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La sécurité des Juifs en France vue d’Israël

Le président français Emmanuel Macron observe une tombe vandalisée d'une croix gammée lors d'une visite au cimetière juif de Quatzenheim, le 19 février 2019, le jour des marches nationales contre la montée des attaques antisémites. (Frederick FLORIN / POOL / AFP)
Le président français Emmanuel Macron observe une tombe vandalisée d'une croix gammée lors d'une visite au cimetière juif de Quatzenheim, le 19 février 2019, le jour des marches nationales contre la montée des attaques antisémites. (Frederick FLORIN / POOL / AFP)

C’est en consultant le site du prestigieux institut de sondage français, l’IFOP, à la recherche de données quantitatives brutes sur la démographie et la géographie des Juifs de France, que nous sommes tombés sur deux enquêtes extrêmement intéressantes et sur lesquelles nous aimerions nous arrêter quelques instants.

Le thème soulevé par ces deux enquêtes, réalisées à 5 ans d’intervalle pour des organismes différents fut celui de l’opinion des Juifs israéliens sur la sécurité de leurs cousins juifs en France. On s’est dit que cela serait intéressant de revenir sur un sujet qui fait souvent la une des actualités des médias juifs francophones. En 2019, les chiffres du ministère de l’Intérieur sur le bilan des violences racistes en France, avaient soulevé l’inquiétude. En effet, on pouvait y apprendre que les violences antisémites avaient augmenté de 2018 à 2019 de manière assez impressionnante (de plus de 10%). Ce qui laissa certains commentateurs « crier au loup » et diffuser l’idée selon laquelle la France serait une terre d’antisémitisme répandue.

D’où l’idée d’I24 News et d’Elnet de commander un sondage à l’IFOP sur la manière dont les Juifs israéliens considèrent le niveau de sécurité des Juifs français sur le territoire national. Enquête forte intéressante au demeurant qui démontre, que les médias juifs francophones ont un rôle clé dans ces représentations. Pour illustrer ce sujet, on a aussi croisé des données relatives à la perception qu’ont les Juifs de France eux même par rapport à leur sécurité et notamment par rapport au profil culturel, religieux et politique des populations ou groupes politiques qui seraient la principale menace à leur sécurité.

Il est intéressant de constater qu’entre Juifs israéliens et Juifs français, les idées sur ce sujet sont presque les mêmes à quelques exceptions près. C’est aussi l’occasion de revenir en chiffres sur les violences antisémites qui eurent lieu en France depuis le début du XXIe siècle.

La France, les Juifs de France et Israël

La France est le pays d’Europe qui compte la population juive la plus nombreuse. Les Juifs de France sont estimés à 450 000 personnes. Ce qui représente 3% de la population juive mondiale, 8% de la population juive d’Israël et 0,7% de la population française. La présence juive en France est pluriséculaire. Ils font partie intégrante de la société française même si à de nombreuses reprises ils furent mis en marge et oppressés. En revanche, les liens qui lient la France et la communauté juive sont très puissants. Au sein de la communauté juive française on a même l’idée selon laquelle les « Juifs de France sont particulièrement attachés à leur pays natal » qui circule. En revanche, cela dépend de l’origine de ces communautés.

Les Juifs français (nés sur le sol et issus de générations installées en France depuis longtemps) et les Juifs d’Algérie ou d’Afrique du Nord (plus généralement) sont les deux « groupes ethniques » au sein de la communauté française qui témoignent un attachement et une fidélité particulière à la France et à sa République. La communauté juive française a aussi cette particularité que c’est l’une des diasporas du monde juif à avoir le plus de liens avec Israël. D’abord le soutien à l’Etat hébreux mais aussi la proportion très importante de Juifs français candidats à l’Alya témoignent de cette relation particulière qu’ont les Juifs de France avec Israël.

Comme au sein de toutes les communautés juives du monde, le positionnement à l’égard d’Israël, de sa géopolitique ou même de l’idée de sionisme ne font pas consensus. Il existe des désaccords internes sur ces sujets au sein de la communauté juive française. Mais globalement, les Juifs français accordent de l’importance et de la sympathie à Israël. De plus moultes binationaux vivent en France ou en Israël. Ce qui d’une part renforce les liens culturels entre les deux communautés mais aussi les liens administratifs entre les deux états.

Cependant la relation qu’entretient la République française avec l’Etat hébreux fâche des deux côtés de la Méditerranée. Quand on regarde des données à ce sujet, on s’aperçoit que les Juifs israéliens et les Juifs français sont d’accord pour dire que le gouvernement français est plutôt distant avec l’Etat hébreux et qu’il aime bien « ménager le chou et la chèvre », c’est-à-dire maintenir une relation forte avec Israël tout en maintenant une relation forte avec des pays arabes qui n’ont pas l’Etat hébreux à cœur. De plus, les deux communautés considèrent que la France prend davantage le « parti » des Palestiniens lors de conflits qui les opposent aux Israéliens. Evidemment, ce sont des opinions piochées dans un échantillon de Juifs (en France et en Israël) sensé être représentatif.

Mais il est évident que tous les Juifs en Israël ou en France ne voient pas la relation franco-israélienne sous cet angle. En tout cas, la déception à l’égard de l’attitude de la France avec Israël semble existée des deux côtés de la Méditerranée, même si globalement les Juifs israéliens considèrent bel et bien la France comme un allié politique et économique de taille en Europe pour l’Etat hébreu. Les relations sont bonnes mais parfois un peu « tendues » entre les deux Etats. Israël demeure un allié de poids pour la France, notamment en matière de coopération sécuritaire dans la région.

Les Juifs israéliens très inquiets de la sécurité de leurs cousins français

D’après une enquête de l’IFOP réalisée pour I24 et ELNET, datant du 20 janvier 2020 (Source : « Le regard des Israéliens sur l’action du gouvernement français dans le conflit israélo-palestinien et dans la lutte contre l’antisémitisme en France », IFOP pour I24 & ELNET, 20/01/2020.), 68% des Juifs israéliens considèrent que les Juifs ne sont pas en sécurité en France. Ce qui signifie que cette communauté religieuse serait particulièrement visée par des violences racistes. Cette opinion de la population juive israélienne provient sûrement des récits sur les violences antisémites produits dans les médias français et dans les médias israéliens francophones mais également des récits qui leurs sont rapportés par des connaissances ou des membres de leur famille installés en France.

Elle peut aussi être alimentée par les récits diffusés par les Juifs originaires de France qui ont décidé de s’installer en Israël. D’ailleurs quand on regarde les motivations des Juifs français candidats à l’Alya depuis la France, on note que la peur des violences et le sentiment d’insécurité sont les deux facteurs principaux qui incitent une partie des Juifs français à partir s’installer en Israël.

En effet selon une enquête réalisée auprès de la population juive française en 2015, par l’IFOP à l’attention de la Fondation Jean Jaurès (Source : « Enquête auprès des Juifs de France », IFOP pour la Fondation Jean Jaurès, septembre 2015 – janvier 2016.), parmi les 38% de Juifs français ayant des proches ayant fait l’Alya, 47% d’entre eux affirment que c’est parce que ces derniers ne se sentaient pas en sécurité en France et 61% de tous les Juifs français sondés pour cette enquête affirment la même chose. Ce qui confirme que le sentiment d’insécurité est un facteur essentiel dans l’immigration juive française vers Israël.

En ce qui concerne la « nature » de la menace antisémite contre les Juifs français, toujours selon l’enquête réalisée par l’IFOP en 2020, 92% des Juifs israéliens considèrent que les principaux responsables des violences antisémites commises en France sont des « personnes de culture ou de religion musulmane » et 64% des Juifs Israéliens considèrent également que les auteurs de ces violences sont des « personnes aux idées d’extrême-droite ». Selon les Juifs israéliens, les principales menaces envers la population juive viendraient donc de la population musulmane en premier lieu, puis de militants d’extrême droite radicale.

La première catégorie est extrêmement vaste et vague, car elle fait référence à une communauté religieuse ou culturelle présente en France. Là où la seconde est beaucoup plus précise puisqu’elle cible précisément un courant idéologique et politique actif en France. Si l’on s’en tient aux radicalités politiques, comme menace antisémite pour les Juifs français, il est vrai de dire que l’Islamisme radical et l’Extrême-droite radicale ont ce point commun de partager des idées virulemment antisémites et négationnistes.

Si l’on reprend la chronologie des violences commises contre la communauté juive (dégradation de lieux de culte, violences physiques et verbales) sur les cinquante dernières années il est aussi vrai de dire que les principaux groupes idéologiques à avoir perpétré ce genre de violences furent des membres militants de l’Islam radical d’une part et de l’Extrême-droite radicale.

Les attentats djihadistes qui ont ensanglanté la France ces 10 dernières années furent le fruit de militants djihadistes, adeptes de l’idéologie islamiste radicale et violente, qui souhaitaient violenter la communauté juive française. On pense particulièrement à l’attentat contre l’école Otzar Hatora de Toulouse en 2012, perpétré contre des Juifs français par le militant djihadiste M.Merah ainsi qu’à l’attentat sanglant de l’Hyper Cacher en janvier 2015 perpétrés contre la communauté juive française par le djihadiste A.Coulibaly.

Malgré la multiplication d’actes antisémites depuis ces 20 dernières années (comme on le verra plus bas), la communauté juive n’est pas abandonnée de la République. Elle dispose d’outils de protection qui permettent de lutter contre ces attentats et violences antisémites. D’abord le dispositif légal, qui pénalise les crimes ou délits motivés par des motifs racistes et antisémites.

Deuxièmement, les Juifs disposent d’un tissu associatif communautaire ou extra-communautaire dont l’objectif est de porter assistance aux victimes de l’antisémitisme et de lutter contre les actes antisémites.

Troisièmement, les lieux de cultes ou de réunion de la communauté juive française sont intégrés au dispositif antiterroriste « Vigipirate » qui consiste à déployer des militaires et des forces de Police sur ou à proximité de ces lieux pour dissuader toutes attaques d’une part et d’autre part de riposter pour neutraliser toutes attaques contre ces lieux.

Quatrièmement, la communauté juive dispose également de ses propres relais de sécurité : barrière et fouille avant les entrées dans les lieux de cultes ou les lieux de réunion juifs ; service de sécurité ou service d’ordre intracommunautaire à proximité de « lieux juifs sensibles » à l’instar des synagogues, des écoles juives ou des centres communautaires.

Le sentiment d’insécurité chez les Juifs français est assez développé. Ces derniers semblent partager le même sentiment à l’égard de leur sécurité et des menaces antisémites en France, que leurs cousins d’Israël. Selon l’enquête réalisée pour l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès, parue en janvier 2016, 63% des Juifs français affirment qu’il existe en France « beaucoup de racisme antijuif ». Parmi ces 63% de Juifs français à posséder ce sentiment, 34% considèrent que les menaces antisémites viennent particulièrement des « personnes de confession ou d’origine musulmane » et 31% d’entre eux considèrent qu’elles viennent de « personnes d’extrême droite ».

De manière plus générale, toujours selon les données de l’IFOP datant de 2015, 57% des Juifs français considèrent que les « personnes de confession ou d’origine musulmane » sont les principales actrices des violences antijuives et de l’antisémitisme de manière générale. 55% d’entre eux considérant que l’antisémitisme est davantage le fruit de personnes affiliées à l’extrême droite radicale. Par conséquent on note une convergence d’opinion quant au niveau de sécurité et au niveau de l’identification de la menace antisémite en France, que partagent les Juifs Israéliens et les Juifs français, malgré le fait que les deux enquêtes sur lesquelles nous nous appuyons aient cinq ans d’écart.

En revanche, toujours selon l’enquête de l’IFOP pour la fondation Jean Jaurès, 51% des Juifs français considèrent qu’ « il ne faut pas faire d’amalgame, que les musulmans vivent paisiblement en France et que seuls des islamistes radicaux représentent une menace » pour la communauté. Ce qui montre donc que les Juifs français n’assimilent pas toutes la communauté musulmane à l’antisémitisme et qu’ils considèrent que seule une idéologie politique radicale est responsable de la diffusion d’idées antisémites entraînant des passages à l’acte.

Il existe un dialogue interreligieux entre Juifs et Musulmans de France. Les institutions religieuses engagées dans cette coopération et dans ce dialogue sont d’accord pour dire que les violences racistes, qu’elles soient antisémites ou antimusulmanes, sont le fruit d’idéologies radicales et qu’elles ne concernent pas structurellement une religion en particulier.

En résumé, ces deux enquêtes soulignent l’idée que la communauté Juive française est bel et bien inquiète pour sa sécurité, comme le suggèrent les Juifs israéliens. Mais vivant dans le contexte français, elle est plus au fait des mécanismes de protection et des réalités quant à l’identification de la menace. Malgré cette vigilance et cette conscience, les violences antisémites en France n’ont cessé d’augmenter depuis 21 ans très précisément.

Des violences antisémites en nette augmentation

Tous les ans, le ministère de l’Intérieur français avec l’aide d’organismes spécialisés à l’instar de la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH), publient des données concernant les violences racistes recensées en France. Pour illustrer l’augmentation des violences antisémites en France, nous avons choisi de travailler sur le moyen terme.

De 1998 à 2019 selon les données du ministère de l’Intérieur français, les violences antisémites ont augmenté de + 748% passant en 1998 de 81 actes de violence recensés à 687. Sur toute la période de 1998 à 2019, soit sur 21 années, les Juifs français ont été victimes de 11 772 actes antisémites. Ce qui revient à une moyenne de 560 actes antisémites par an et à peu près 1,5 actes de violences antisémites par jour de 1998 à 2019. En regardant les chiffres disponibles sur les violences antisémites de 1998 à 2019, on peut faire plusieurs constats :

  1. La période 1998-2009 et la période durant laquelle les actes antisémites ont littéralement explosé en France, passant de 81 en 1998 à 832 recensés en 2009. Soit une augmentation sur ces 11 années de +927%. C’est la période sur laquelle l’on observe une augmentation exponentielle des actes antisémites en France. Au contraire, de 2009 à 2019 soit sur les dix années restantes on observe une légère baisse des actes antisémites en France, puisque l’on passe de 832 actes recensés en 2009 à 687 en 2019. Ce qui correspond à une baisse de – 17% des violences antisémites. Elles sont donc, sur la deuxième « séquence » de notre période en légère baisse. Ce qui contraste avec les analyses qui ont inondé les médias à la suite de la publication du rapport du Ministère en 2020 sur le bilan des violences racistes en 2019. Souligner cette baisse conjoncturelle a un intérêt certes, mais ne vient pas pour autant minorer la gravité des actes antisémites qui reste très élevés en France.
  2. Les Juifs sont la deuxième communauté religieuse à être la plus touchée par des violences antireligieuses. En effet, selon le rapport de 2019, 1 893 actes antireligieux ont été perpétrés en France. 36% d’entre elles furent commis contre la communauté juive, 8% contre la communauté musulmane et 56% contre la communauté chrétienne, qui à ce jour demeure la communauté religieuse la plus violentée en France, avec 1 052 actes de violences recensés sur 1 893 en 2019. Les communautés chrétiennes et les communautés juives sont donc les deux communautés religieuses en France à être soumises à des violences fréquentes.
  3. Malheureusement, le ministère de l’Intérieur ne fournit pas de statistiques concernant le « profil » sociologique, politique et culturel des personnes qui commettent ces actes antisémites. Ce qui rend compliquer l’appréhension et l’identification de la menace antisémite de manière claire. Cependant, l’on peut faire un constat par rapport à la quantité et à la chronologie des actes antisémites en France. Quand on regarde une frise chronologique recensant les actes antisémites commis chaque année depuis 1998, qu’est-ce que l’on constate ? Que les pics de violences antisémites eurent lieu en 2000 (744 actes antisémites), en 2002 (936 actes antisémites), en 2004 (974 actes antisémites), en 2009 (832 actes antisémites et en 2014 (851 actes antisémites). Ces années correspondant à des événements géopolitiques particuliers en Israël qui sont intrinsèquement liés aux conflits israélo-palestiniens. D’abord de 2000 à 2004, Israël fait face à la deuxième intifada. 2009 correspond à la fin de la Guerre de Gaza et l’année 2014 correspond à l’opération « Bordure protectrice » opérée par Tsahal dans le but de neutraliser les positions du Hamas dans la bande de Gaza. Par conséquent, on note une corrélation très forte entre augmentation des violences antisémites en France et événements géopolitiques « tendus » entre Israël et les Palestiniens. Est-ce suffisant pour dégager des corrélations entre antisémitismes et population de « culture ou d’origine musulmane » ? Statistiquement non. En revanche, il semble clair que la situation géopolitique d’Israël et notamment la situation des conflits israélo-palestiniens aient une influence sur l’augmentation des violences antisémites en France.
à propos de l'auteur
Géographe de formation, Nathan porte de l'intérêt pour les sujets géopolitiques, de géographie culturelle et d'observation politique dans le contexte israélien, étasunien et français, en essayant de mêler les trois.
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