La rentrée sociale en France ou le règne permanent de l’hybris…

Des drapeaux de la CGT accrochés dans une station de métro devant la Maison de la RATP à Paris, le 13 septembre 2019, lors de la grève des employés de la RATP contre le projet du gouvernement français de réformer le système de retraite du pays. Photo : Stéphane de Sakutin / AFP
Des drapeaux de la CGT accrochés dans une station de métro devant la Maison de la RATP à Paris, le 13 septembre 2019, lors de la grève des employés de la RATP contre le projet du gouvernement français de réformer le système de retraite du pays. Photo : Stéphane de Sakutin / AFP

Qu’est-ce que l’hybris ? C’est un terme qui possède un champ sémantique très large et qui s’applique dans bien des domaines, notamment celui de la politique et de la psychologie. Il signifie, en gros, la démesure, le déséquilibre, l’excès en tout genre. Et quiconque se donne la peine d’examiner le plus objectivement possible ce qui se passe dans ce pays, à chaque rentrée, voit ce terme grec s’imposer à lui.

Un autre terme ou plutôt une autre expression avait jadis, du temps du président Georges Pompidou, fait florès, à une époque où le parti communiste (plus de 25% à chaque scrutin local ou national) et la CGT faisaient la loi, ou presque. C’est l’expression délectation morose…

A chaque rentrée, les syndicats faisaient grève, il y avait toujours une raison valable (à leurs yeux) pour faire grève. Et un jour, alors que j’étais jeune étudiant, le chef de la CGT, Georges Séguy avait dit au sujet de Pompidou : « Ce septennat pourrait être de bien courte durée !« . Un véritable appel à l’insurrection ! Grâce au ciel, il n’en fut rien.

Avons-nous avancé dans la bonne direction, presque un demi siècle plus tard ? Avons-nous enfin apaisé les rapports sociaux entre employeurs et employés, entre l’Etat et les fonctionnaires ? A vrai dire, pas vraiment, si l’on scrute ce même jour, ce vendredi 13 septembre, moins de deux semaines après la fameuse rentrée.

Ceux qui ont pu entendre les radios ou regardé les chaînes de télévision ont cru assister à une veille de fin du monde : on affolait les populations en disant que la grève des transports allait être dévastatrice, pas de métro, pas d’autobus, rien, le désert… La plupart des citoyens de ce pays allaient se trouver projetés dans un immense chaos et la vie du pays tout entier allait s’en ressentir. Une certaine presse en vit et en fait ses choux gras, surtout ces fameuses chaînes d’information continue. Que voulez-vous ? Il faut bien trouver quelque chose pour tenir l’antenne ouverte nuit et jour.

Et tout ceci renforce cette impression de désordre, de démesure ; cela ressemble à un état préinsurrectionel. Et cela ne suffit pas puisque certains saisissent l’opportunité pour annoncer d’autres grèves à venir, comme si les Français n’avaient que cela à faire : se préparer à passer entre les gouttes, s’organiser pour vaquer à leurs occupations quotidiennes afin d’échapper à une possible paralysie du pays.

Dois-je étoffer mon argumentation en listant une partie des doléances de certains de nos concitoyens ? Les personnels médicaux des urgences, les augmentations de salaires des fonctionnaires, le dégel du point d’indice, les avocats, les enseignants, les médecins, et surtout une véritable grenade dégoupillée sous les pieds du gouvernement : la réforme des régimes spéciaux des retraites…

Une petite remarque avant d’aller plus loin : dans ce pays en gésine d’une réforme fiscale, toujours souhaitée mais jamais réalisée, les salariés que nous sommes tous n’acceptent pas une réduction de leur niveau de vie. Or, les temps ont changé, on ne peut pas vivre éternellement au dessus de ses moyens. La dette a atteint des niveaux qui menacent notre équilibre intérieur.

Or, vu la mentalité du Français moyen et surtout le manque de courage de tous les gouvernements depuis plus de quatre décennies, personne n’a osé affronter la dure réalité et surtout dire au pays la vérité sur notre état économique et financier.

L’actuel gouvernement, quant à lui, semble faire preuve d’une grande prudence en remettant à plus d’un an le vote effectif de la réforme des régimes spéciaux, lesquels, on l’oublie souvent, existent depuis un peu plus de soixante-dix ans… Comment voulez-vous faire passer une telle pilule à des gens qui considèrent déjà qu’on les fait travailler plus longtemps tout en réduisant leur rente à venir ?

L’actuel président de la République a enfin bien senti le pays puisqu’il a procédé à un subtil changement : plus d’âge de départ à la retraite mais bien la durée des années de cotisations… Pas sûr que le peuple comprenne ni qu’il se rallie à ce changement de pied !

Alors, comment en sortir ? Comment faire pour que tous les Français se sentent bien, retrouvent confiance en eux-mêmes et en l’avenir ? Comment faire pour qu’ils ouvrent les yeux et comprennent qu’ils ne sont pas si malheureux que cela puisqu’ils peuvent se faire soigner, presque sans bourse délier, quand ils ont aussi une assurance mutuelle ? Bref, toutes ces dépenses sociales qui n’existent que chez nous ?

Nous souffrons aujourd’hui d’un effet d’accumulation : je me souviens d’un discours du président Giscard d’Estaing où il parlait d’une société duale, c’est-à-dire de deux France guère logées à la même enseigne. Une réalité que les Français détestent congénitalement. A leurs yeux, l’idéal de l’égalité se confond, sans qu’ils s’en rendent compte, avec l’égalitarisme… Vous voyez d’ici, les déformations, les erreurs et les conflits qu’une telle confusion peut générer.

C’est aussi un pays où l’on ne supporte pas que le voisin soit mieux loti que soi. Le meilleur exemple en est l’impôt sur les grandes fortunes ou les signes extérieurs de richesse. Un exemple : même si cet impôt ne rapporte pas grand chose, même s’il  éloigne de l’Hexagone des contribuables fort intéressants, l’opinion publique ne veut pas en démordre, comme s’il était interdit de réussir honnêtement en affaires ou à la bourse…

C’est une question de climat, de mentalité. Il suffit de voir comment les piétons scrutent les belles voitures de luxe à l’arrêt, à chaque feu rouge, dans le seizième arrondissement, pour n’en citer qu’un seul exemple.

Mais il ne faut pas instruire à charge, exclusivement. Après tout, un être humain a le droit de s’inquiéter pour son avenir, donc pour sa retraite ; le problème n’est pourtant pas celui de la générosité ou de la prodigalité : on ne peut pas distribuer ce qu’on n’a pas. Le budget de la France est ce qu’il est et les billets de cent euros ne sont pas extensibles à l’infini. Et il y a aussi l’œil de Bruxelles qui ne tolérera pas des déficits excessifs.

Alors, comment faire ? J’avoue mon ignorance et mon incompétence. Que le pays soit assez malade de toutes ces contradiction, nul ne peut en douter et le cas des gilets jaunes est là pour nous le rappeler. La question qui se pose est de savoir si l’homme jeune qui nous gouverne a bien compris l’action de cette France qui manifeste sans discontinuer depuis des mois…

Le pouvoir actuel aurait tort de se croire sorti d’affaire. Ce ne sont pas les quelques one man shows du président qui auront réglé cette affaire. Il existe hélas une fracture qui attend d’être soignée. Et par autre chose que de la communication. Il faut une politique, une vraie, et celle-ci ne peut être fondée sur la Vérité.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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