La « solution à deux Etats » sous respiration artificielle

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président américain Donald Trump, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed Al Nahyan et Abdullatif bin Rashid Al-Zayani, ministre des Affaires étrangères de Bahreïn assistant à la cérémonie de signature des accords d'Abraham à la Maison Blanche à Washington, États-Unis, 15 septembre 2020. Photo par Avi Ohayon / GPO
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président américain Donald Trump, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed Al Nahyan et Abdullatif bin Rashid Al-Zayani, ministre des Affaires étrangères de Bahreïn assistant à la cérémonie de signature des accords d'Abraham à la Maison Blanche à Washington, États-Unis, 15 septembre 2020. Photo par Avi Ohayon / GPO

Après les Emirats arabes unis et Bahreïn, c’est au tour du Soudan de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. Ces accords interviennent alors que Saëb Erekat est hospitalisé à l’hôpital Hadassah de Jérusalem ; contaminé au coronavirus et souffrant d’antécédents médicaux, le haut diplomate palestinien a été placé sous assistance respiratoire.

Avec le dirigeant palestinien, c’est aussi la « solution à deux Etats » du conflit israélo-palestinien qui est désormais maintenue sous respiration artificielle.

Ironie du sort et du coronavirus : il a fallu une crise sanitaire mondiale pour confirmer, s’il le fallait, qu’Israéliens et Palestiniens sont condamnés à vivre ensemble, les uns aux côtés des autres. Le covid-19 est venu rappeler aux deux peuples la nécessité d’un partenariat élargi à de nombreux domaines, santé comprise.

Les illusions de la « paix économique »

Du côté palestinien, Saëb Erekat symbolise à lui-seul la « solution à deux États » ; il a été responsable des négociations avec Israël pendant de nombreuses années – depuis la Conférence de Madrid en 1991. Le diplomate palestinien a fréquemment rencontré les divers représentants des gouvernements israéliens et a représenté l’Autorité palestinienne à des conférences internationales.

Le jour même de l’hospitalisation de Saëb Erekat à Jérusalem, dimanche 18 octobre, une délégation israélienne et des représentants de Bahreïn ont convenu officiellement de l’établissement des relations diplomatiques lors d’une cérémonie tenue à Manama.

L’entente entre Israël et les Emirats arabes unis, puis Bahreïn et le Soudan, est une bonne nouvelle. Dans une région ravagée par la guerre, un accord de paix doit toujours être salué comme il se doit : ce rapprochement a même été qualifié d’historique par les nouveaux partenaires car il prévoit une normalisation des relations d’Israël avec trois pays arabes en échange de la suspension du projet israélien d’annexer une partie de la Cisjordanie occupée.

Or une paix entre des pays qui ne sont pas en guerre directe n’est pas forcément un évènement « historique », d’autant plus que les Palestiniens sont les oubliés de cette entente. En réalité, les accords d’Abraham comme la normalisation avec le Soudan confirment l’incapacité de Benyamin Nétanyahou de signer un accord de paix avec les Palestiniens : le Premier ministre israélien continue d’appliquer une politique en zigzag qui oscille entre la solution à deux Etats et l’annexion, partielle ou totale, de la Cisjordanie.

Désormais donc, l’axiome « la paix contre la paix » remplace « les territoires contre la paix ». Une paix qui contribuera à l’économie de toutes les parties des accords d’Abraham, et pas seulement à Israël : par exemple, en devenant une destination touristique pour les Israéliens, Dubaï ne contribuera pas à l’essor de l’économie israélienne, mais plutôt de sa propre économie.

Certes, les Emirats ont beaucoup d’argent et Israël beaucoup de savoir-faire technologique ; lorsque Benyamin Nétanyahou a annoncé une paix basée sur le développement économique, il sous-entendait que les Emirats investiraient leurs capitaux dans la technologie israélienne.

En ces temps de crise sanitaire, Israël ne refusera pas des investissements étrangers dans les technologies de la santé ; il profitera aussi de nouveaux débouchés dans le monde arabe pour ses produits sophistiqués dans des secteurs variés comme eau, agriculture, énergie, défense, etc. Or il n’est pas sûr que tout cela soit suffisant pour enclencher une « paix économique » dans la région comme le prône Nétanyahou.

Les accords de normalisation israélienne avec les pays arabo-musulmans remettent à plus tard, voire effacent pour toujours, le projet d’annexion des territoires palestiniens occupés. Benyamin Nétanyahou revient à la solution « à deux Etats » qu’il avait déjà formulée lors son discours de Bar-Ilan de 2009 et qui est sous-entendue dans le plan de paix américain de janvier 2020 (Plan Trump).

Le Premier ministre israélien reste fidèle à sa conception de « paix économique » comme préambule à la réconciliation régionale dans le cadre d’un Etat palestinien (démilitarisé) établi à côté de l’Etat juif ; or une paix économique ne conduit pas, à elle seule, à une solution politique au conflit israélo-palestinien.

Le fardeau économique de l’occupation

En réalité, Israël a beaucoup à perdre d’une prolongation du conflit avec les Palestiniens. L’urgence pour Israël est bien d’arriver à une paix avec ses proches voisins palestiniens : le fardeau de l’occupation nuit à l’économie israélienne et l’état de guerre coûte cher à la société.

Un budget militaire démesuré réduit d’autant les dépenses civiles ; il prive les Israéliens des investissements dont ils ont besoin dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement, des transports et des infrastructures.

Sans compter les coupes régulières dans les budgets sociaux qui ont provoqué un bond de la pauvreté et des inégalités en Israël. Autrement dit, l’économie israélienne paie un prix social élevé pour entretenir une situation de guerre permanente.

La normalisation avec les EAU ou le Soudan ne pourra pas remplacer un accord de paix avec les Palestiniens. Car pour les Israéliens, la paix avec les Palestiniens est un enjeu existentiel ; les Emiratis et les Soudanais pouvaient attendre.

En prônant la paix avec des pays arabes au-dessus de la tête des Palestiniens, la « doctrine Netanyahou » repose sur l’hypothèse que la normalisation entre les pays arabes et Israël conduira les Palestiniens à reprendre le chemin de la négociation, mais rien n’est moins sûr.

Or Israël a besoin d’un Etat palestinien indépendant à ses côtés ; l’effondrement de l’Autorité palestinienne aurait des conséquences dévastatrices sur l’économie de l’Etat juif qui devra fournir des services publics aux trois millions de Palestiniens de la Cisjordanie et satisfaire à leurs besoins quotidiens.

Une facture qui sera payée par les citoyens israéliens et qui appauvrirait des pans entiers de la société ; sans compter que la démographie arabe remettrait en cause le caractère juif de l’Etat d’Israël.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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