La « shrinkflation » est en plein boom en Israël

Pour rendre les prix chers plus tolérables pour le consommateur, les producteurs israéliens ont recours à une technique pour le moins douteuse qui consiste à réduire la taille des produits sans baisse proportionnelle des prix.

Dans le langage courant, cette pratique porte un nom : la « shrinkflation », néologisme qui vient de l’anglais « shrink » (rétrécir). Le phénomène touche beaucoup de pays occidentaux, en Europe (comme la France) et en Asie (comme le Japon), et maintenant aussi en Israël.

Inflation masquée

La guerre déclenchée par le Hamas le 7 octobre 2023 a modifié les habitudes de consommation des Israéliens dont certains ont connu un net recul de leur pouvoir d’achat ; pour autant, les producteurs et distributeurs n’ont pas freiné la valse des étiquettes des produits alimentaires, tout comme la valse du poids des produits pré-emballés.

Sur toute l’année 2023, l’inflation en Israël s’est stabilisée à 3 %. Ce chiffre officiel cache la « shrinkflation », phénomène récent dans le pays. En réalité, les fabricants locaux ont vite rattrapé leur retard sur leurs concurrents étrangers ; en cette période de tensions inflationnistes, les producteurs israéliens essaient par tous les moyens de cacher les véritables hausses de prix aux consommateurs, ce qui explique que la shrinkflation est en plein boom.

Jusqu’au début de la guerre à Gaza, les chaînes de la TV israélienne multipliaient les reportages et enquêtes de terrain pour montrer comment le poids de certains articles vendus en supermarchés a évolué à la baisse au cours des derniers mois.

Même après le 7 octobre, la liste des produits concernés par la shrinkflation a continué de s’allonger. La pratique touche surtout les produits alimentaires (comme thon, chips, cornflakes ou surgelés), mais plus seulement ; des articles d’hygiène (comme couches-culottes ou mouchoirs) sont aussi concernés par la baisse du grammage.

Consommateur abusé

En ce début 2024, soit après quatre mois de guerre, les Israéliens peinent à retrouver leurs habitudes de consommation ; ils dépensent davantage en achats de produits alimentaires mais ils ne se rendent pas toujours comptent qu’ils consomment moins en quantité.

Et pour cause, ce n’est pas seulement parce que les prix de l’alimentation ont continué d’augmenter malgré l’état de guerre ; la taille et le poids des produits se rétrécissent, sans pour autant que le prix ne soit adapté à cette baisse.

La baisse du grammage ou du litrage n’est pas anodine ; quand un sachet de chips passe 50 à 45 grammes, une boîte de thon de 160 à 140 grammes et un paquet de biscuits de 250 à 225 grammes, c’est une perte de poids de 10 % qui, logiquement, aurait dû se traduire par une baisse équivalente du prix, ce qui n’est généralement pas le cas.

Si cette technique est légale, elle reste trompeuse ; l’inflation réelle en Israël est donc très supérieure à l’inflation officielle puisqu’une partie de la hausse des prix est masquée par la baisse du poids des articles préemballés, ce qui laisse le consommateur perdu dans la jungle de la distribution.

Guerre des prix

En pleine guerre à Gaza, cette pratique atteint le comble du cynisme ; certains géants de l’alimentation (comme Strauss et Tnouva) annoncent des hausses de prix justifiées par le renchérissement des matières premières et des transports, tout en réduisant les quantités.

Le consommateur israélien est donc furieux de se faire avoir, et il commence à sortir de son indifférence ; d’autant plus qu’il n’a pas toujours le temps, ni les capacités, de vérifier le prix au kilo ou de comparer le poids des produits dans la durée.

Les associations de défense du consommateur essaient bien de tirer la sonnette d’alarme, mais en vain. Le gouvernement israélien pourrait exiger des distributeurs plus de transparence sur la shrinkflation, mais il préfère ne pas intervenir au nom de la libre concurrence, même déloyale.

Après la guerre à Gaza, c’est une guerre des prix qui attend le consommateur israélien…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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