La révolution iranienne exportée

Les services de renseignement allemand constatent que la révolution iranienne islamique de 1979 se propage en Europe.
Nous avons tous déjà vécu cette situation, dans une gare ou dans un aéroport : perdus, nous refusons néanmoins de faire appel au bureau des renseignements pour préserver notre fierté et notre prétendue indépendance.
Cette situation est aussi ridicule que le fait que presque personne ne fait appel au dernier rapport annuel de 2020 des services du renseignement allemands faisant le point sur les menaces sécuritaires auxquelles l’Allemagne a fait face. Ce rapport dénommé officiellement « Verfassungsschutzbericht 2020 »[1], c’est-à-dire « Rapport 2020 sur la protection de la Constitution », est en fait un inventaire des menaces provenant de mouvements extrémistes politiques, d’activités terroristes et d’espionnage établi par les services de renseignement de la République fédérale. Il a été rendu public le 15 juin 2021 et n’a, à l’heure où ces lignes sont écrites, que très peu attiré l’attention que ce soit celle de la presse nationale ou internationale.
Pourtant, très ordonné, ce rapport liste et décrit sans concessions, les menaces provenant des activités d’extrême droite, d’extrême gauche, et de l’islamisme.
Sur ce dernier point, il faut noter un paragraphe classé dans le chapitre sur l’islamisme et qui évoque la politique d’exportation de la révolution iranienne[2] :
« Le prolongement de la révolution iranienne dans d’autres pays (ladite « exportation de la révolution iranienne ») est un objectif essentiel de la politique étrangère de l’Iran, afin d’y faire progresser l’islamisation. C’est dans cet esprit que le « Guide de la Révolution », l’Ayatollah Seyyed Ali Khamenei déploie des délégués à l’étranger qui serviront, pour la plupart, d’imams de mosquées chiites locales dans leurs pays d’accueil respectifs, afin de créer un réseau efficace. Ces délégués sont soumis aux instructions de Khamenei et sont souvent dotés de pouvoirs d’influence informels et non moins considérables. »
Le rapport indique par ailleurs que l’association IZH-Centre islamique à Hambourg, qui représente la « Mosquée de l’Imam Ali », « constitue, conjointement à son ambassade, la représentation la plus importante de l’Iran en Allemagne ainsi qu’un centre de propagande significatif iranien en Europe. L’Iran, s’appuyant sur l’IZH, tente de fidéliser les chiites de différentes nationalités, et de propager en Europe ses valeurs sociales, politiques et religieuses.[3]
Ces quelques lignes, on l’aura compris, décrivent une situation aussi sérieuse que préoccupante. On constate que les services de renseignement fédéraux allemands, établissent que la plus haute autorité de l’État iranien, à savoir le Guide Suprême de la Révolution Ali Khamenei, contrôle la propagation des valeurs de la révolution iranienne à l’étranger. Il faut noter que le réel pouvoir de l’Iran n’est pas dans les mains du Président de la République mais dans celles du Guide Suprême.
Si l’exécution des politiques déterminées en plus haut lieu, est mis en œuvre par le Président, c’est bien le Guide Suprême qui donne les orientations générales. C’est lui par exemple, qui a donné son accord pour la conclusion du JCPoA en 2015[4]. C’est également de lui directement, que dépend le commandant de l’armée des Gardiens de la Révolution. Cette armée forte de près de 200 000 hommes, est dirigée par celui qui s’apparente au véritable deuxième homme le plus puissant du pays, si l’on en croit les dires du ministre des Affaires Étrangères Javad Zarif[5].
Il y a donc fort à parier que le Guide Suprême, qui contrôle directement tant le dirigeant des Gardiens de la Révolution que les délégués religieux envoyés à l’étranger, crée un lien entre les uns et les autres. Le rapport allemand ne le mentionne pas, mais c’est une hypothèse très probable.
Certains seront surpris voire incrédules quant à cette politique active de propagation de la révolution iranienne en Europe. Mais, sans aucun doute, ceux qui auront analysé l’idéologie du chiisme depuis sa naissance il y 13 siècles d’une part, et depuis la révolution de 1979 d’autre part, ne seront pas surpris. Un des actes fondateurs du chiisme datant de l’an 680, est la mort de Hussein, le successeur légitime du Prophète Mahomet selon ce courant de l’Islam. Antoine Sfeir, journaliste et spécialiste du monde musulman a décrit la position du chiisme à partir de cette date, en ces termes : « (…) les chiites vont plonger dans la clandestinité et développer un concept nouveau : la taqiya ou koutmâne, qui est la dissimulation religieuse. Ainsi, plus jamais un chiite n’avouera son appartenance à la communauté en présence d’une multitude de sunnites ou d’autres »[6].
Avec la révolution iranienne de 1979, le chiisme a commencé à sortir de cet état de dissimulation. Quelques 40 ans plus tard, nous constatons qu’il a fait du chemin : l’Iran est présent directement ou par l’intermédiaire de proxys d’obédiences chiites, en Irak, au Yémen, en Syrie et au Liban. On peut aussi ajouter Gaza à cette liste, étant donné que le Hamas, bien que sunnite, soit fortement financé et influencé par l’Iran. Les pays arabes sunnites du Golfe ne s’y trompent pas. Ils considèrent que la politique expansionniste de l’Iran, tant sur le plan religieux que sur le plan géographique, sont une menace majeure pour eux, menace qui constitue une convergence d’intérêts avec Israël et qui a permis la signature des Accords d’Abraham avec les Émirats Arabes Unis et avec Bahreïn.
L’exportation de la révolution iranienne, telle que les services secrets allemands la décrivent, participe, conjointement aux initiatives militaires de l’Iran et aux initiatives de constitution d’un arsenal puissant (et sans doute également nucléaire), de ce renouveau chiite qui a attendu 13 siècles. Il faut donc bien comprendre qu’à l’échelle du temps de cette révolution, quelques dizaines d’années ne représentent pas grand-chose. La propagation du chiisme en Europe peut prendre longtemps. L’essentiel est qu’il soit en marche. Idem pour la fabrication d’armes nucléaires.
Le JCPoA prévoit un gel de 10 ou 15 ans ? Pas de problème, la révolution iranienne peut attendre et, durant cette période, continuer ne fut-ce que la recherche dans le domaine nucléaire[7] afin d’être prêt quelques années plus tard. Comme nous l’explique un proche du Guide Suprême, également un des dirigeants du centre stratégique Amman, Alireza Panahian en juillet 2020 : « jusqu’il y a 20 ans (…) les gens pensaient que l’Imam caché [le Mahdi], viendrait et régnerait sur la région. Nous pensions qu’il s’agirait d’un miracle, mais nous savons maintenant qu’il n’y aura pas de miracle. Cela requiert une force militaire (…). Nous disposons maintenant de forces militaires multinationales fortes. Nos implantations sont connues et nous avons des missiles en souterrain dans toute la région, prêtes à être lancées. Nous attendons juste la bonne occasion pour le faire. »[8]
Les négociateurs de Vienne qui tentent de renouveler le JCPoA de 2015 duquel les États-Unis étaient sortis en 2018, seraient bien inspirés de tenir compte des indications des services secrets allemands. Les clés du succès d’une négociation sont au nombre de deux : ne pas montrer son désir de conclure à tout prix, d’une part et connaitre les buts ultimes et l’échelle de temps de l’adversaire, d’autre part. Clairement, les négociateurs de 2015 avaient fait défaut sur la première clé. Espérons que ceux de 2021 s’améliorent sur la deuxième. Pour cela, sortons ce rapport des services secrets allemands au grand jour.
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[1] Voir le rapport intégral en allemand sur : https://verfassungsschutzberichte.de/bund/2020
[2] Page 221 de ce rapport
[3] Ibid.
[4] Joint Comprehensive Plan of Action : accord sur le nucléaire iranien conclu avec la communauté internationale en 2015.
[5] https://iranintl.com/en/world/exclusive-zarif-claims-soleimani-intervened-diplomacy-russia-wanted-destroy-jcpoa
[6] L’Islam contre l’Islam, Antoine Sfeir, 2013, Grasset.
[7] Voir texte de la Résolution 2213 page 11 § A 3 https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N15/225/28/PDF/N1522528.pdf?OpenElement
[8] https://www.memri.org/tv/alireza-panahian-deputy-head-iran-ammar-strategic-base%20-we-have-missiles-looking-opportunity-region-soldiers-give-lives
