’est pas question ici de minimiser le rôle qu’ont joué Trump et ses envoyés dans l’accord qui a conduit à la libération des otages. En outre, si S. Witkoff semble être un piètre diplomate comme l’ont montré ses échanges diplomatiques très peu probants avec Poutine, sur le plan humain il a en revanche été d’un secours bienvenu auprès des familles d’otages vis-à-vis desquelles il a exprimé une empathie qui tranchait avec la scandaleuse indifférence d’une partie des autorités israéliennes en place.

Aussi, compte tenu du contexte international dans lequel cet accord a pu aboutir, la visite de Donald Trump en Israël est parfaitement normale, quand bien même les importantes retombées médiatiques attendues d’un tel événement étaient peut-être l’objectif principal du président américain, homme de télévision et de médias par excellence.

Mais s’il était naturel de remercier celui qui a sans doute été au centre de cet accord ayant permis de ramener les otages et de stopper le carnage à Gaza, était-il bien nécessaire de s’adonner à cet exercice d’adoration sans limites d’un tel personnage dont l’orgueil et l’arrogance n’ont d’égal que l’inculture et l’inconséquence ?

Sachant qu’il y a également d’autres considérations stratégiques de long terme sur lesquelles les personnels politiques et diplomatiques israéliens se sont assis sans hésitation. En effet, traditionnellement les liens États-Unis – Israël ont toujours été une affaire trans-partisane qui a rassemblé Démocrates et Républicains.

Mais dans le contexte des fractures de plus en plus grandes qui divisent la société américaine, beaucoup de Démocrates américains ne peuvent être que révoltés par toutes ces « standing ovations » qui ont accueilli ce piètre dirigeant Républicain qui fait tant de dégâts dans leur propre pays.

Lors de la présidence de Obama, Bibi avait déjà fortement abîmé ce côté bipartisan du lien entre américains et israéliens, mais on peut suspecter que le caractère courtisan et obséquieux de l’accueil réservé à Trump laissera des traces plus profondes dans le parti Démocrate[6].

Quant aux propos totalement hors sol qualifiant en substance ce cessez-le-feu très instable d’une « ère nouvelle dans la région qui apportera la paix », on se demande comment les décisionnaires israéliens qui connaissent mieux que personne la complexité des problèmes qui affectent le Proche-Orient ont pu y souscrire une seule seconde.

Qu’un clown ignare et prétentieux ait pu les formuler devant le parlement est déjà en soi scandaleux, mais le monde a fini par s’habituer à ces propos inconséquents d’un jour, contredits le lendemain par d’autres propos tout aussi irréfléchis.

Qu’aucune objection ne soit venue de la part des parlementaires israéliens de l’opposition qui se sont littéralement couchés en se comportant comme s’ils y souscrivaient sans aucune réserve est plus inquiétant pour l’avenir d’Israël lorsque ce pays se sera débarrassé de ses dirigeants actuels très toxiques.

Cette participation active à ces louanges augure mal de la capacité des futurs dirigeants à guérir la nation de ses maux et de ses divisions, et à reconstruire ce qui doit l’être dans une atmosphère plus apaisée.

Le comble de ces congratulations réciproques a été atteint avec l’adresse de Trump au président Herzog demandant à ce dernier d’user de ses prérogatives pour mettre fin aux poursuites judiciaires contre « son ami Netanyahu », pendant que ce dernier militait pour l’attribution du prix Nobel de la paix à son mentor américain. Ce prêté-pour-un-rendu éhonté, si contraire aux traditions diplomatiques et démocratiques des deux pays, devrait éveiller les consciences malgré l’euphorie de cette journée.

Israël ne sort pas grandi de cette séquence

Depuis sa création, Israël a été confronté à un déni et a été forcé de faire la guerre pour se défendre contre des menaces existentielles de toutes parts. Ce pays n’a pu compter que sur lui-même pour faire face à des ennemis qui, la plupart du temps, ont toujours préféré la confrontation à la coopération quel que soit le prix à payer.

Aujourd’hui, les dirigeants israéliens devraient méditer sur cette réflexion de Voltaire :

Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge !

Même dans un monde où l’hostilité planétaire délirante vis-à-vis d’Israël devrait aboutir à ne pas rejeter les rares soutiens qui se manifestent, il convient tout de même de rester lucide et vigilant sur ses amis, en particulier dans le cas présent lorsque ceux-ci font preuve de tant d’inconstance.

Quant à l’aspect moral des choses, le dicton « Dis moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es » n’incite pas à l’optimisme sur l’avenir moral et spirituel d’Israël. Si en se regardant dans le miroir les Israéliens commencent à voir l’Amérique Trumpiste comme futur souhaitable, ce serait vraiment la fin du rêve sioniste tels que les pères fondateurs l’avaient imaginé.

[1] Les foules qui ont manifesté sans relâche auprès des familles pendant deux longues années en exigeant la libération de ces prisonniers tranchent avec la relative indifférence des populations de certains pays occidentaux vis-à-vis de leur propres nationaux, otages en Iran, en Algérie, au Proche-Orient, au Sahel ou ailleurs. Au-delà des profondes divisions politiques de la société israélienne, la solidarité qui s’est exprimée dans cette douloureuse épreuve traduit une cohésion sociale dans ce pays qui détonne parfois avec ce qui est observé dans certaines démocraties occidentales.

[2] Cinq ans après cette élection, Trump n’est toujours pas disposé à concéder cette victoire à son rival J. Biden, malgré les conclusions de toutes les enquêtes et investigations qui ont été diligentées pour analyser précisément les résultats de ce scrutin.

[3] Il y a encore des débats animés pour bien comprendre les causes du réchauffement de la planète et quelle en est la part qui doit être attribuée aux activités humaines. En revanche, le constat de ce changement est attesté par tout ce qui compte dans la communauté scientifique, et il faut être ignorant ou stupide (ou les deux) pour continuer à le nier.

[4] Les droits de douane imposés par Trump au Brésil après le verdict du procès de l’ancien dirigeant J. Bolsonaro – verdict qui lui a profondément déplu sur un plan personnel – illustrent parfaitement cette nouvelle manière de faire dans les relations internationales.

[5] Laissant penser que certains présidents tels Clinton ou Biden auraient été bien moins bons dans cet exercice d’amitié avec Israël, ce qui n’est pas très respectueux ni du passé ni des personnes. En fait, ces discours on ne peut plus flatteurs faisant dans la flagornerie mélangent commodément l’amitié de deux peuples avec l’amitié, ou plutôt la complicité et la connivence de leurs deux dirigeants actuels.

[6] Même si la faction la plus à gauche de ce même parti Démocrate a adopté des positions si hostiles à Israël qu’elle peut légitimement être considérée comme de toute façon perdue au niveau de ce lien USA-Israël. En revanche, l’ancrage sans réserve des dirigeants israéliens au navire Trump ne peut qu’encourager le reste du parti Démocrate à rejoindre sa partie la plus radicale, du moins sur ce terrain du conflit israélo-arabe.

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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