La techouva d’Esav

Monseigneur Jean Pierre Ricard, à gauche, de Paris, France, le rabbin Israel Meir Lau, deuxième à gauche, ancien grand rabbin d'Israël, le rabbin Israel Singer, troisième à gauche, président du Congrès juif mondial et Jean-Marie Cardinal Lustiger de Paris France, à droite, à Ground Zero dans le centre-ville de Manhattan alors qu'ils participent à une convention internationale des dirigeants juifs et catholiques à New York le mardi 20 janvier 2004. (AP Photo / David Karp)
Monseigneur Jean Pierre Ricard, à gauche, de Paris, France, le rabbin Israel Meir Lau, deuxième à gauche, ancien grand rabbin d'Israël, le rabbin Israel Singer, troisième à gauche, président du Congrès juif mondial et Jean-Marie Cardinal Lustiger de Paris France, à droite, à Ground Zero dans le centre-ville de Manhattan alors qu'ils participent à une convention internationale des dirigeants juifs et catholiques à New York le mardi 20 janvier 2004. (AP Photo / David Karp)

Dans son livre « La promesse » (p. 86) le cardinal Jean-Marie Aaron Lustiger évoquait une pratique peu connue dans le judaïsme, le guiour sans brit mila mais uniquement le passage au mikvé (la conversion sans la circoncision mais seulement le baptême) :

« Dans le judaïsme qui était en pleine expansion à travers l’empire romain, il y avait beaucoup de « craignant-Dieu », c’est-à-dire des païens qui voulaient entrer dans l’Alliance. Fallait-il ou non leur imposer la circoncision à l’égard de laquelle ils éprouvaient une très forte répugnance ? Au premier siècle ou à la fin du deuxième siècle avant notre ère, la pratique s’est répandue de ne pas les circoncire pour les incorporer à Israël, mais de les baptiser comme rite de substitution, dans l’espoir qu’ensuite eux-mêmes feraient circoncire leurs enfants.

Malheureusement, dans les faits, cela a provoqué beaucoup d’abus. Plus tard le judaïsme a freiné cette pratique. Pour la contrecarrer, un rabbin célèbre a donné cette réponse : « Entendu, on les baptise, mais on les circoncit d’abord ». Parce que les païens avaient tendance à trouver dans ce rite du baptême une voie de facilité et, du coup, se soustrayaient aux obligations. Mais le rite baptismal n’est pas un rite quelconque ; il a un sens : c’est, pour les païens, le rite d’incorporation à Israël. »

Reprenons, en les précisant, trois éléments des propos du cardinal qui parle ici du judaïsme d’avant notre ère, même si ensuite, durant les trois premiers siècles de l’histoire du christianisme la frontière entre les deux était encore floue (pour approfondir ce sujet vous pouvez consulter les travaux du chercheur israélo-américain Daniel Boyarin) :

« le rite baptismal n’est pas un rite quelconque ; il a un sens : c’est, pour les païens, le rite d’incorporation à Israël »

Cette pratique du mikvé sans brit mila a été abandonnée par Israël et conservée par l’Église comme rite d’entrée dans l’Alliance.

– « dans ce rite du baptême une voie de facilité »

Le christianisme serait par conséquent une sorte « judaïsme light », du judaïsme en version allégée.

– « les baptiser comme rite de substitution, dans l’espoir qu’ensuite eux-mêmes feraient circoncire leurs enfants »

Le baptême est donc une sorte de rite partiel qui a besoin d’être complété par la circoncision.

Rappelons qu’au tout début du christianisme, l’enseignement de Jésus ne s’adressait qu’aux Juifs (dans les Évangiles aucun goy n’est autorisé à le suivre). Ce n’est qu’une quinzaine d’années après le départ du maître galiléen que ses disciples acceptent d’intégrer des goyim (décision du premier Concile) avec une étape intermédiaire où le chef des apôtres avait décidé d’accepter les Bne Noah (« craignant-Dieu ») dont le premier s’appelait Corneille. (vous pouvez retrouver cette histoire dans les onze premiers chapitres du livre des Actes des Apôtres)

Jean-Marie Lustiger soulève ici des questions qui concernent à la fois les Juifs et les Chrétiens : que signifie la circoncision ? Que signifie le guiour ? Qui accepter dans le judaïsme ? Pourquoi les Chrétiens ont-ils quitté le judaïsme ? Faudrait-il que les Chrétiens y retournent ? Pourquoi pas puisque, comme le dit Manitou, le christianisme est une sorte de diaspora d’Israël. Les Chrétiens à l’origine étaient circoncis, pourquoi ne le sont-ils plus ?

La difficulté est que la circoncision implique le respect des mitsvot dont les plus contraignantes concernent la casherout qui sépare les Juifs des non-juifs. En effet, sans la circoncision il n’y aurait pas de véritable frontière entre ceux qui sont à l’intérieur et ceux qui sont à l’extérieur de l’Alliance. Il existe cependant une forme de circoncision qui n’implique pas l’acceptation de toutes les mitsvot (et n’implique pas de manger casher), la circoncision musulmane.

Même si, théoriquement, le baptême chrétien signifie l’entrée dans l’Alliance d’Israël, très peu de Chrétiens se considèrent comme membres d’Israël. Est-ce que la circoncision pourrait être proposée aux Chrétiens qui souhaiteraient ainsi montrer leur appartenance à Israël ? La circoncision ne signifiant pas pour les Musulmans l’acceptation totale des mitsvot, pour les Chrétiens aussi elle pourrait avoir une signification spécifique.

La circoncision des Chrétiens pourrait signifier :

– le renoncement à l’idolâtrie du Messie « Toute personne qui rejette l’idolâtrie est juive » (Talmud Méguila 13a) ;

– l’appartenance au peuple d’Israël, même sans être juif.

La casherout est à mon avis inutile pour les Chrétiens qui envisageraient la circoncision. C’est d’ailleurs ce qui avait été décidé lors du premier Concile à Jérusalem en 48. Jacques, le premier évêque de Jérusalem s’adressait ainsi à Pierre, le chef de l’Église : « Je suis d’avis de ne pas accumuler les obstacles devant ceux des païens qui se tournent vers Dieu. Écrivons-leur simplement de s’abstenir des souillures de l’idolâtrie, de l’immoralité, de la viande étouffée et du sang. » (Actes 15,19-20)

Il semble alors évident que pour lui et les dirigeants de l’Église naissante l’entrée de goyim dans Israël doit être adaptée au fait qu’ils n’ont pas grandi dans le judaïsme. L’intention n’est pas d’abolir les mitsvot mais de diminuer la hauteur de la première marche. Ensuite, libre à chacun de progresser dans la pratique, le plus important étant de renoncer à l’idolâtrie.

Le problème qui est apparu, c’est que l’Église, une fois sortie du judaïsme, a inventé un culte focalisé sur celui qu’elle considère comme le Messie. N’ayant plus accès au culte du Dieu d’Israël et à son peuple, les Chrétiens ont fini par confondre le (leur) Messie avec Dieu et l’Eglise a fini par se prendre pour Israël. Ces déviances catastrophiques (c’était néanmoins peut-être un détour inévitable et nécessaire ?) pourraient à mon avis être corrigées aujourd’hui, non pas au niveau institutionnel mais individuel. Les dirigeants actuels de l’Eglise ne peuvent évidemment pas dire « on est vraiment désolés, ça fait deux mille ans qu’on vous mène en bateau » Cette prise de conscience ne peut pas se faire du jour au lendemain, ce serait traumatisant pour l’ensemble des Chrétiens.

En revanche si, à titre personnel, les Chrétiens qui, comme le cardinal Lustiger (ou Didier Long et tant d’autres), prennent conscience de leur appartenance à Israël et rejettent l’idolâtrie, cela pourrait faire évoluer le christianisme. Et, pour marquer cette prise de conscience, la circoncision pourrait devenir à nouveau un rite judéo-chrétien comme il l’était au tout début de l’histoire de cette religion qui n’aurait pas dû en devenir une.

Ce n’était qu’un courant du judaïsme, une école parmi d’autres dont le rabbi s’appelait Jésus (à ce sujet voir le dernier livre d’Armand Abecassis, Jésus avant le Christ). Il n’avait qu’une seule intention : élargir l’Alliance d’Israël (c’est la fonction du Messie fils de Joseph). Malheureusement, l’élargissement a donné lieu à une rupture et à la naissance d’un nouveau peuple séparé d’Israël qui, pour exister, a tenté absorber celui dont il était issu. Cette époque tragique est depuis Vatican II terminée (voir par exemple les implications de Nostra Aetate ou le texte de la Commission pontificale sur Le peuple juif et ses saintes Ecritures).

Il reste à faire aboutir cette réconciliation par le retour des Chrétiens dans l’Alliance d’Israël. Il s’agit tout simplement de la techouva d’Esav, le retour d’Esav dans sa famille. Qui doit faire le premier pas vers son frère ? Jacob ou Esav ? Après l’évolution de l’attitude l’Église Catholique depuis la Seconde Guerre mondiale il semblerait que maintenant ce soit au tour de Jacob de tendre la main à son frère. D’ailleurs dans la Torah c’est bien Jacob qui a prévu de rejoindre Esav :

« Que mon seigneur veuille passer devant son serviteur ; moi, je cheminerai lentement, selon le pas du troupeau et selon le pas des enfants, jusqu’à ce que je rejoigne mon seigneur à Séïr » (Berechit/Genèse 33,14)

Remarquons dans la parole de Jacob à son frère l’adverbe qui indique le rythme de cette réconciliation : לְאִטִּי « léiti », lentement.

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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