La Russie et le Moyen-Orient

© Stocklib / Kirill Makarov
© Stocklib / Kirill Makarov

Aux yeux des dirigeants russes du XIXe siècle, le Moyen-Orient se résumait aux lieux saints de l’Église orthodoxe à Jérusalem. Les nombreux édifices religieux dans la ville sainte en témoignent. Au XXe siècle, l’Union soviétique puis la Russie ont joué un rôle important au Moyen-Orient.

L’expansion soviétique au Moyen-Orient

En 1948, l’Union soviétique fut l’un des premiers pays à reconnaitre Israël, escomptant un ralliement de la gauche israélienne prééminente au camp soviétique, tout en s’investissant dans les régimes arabes républicains. Mais cette prévision ne tint pas la route.

L’Union soviétique avait réussi à étendre son influence économique et militaire en Égypte (le barrage d’Assouan fut construit avec l’aide soviétique), en Syrie et en Irak sans jamais pouvoir s’établir dans les monarchies du Golfe riches en réserves pétrolières. Rappelons que la thèse de doctorat du ministre des affaires étrangères soviétique Gromyko portait sur la valeur géostratégique du pétrole.

Au début des années 60, le président Nasser envoya un contingent de 50 000 soldats au Yémen en vue d’y établir une république, espérant ainsi déstabiliser la monarchie saoudienne. Le Yémen fut divisé entre monarchistes et républicains. Nasser n’atteignit pas son objectif et retira ses troupes du Yémen.

La guerre des Six Jours éclata en 1967 après le blocus égyptien du détroit de Tiran, le renvoi des Casques bleus onusiens à la frontière israélo-égyptienne sur ordre du président Nasser et l’envoi de divisions blindées dans le Sinaï. La débâcle des troupes syriennes, égyptiennes et jordaniennes fut totale et stupéfia les dirigeants soviétiques qui rompirent leurs relations avec Israël.

Lorsque la Syrie menaça d’envahir la Jordanie en 1970 dans l’espoir de faire pression sur les monarchies pétrolifères du Golfe, Israël mobilisa ses réserves et le plan syrien fut abandonné. L’Union soviétique continua à fournir à l’Égypte et à la Syrie ses armements les plus sophistiqués.

En 1973, l’Égypte et la Syrie attaquèrent Israël et la Russie menaça d’intervenir pour faire cesser la contre-attaque israélienne. L’alerte nucléaire fut déclenchée par les États-Unis. Après la guerre de Kippour de 1973, le secrétaire d’État américain Kissinger mit en marche un processus de médiation qui aboutit à la paix entre Israël et l’Égypte et dont l’Union soviétique était absente. Les contacts entre des représentants russes et israéliens reprirent alors. Au fil des ans, les dirigeants russes ont appris à respecter la puissance militaire israélienne lors de nombreux affrontements, dont certains avaient impliqué des aviateurs russes durant la guerre d’usure israélo-égyptienne au début des années 70.

Lors de la guerre du Liban en 1982, les batteries antiaériennes et plus de 82 avions MIG syriens furent pulvérisés en un rien de temps et cela remit en cause la suprématie des équipements russes. Cette défaite démoralisa l’état-major soviétique. En outre, l’Union soviétique ne pouvait pas faire concurrence aux investissements prodigieux du président américain Reagan dans l’initiative de défense stratégique (Star Wars). Ces facteurs contribuèrent à la prise de décision du secrétaire du parti communiste soviétique Gorbatchev de mettre fin à la guerre froide au profit de la Détente entre les superpuissances.

L’Union soviétique participa avec les États-Unis à la conférence de Madrid en 1991 pour engager un processus de paix au Moyen-Orient. Le Quartet composé des mêmes, de l’Union européenne et des Nations Unies a repris le processus en 2002.

Ce furent les dirigeants israéliens Ariel Sharon et Bibi Netanyahou qui développèrent des rapports personnels avec les dirigeants russes. Depuis, la propagande anti israélienne virulente de Moscou a cessé pour faire place à l’entente et au dialogue.

Lorsque le président Obama renia sa promesse d’intervenir au cas où la Syrie ferait usage d’armes chimiques contre sa population, la Russie en profita pour établir des bases militaires en Syrie. Bibi Netanyahou conclut avec Poutine la possibilité d’intervenir contre les forces d’obédience iranienne en Syrie, notamment contre les envois d’armements balistiques au Hezbollah libanais. Il est possible que la vente des drones israéliens à la Russie en 1996 ait été la contrepartie à cet arrangement.

La situation actuelle

Poutine entretient des relations ambiguës avec les puissances du Moyen-Orient.

Pour faire pression sur la Turquie, Poutine a limité les importations turques ainsi que les visites de millions de touristes russes. De temps à autre, il joue la carte kurde pour amener la Turquie à ses vues en Syrie. Des accrocs ont eu lieu entre militaires russes et turcs en Syrie et en Libye. Par contre, Poutine a réussi à créer la discorde au sein de l’OTAN, car la Turquie qui est membre de cette organisation s’est équipé du système de défense antiaérienne russe S-400.

L’Iran achète ses armes en Russie qui contribue également à la construction des centrales nucléaires iraniennes. La Russie peut également défendre les intérêts de l’Iran dans les négociations des 5+1 sur le nucléaire iranien. Néanmoins, elle ne s’oppose pas aux attaques israéliennes contre des cibles iraniennes en Syrie ce qui y confirme la prédominance de l’influence russe par rapport à l’influence iranienne. En parallèle, l’embargo pétrolier contre l’Iran permet de maintenir un prix du Brent plus élevé et de conserver pour la Russie une part importante des importations asiatiques.

Poutine voit en Israël une puissance économique et militaire, mais aussi une puissance technologique. Il veut se rapprocher d’Israël tout en jouant de temps à autre la carte palestinienne au sein du Quartet diplomatique responsable de la médiation entre Israéliens et Palestiniens.

L’accord des 5+1 sur le nucléaire iranien de 2015 conclu par le président américain Obama a été considéré comme dangereux à l’égard des pays du Golfe. Obama a également frustré l’Égypte en lui imposant des sanctions eu regard la répression des Frères musulmans par le président Sissi. Biden a aliéné l’Arabie en critiquant crument les droits de la personne qui y prévalent. Ainsi, les ventes d’armes russes ont repris de plus belle avec des pays qui étaient jusque-là alignés sur les États-Unis. La présence au Néguev israélien trois jours durant du secrétaire d’État américain Blenkin au sommet réunissant les ministres des Affaires étrangères des Émirats, de l’Égypte et du Maroc montre à quel point les États-Unis sont inquiets de ces nouvelles tendances.

Qu’en est-il du futur ?

Sanctionnée par l’Occident en raison de l’invasion de l’Ukraine, la Russie va chercher à marquer des points à n’importe quel prix. Les alliances seront ratifiées ou abrogées au gré des intérêts russes et des gains que la Russie pourra récolter. Assistera-t-on à une restalinisation de la Russie ? Si tel est le cas, il faut s’attendre à ce que se confirme de plus en plus l’adage de Machiavel selon lequel il n’y a aucune relation entre la politique et la morale.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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