La stratégie de la tension

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu tenant une conférence de presse au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 12 mars 2020. Photo d'Alex Kolomoisky / ALEX KOLOMOISKY /BASSIN
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu tenant une conférence de presse au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 12 mars 2020. Photo d'Alex Kolomoisky / ALEX KOLOMOISKY /BASSIN

Binyamin Netanyahou a choisi : tout plutôt que de se retrouver devant les juges – trois fois par semaine – dès la fin de l’année.

Le Premier ministre était habitué aux situations politiques difficiles, mais dans le monde d’avant le Corona, il savait y faire : dominer son parti de la tête et des épaules en éliminant tous ses rivaux ; consolider le bloc de droite en annexant l’extrême droite avec un discours musclé ; faire alliance avec les partis ultra-orthodoxes en distribuant généreusement de la monnaie sonnante et trébuchante.

En dépit des aléas de la politique intérieure, de la situation à Gaza et à la frontière nord, et, last but non least, du caractère baroque d’un système de représentation proportionnelle intégrale, l’insubmersible Premier ministre finissait toujours par emporter la mise.

Pour cela, il disposait d’une « base » totalement dévouée à sa personne et à sa politique. Ce petit peuple de droite qui pense et crie « Seulement Bibi » (Rak Bibi). Mais à l’heure où des millions d’Israéliens sont en proie aux difficultés, cette armée de fidèles est ébranlée.

Et si Binyamin Netanyahou n’était pas aussi infaillible qu’ils le pensaient ? Sa gestion toute personnelle de la crise sanitaire et de la crise économique depuis des mois a fait bien des dégâts. Des travailleurs indépendants qui ne gagnent plus leur vie, des jeunes qui ne peuvent plus payer leurs études en étant dépossédés en tout ou partie de leurs petits boulots, et tant d’autres pourraient bien se résoudre à ne plus glisser dans l’urne un bulletin au logo du Likoud.

Son concurrent de droite, le parti de Naftali Benet (Yemina) bénéficie de cette évolution. Le chef de l’opposition, Yaïr Lapid (Yesh-Atid-Telem), bénéficie lui aussi d’une audience nouvelle. En clair, Binyamin Netanyahou sent le vent du boulet.

Pour atteindre à nouveau le seuil qui lui permettrait de conserver sa place, il a choisi la bonne vieille recette de tout pouvoir aux abois : la stratégie de la tension. En stigmatisant les manifestants (« des anarchistes, des bolcheviques, des extra-terrestres »); en accusant les médias de leur assurer une publicité disproportionnée; en attaquant la Cour suprême; en remettant sur la table la question de l’annexion – ce qui ne manquera pas d’être ressentie comme une provocation par la gauche et les Arabes – …  Binyamin Netanyahou tente à nouveau de susciter la peur.

La peur qui conduit nombre d’électeurs indécis à ne pas aller voter; la peur de ceux qui seraient prêts à abandonner la droite mais n’osent pas franchir le Rubicon. En décourageant les uns et en encourageant les autres, la stratégie de la tension est la seule qui lui reste afin d’atteindre le chiffre mythique de 61 députés prêts à adopter la formule juridique lui permettant d’échapper aux juges. La crise sanitaire et la crise économique attendront.

 

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
Comments