La revanche des supplétifs séfarades de Netanyahou

Camp de transit de Maabara, Israël, 1950. Domaine public
Camp de transit de Maabara, Israël, 1950. Domaine public

Les citoyens ont le droit à la parole libre et à manifester pacifiquement quelles que soient leurs prises de position critiquables. Quand un régime essaie d’ôter la parole aux journalistes et de menotter et d’enfermer des hauts officiers de Tsahal, sous prétexte qu’ils contestent le Premier ministre, c’est qu’il commence à atteindre le fond. C’est surtout le signe que les Israéliens ont perdu leur confiance dans leur gouvernement.

Les citoyens ont le droit de manifester pacifiquement, quelles que soient leurs prises de position critiquables. Mais le plus choquant reste que cela n’aurait jamais pu avoir lieu si Netanyahou ne se servait pas de supplétifs séfarades pour faire la basse besogne. Il exploite leur désir de vengeance pour avoir subi, pendant des décennies, une discrimination d’État qui n’a jamais dit son nom. Comme un enfant battu se venge sur les siens propres, les séfarades ont trouvé aujourd’hui matière pour rendre gorge à ceux qui les ont brimés.

Alors la Gauche, ou ce qu’il en reste, à majorité ashkénaze, est ciblée parce qu’elle cherche à s’opposer au Lider Maximo et à son idéologie. Majoritaires au Likoud, les séfarades ont repris progressivement les places de ceux qui les ont écartés de la gouvernance depuis que leurs parents sont arrivés en Israël. Alors, n’étant pas convaincus de leur nouveau rang acquis à la force du poignet, ils se sentent contraints de faire du zèle, beaucoup de zèle, pour montrer qu’ils méritent leur intégration parmi l’élite du Likoud. Les orthodoxes séfarades du Shass les ont suivis depuis qu’ils ont coiffé au poteau leurs concurrents ashkénazes.

La hargne de Miri Regev, alias Myriam Siboni, n’a d’égale que celle du nouveau ministre de la police, Amir Ohana, qui s’en prend à un journaliste ou à un ancien haut officier de Tsahal, pour leur signifier que dorénavant les séfarades sont aux commandes et qu’ils doivent marcher droit. Jamais l’ancien ministre, Guilad Erdan, ne s’était comporté ainsi.

Miri Regev, Amir Ohana, David Amsalem, David Bitan et Miki Zohar se sont donné pour tâche de venger leurs parents, victimes d’une discrimination qui vient seulement d’être révélée officiellement par l’ouverture des archives nationales. Dans les années 1950 et 1960, le gouvernement d’alors avait planifié l’exploitation des Juifs d’Afrique du Nord.

Il aura fallu soixante-dix ans pour qu’en Israël, les langues se délient. Des faits, racontés par les protagonistes mais souvent démentis par les autorités, sont devenus une réalité douloureuse de l’histoire de l’immigration juive orientale. À la création de l’État d’Israël, sur injonction des dirigeants sionistes historiques –et notamment du premier d’entre eux, David Ben Gourion, le pays imposa une discrimination officielle à l’égard des Juifs originaires d’Afrique du Nord dans le but avoué de créer un sous-prolétariat juif. C’est pour cela que les séfarades, brimés pendant des années, ont rejoint en masse Menahem Begin en 1977 pour ne plus quitter le Likoud. Mais ce n’est pas une raison pour se comporter comme les dirigeants «soviétiques» de l’époque pionnière.

Pour des raisons démographiques et sécuritaires, il fallait peupler le désert du Néguev, face à Gaza. Pour des raisons économiques, des industries devaient être créées pour occuper des immigrants venus du monde entier. Mais certaines mesures discriminatoires, prises à haut niveau, ne furent appliquées qu’aux seuls originaires d’Afrique du Nord avec pour conséquence le sacrifice de deux générations de Séfarades.

Tout a commencé dans les années 1950 dans les villes du sud du Maroc et de la Tunisie, où de nombreux Juifs, très peu touchés par la modernité importée par le colonialisme, vivaient dans des conditions misérables. Le raisonnement des dirigeants Israéliens était étonnant : «Les Juifs de certains villages s’habillaient comme les Arabes, parlaient leur langue, mangeaient comme eux. Ils étaient donc des ennemis, comme les Arabes».

Il est vrai que rien ne distinguait les Juifs des autochtones arabes; on pouvait donc les traiter différemment des Européens, «plus civilisés». Mais au Maroc, ils avaient leur travail, leurs habitudes et leurs traditions religieuses, dans un pays qui les tolérait, parfois même les choyait. Ce ne fut pas le cas en Israël. Alors, pour consolider le pays, Israël n’hésita pas à créer un sous-prolétariat juif. En lorgnant sur les 200.000 Juifs marocains et les 50.000 tunisiens défavorisés, il était facile à l’Agence juive, de convaincre ces Juifs de réaliser la prophétie lue chaque année à Pessah (Pâque juive), «l’an prochain à Jérusalem», le rêve de tous ceux qui attendent le Messie.

Les délégués sionistes furent aidés dans leur propagande par les pogroms d’origine arabe en Afrique du nord. Le 5 août 1934, un pogrom exécuté par une foule musulmane fanatisée déferla sur le quartier juif de Constantine (Algérie). Pendant toute une journée, la foule avait égorgé et pillé impunément, faisant vingt-sept morts –dont vingt-cinq citoyens français juifs.

Le pogrom de Tripoli (Libye) en 1945 fut le plus violent massacre de Juifs en Afrique: entre les 5 et 7 novembre, plus de 140 Juifs ont été tués. Une série de pogroms eut également lieu les 7 et 8 juin 1948, au lendemain de la création de l’État d’Israël, dans les villes d’Oujda et de Jerada, au nord-est du Maroc, faisant quarante-deux victimes juives.

Ces attaques contre les Juifs ont permis aux délégués de l’Agence juive de disposer d’arguments pour pousser les Juifs à émigrer. Encore aujourd’hui, le risque islamiste est brandi en France pour conseiller aux Juifs de fuir un pays qui les protège et qui n’autorise pourtant aucun antisémitisme d’État.

Les immigrants, qui accostaient au port de Haïfa par dizaines de milliers, voulaient  réaliser le rêve sioniste mais ignoraient le protocole défini en secret par les autorités. Ils ne devaient pas rejoindre Jérusalem mais, entassés dans des camions pour parcourir des centaines de kilomètres jusqu’au désert du Néguev, ils devaient participer à la création des villes de Yeruham, Netivot et Dimona.

Yeruham, était à l’origine un camp de transit pour les nombreux Roumains arrivés en 1951, mais quand ceux-ci s’installèrent très vite dans les grandes villes du centre, ils ont été remplacés par les Juifs du Maroc. Les immigrants étaient transportés en pleine nuit pour éviter la contestation, mais face au désert dans lequel on voulait les parquer, beaucoup ont refusé de descendre des camions, arguant qu’on les avait amenés dans «un camp de la mort».

Ils n’avaient malheureusement pas le choix, sauf à être jetés à terre avec leurs baluchons; ils avaient découvert trop tard qu’on les avait bernés. Au lieu de Jérusalem, ils avaient été envoyés «au bout du monde, à droite». Leurs passeports, souvent un simple laissez-passer de voyage, leur furent confisqués pour empêcher tout retour au pays d’origine.

Le protocole d’intégration des Juifs du Maroc avait été conçu par des bureaucrates israéliens agissant sur ordre de David Ben Gourion, qui avait déclaré en 1949: «Nous avons conquis des territoires, mais ils n’ont pas, sans colonies, de valeur décisive; telle est la conquête véritable! L’avenir de l’État dépend de l’immigration». Le chef de département de l’Agence juive, Giora Yoseftal, avait consciemment créé ce camp de transit comme «une cité dans le Néguev, un désert, une région désolée qui offre un passage aux infiltrés et bandits de la bande de Gaza vers la Jordanie». Les archives le désignent aujourd’hui comme le concepteur principal du plan d’intégration des nouveaux venus, qui durent se contenter de tentes militaires ou au mieux de baraques de bois sans confort minimum.

Israël avait importé de la main-d’œuvre à bon marché en feignant d’ignorer que ces Juifs bénéficiaient au Maroc de l’école française de la République, qui permettait au plus grand nombre d’évoluer dans l’échelle sociale. Mais l’objectif était de maintenir un sous-prolétariat aux ordres des Ashkénazes. Une école primaire avait certes été installée à Yeruham, mais tous les jeunes sans exception n’avaient qu’une seule orientation imposée, quelles que soient leurs prédispositions: l’école professionnelle qui formait des ouvriers, ou l’école agricole pour les futurs travailleurs des champs.

Ces Marocains n’avaient pour avenir que le travail manuel, dans des usines de textiles ou de fabrication de bouteilles. Volontairement, aucun lycée n’avait été prévu: les études devaient s’arrêter au primaire même pour les enfants brillants. Tels furent les ordres de la nomenklatura ashkénaze, qui s’estimait en droit de choisir les immigrants privilégiés pouvant disposer des logements et des emplois.

Les Marocains ne faisaient pas partie de leur liste. À l’époque, l’unique syndicat, la Histadrout, faisait la pluie et le beau temps. Aucun contestataire ne pouvait quitter Yeruham sans se retrouver banni, boycotté par tous les employeurs de tout le pays, sur ordre du syndicat.

Les Juifs du Maroc ont subi une véritable discrimination, par opposition aux immigrés juifs de Pologne, arrivés en Israël dans les années 1956-1959. En octobre 1956, le Comité central du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) nomma Wladislaw Gomulka au poste de Premier secrétaire. S’ouvrait une période de dégel, bientôt suivie d’une recrudescence du climat antisémite dans la société. Les nouvelles autorités avaient alors assoupli les procédures d’émigration pour les citoyens polonais d’origine juive, qui furent autorisés à partir en Israël contre des fonds américains.

En Israël, ils reçurent un traitement de faveur, en étant autorisés à s’installer au centre du pays et non dans le désert du Néguev, que ce soit à Holon, à Ra’ananna, à Bat Yam ou bien à Tel-Aviv, où une partie d’entre eux a d’ailleurs été à l’origine de la création du quartier aujourd’hui huppé de Ramât Aviv, au nord de la ville, appelé non sans humour «Gomulkowo».

Les dirigeants juifs de l’époque se justifièrent en affirmant que les Marocains étaient «arriérés», au même titre que les Arabes. Leur erreur, volontaire, fut de ne donner aucune chance à la nouvelle génération, qui pouvait pourtant s’émanciper grâce à des études. Les «arriérés» restèrent des années dans des baraques de bois couvertes de tôle ondulée sous le soleil, attendant qu’un «immigrant privilégié meurt, pour récupérer son appartement». Ils n’avaient le droit de vivre que «dans une prison entourée d’arbres».

Tout a été planifié, écrit et enregistré sur des documents officiels, dactylographiés par les fonctionnaires scrupuleux de l’État. Ils avaient reçu des ordres d’en haut et, en bons «élèves soviétiques», ils les ont appliqués à la lettre. L’ouverture des archives a permis de connaître par le détail les mesures discriminatoires à l’égard des 200.000 premiers immigrants résignés du Maroc.

Contrairement à leurs parents, de jeunes Marocains ont tenté de se révolter en 1971 à travers le mouvement israélien des Blacks Panthers, créé par Saadia Marciano et Réouven Abergel, mais ils étaient mal structurés. Leurs manifestations de rue ont été réprimées avec violence par la police, un peu comme Amir Ohana réprime aujourd’hui les contestataires. L’histoire se répète dans l’autre sens. Une bonne propagande les avait assimilés à des délinquants, au même titre que l’ancien général Amir Haskel, menotté comme un vulgaire voleur de poules. Cette discrimination à l’égard des Orientaux dura des décennies, et persiste encore aujourd’hui dans certains secteurs du pays –sauf à l’armée.

Menahem Begin, le leader nationaliste du Likoud avait compris le problème: il s’appuya en 1977 sur cette communauté pour ravir le pouvoir aux travaillistes. Depuis, de nombreux Marocains eurent les honneurs du pouvoir, tel le premier d’entre eux l’ancien maçon David Lévy, devenu ministre des Affaires étrangères– et Gadi Eizenkot –ancien chef d’État-major de Tsahal. Les épisodes des années 1950 restent malgré tout gravés dans les mémoires de ceux qui ne pardonneront jamais aux élites ashkénazes d’avoir sacrifié l’avenir de leurs parents et grands-parents. Alors ils se vengent à leur façon en devenant les supplétifs zélés de Netanyahou au risque de détruire la démocratie en Israël. Singer les ashkénazes n’a jamais été une bonne politique.

Mise à jour du 28 juin
Certains lecteurs m’ont accusé de réveiller des vieilles querelles oubliées entre séfarades et ashkénazes alors que l’on sait qu’elles durent encore, certes dans certains milieux seulement. Le jour de la publication de mon article sur ces ressentiments, la querelle entre le ministre des finances Israël Katz et le député Miki Zohar a explosé au grand jour. Zohar lui avait signifié qu’il était en désaccord avec un large éventail des questions économiques.
Katz avait alors rabroué Zohar en lui rappelant qu’il était arrivé loin derrière lui aux primaires du Likoud. Le président de la coalition lui a répondu aussi sec «Malheur à l’arrogance ashkénaze, triste de voir Israël Katz descendre bas».
Et cela entre gens du même monde. On imagine les relations avec les pauvres immigrants, abandonnés au bout du monde, qui n’avaient personne pour les défendre.

Cet article s’inspire du film «Salah, c’est la terre d’Israël» qui a gagné le prix de la meilleure réalisation et de la meilleure enquête au festival Docativ – Festival international du film documentaire à Tel Aviv en 2017. Le film a été réalisé avec des documents officiels non contestable tirés des archives. Les créateurs du film: David Deri, Ruth Yuval, Doron Glazer

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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