Nathalie Ohana
"DANS CHAQUE ENFANT IL Y A UN ARTISTE. LE PROBLÈME EST DE SAVOIR COMMENT RESTER UN ARTISTE EN GRANDISSANT." PICASSO

La stratégie de l’évitement

Une vue générale montrant la route Begin vide à Jérusalem le 28 mars 2020. Le gouvernement a ordonné un verrouillage partiel, afin d'empêcher la propagation du Coronavirus. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Une vue générale montrant la route Begin vide à Jérusalem le 28 mars 2020. Le gouvernement a ordonné un verrouillage partiel, afin d'empêcher la propagation du Coronavirus. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

La période actuelle est une invitation à rentrer dans nos maisons, à cultiver notre intériorité, à nous regarder en face. Le confinement est un appel à faire une pause. Comme dans la cour de l’école, à faire « pouce » au milieu du jeu.

Cette période est une vraie claque. Un pied de nez à notre hyperactivité, à notre capacité à être partout sur le globe et en même temps à n’être véritablement nulle part.

La vie d’avant était un leurre mais elle était vicieuse.

Elle nous permettait de nous complaire dans ce que j’appelle « la stratégie de l’évitement ».

Eviter de nous voir tels que nous sommes. Eviter de nous sentir vulnérables et parfois depassés par la vitesse du monde. Eviter de crier notre colère et notre incompréhension du monde. Eviter de donner vie à nos émotions car cela demande du temps. Eviter de faire le point sur nous et de nous redemander, de manière régulière, si on est dans la bonne vie, si on escalade la bonne montagne. Eviter de dire qu’on ne sait plus vraiment, qu’on hesite, qu’on est habités par des doutes.

Eviter d’entendre nos contradictions, nos voix dissonantes, nos petits compromis intérieurs. 

Nous étions collectivement les champions de cet évitement. Par peur du vide, par peur d’affronter la vérité brute. Par envie frénétique de remplir, de combler. Par manque de patience envers ce qui est lent, ce qui met du temps à émerger, ce qui est douloureux à dire ou à avouer.

La dernière mode en date étant de partir à l’autre bout du monde, dans des stages de méditation ou de retraite en silence. Pour faire de la place au rien, au minuscule, pour que nos petites voix intérieures, écrasées par les voix de la réussite, de l’égo, du paraitre, puissent enfin remonter à la surface et être dans la lumière.

Aujourd’hui, avec la crise que nous traversons à l’échelle planétaire, un autre danger nous guette. 

Celui de nous éviter à nouveau.

De faire comme ci on n’avait toujours pas compris le message. D’éviter notre solitude, de la contourner ou même d’éviter de rencontrer ceux avec qui nous sommes confinés.

Oui, l’évitement par les appels de la rue sont progressivement remplacés par une autre forme d’évitement. Par celui généré par le flot bruyant et anxiogène des nouvelles. Car c’est plus fort que tout chez l’Homme, l’envie de se divertir pour ne pas voir, pour faire semblant de ne pas comprendre. Il y a tant de bonnes raisons pour s’éviter à nouveau : il y a le travail, les enfants à la maison, les devoirs à faire, l’intendance, etc… C’est si agréable de se sentir débordés.

Le confinement est une chance pour tous ceux qui ont envie, enfin, de s’entendre. De se regarder. De réellement se rencontrer. De s’accepter tels qu’ils sont. De s’aimer dans leur vulnérabilité. Et donc dans leur profonde humanité. Le monde rempli de ces êtres eveillés, demain, n’en sera que meilleur. Un monde avec des âmes perdues et terriblement attachantes.

Un monde sans fard, sans faux semblants, sans faux sachant, sans plus aucune couche sociale. 

Un monde authentique où les doutes sont monnaie courante. Propice au renouveau, à la réinvention de lui-même, collectivement et individuellement.

Le confinement est l’opportunité de se créer une nouvelle place dans un monde défait. Il fait émerger des envies sourdes et jamais avouées, des élans intérieurs pour corriger des défauts du système. La crise du Corona est une occasion inespérée pour rebattre les cartes. Pour sentir, au fond de nous, quelle place existentielle nous voulons occuper dans ce nouveau monde. Quand les portes de nos maisons se réouvriront et que nous ne serons plus tout à fait pareils, il sera venu le moment d’être courageux.

Si notre métier actuel venait à disparaître, si la consommation se mettait drastiquement à ralentir, si certains domaines volaient en éclat, ne serait-ce pas le meilleur moment pour nous aligner avec nos motivations les plus profondes ?

Peu osent le dire par pudeur ou par honte. Mais beaucoup se réjouissent intérieurement de ce monde d’hier qui est en train de voler en éclats. Car il était devenu trop vaste, trop abstrait, favorisant ceux qui crient le plus fort par rapport à ceux qui font dans le silence et l’anonymat.

Ce monde ne tournait plus rond. Il allait trop vite, il privilégiait des services gadgets qui, au lieu de véritablement améliorer la vie des gens, la complexifiait. Ce monde était un immense terrain de jeu dans lequel on parlait avec l’ami virtuel et lointain au détriment de notre voisin. Un monde qui nous a fait oublier la beauté simple de notre nature environnante pour aller découvrir les endroits à la mode, pour monter sur des dos d’éléphants mal traités, avec pour faire valoir une jolie photo sur Instagram.

Un monde dans lequel on écrivait plus. On ne formulait plus des pensées intimes en les couchant sur le papier si ce n’est pour les mettre en pâture sur les « murs » que nous nous sommes dressés les uns envers les autres. Un monde dans lequel on nous vole notre attention, chaque instant.

Un monde dans lequel on ne connait plus ceux qui constituent notre cellule familiale. Dans lequel les rivalités et conflits dans les fratries ne sont plus affrontés, manque de temps et de patience. Car c’est un travail ingrat. 

Un monde dans lequel les gens divorcent, trop concentrés qu’ils sont sur leur trajectoire personnelle et leur envie de galoper, d’aller plus haut, de courir la campagne, tandis que le conjoint n’est plus investi.

Cette crise pose une question essentielle : qu’avons-nous construit de non matériel ? Où est partie notre précieuse énergie, notre sève, notre souffle vital ? Et allons-nous continuer de nous éviter longtemps ?

à propos de l'auteur
Mère de 3 enfants, les sujets qui me passionnent sont l'alya et le changement de vie en général. Aprés avoir lancé en Israel le programme Switch Collective, je lance le programme Haim Rabim qui aide à trouver sa place dans ce monde changeant et incertain!
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