La récolte

Des manifestants israéliens tenant des drapeaux israéliens se tenant sur un pont pour manifester contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son gouvernement pendant les vacances de Souccot à Hefer Valley, en Israël, dimanche 4 octobre 2020. (Photo AP / Ariel Schalit)
Des manifestants israéliens tenant des drapeaux israéliens se tenant sur un pont pour manifester contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son gouvernement pendant les vacances de Souccot à Hefer Valley, en Israël, dimanche 4 octobre 2020. (Photo AP / Ariel Schalit)

Voilà. Nous célébrons la fête de Soucot.

Une fête joyeuse qui clôt le cycle des fêtes du début du calendrier juif et qui coupe avec la solennité du début pour faire place a plus de légèreté.

Pas cette année.

Cette année chacun devra rester dans sa propre souca, ne pas inviter d’amis ou de famille. Ceux qui n’ont pas de souca ne pourront se rendre dans une grande souca publique comme il y en a partout en Israël d’habitude.

Cette année nous vivrons la fête sous le signe du confinement et des restrictions.

Sacrée ironie tandis que cette fête symbolise justement l’incertitude, la temporalité de toute chose et la vulnérabilité inhérente à l’être humain, ce que ces constructions frêles et temporaires que sont les soucot, doivent nous rappeler…

En Israël cette période est habituellement une période conviviale donnant lieu à des invitations des rassemblements, les enfants étant en conges scolaires également. L’on comprend dès lors qu’en période de pandémie des limitations aient été nécessaires.

Oui mais voilà, le cœur n’y est plus. La confiance a disparu. Le peuple n’est pas convaincu que cette démonstration de force va nous sortir de cette folie.

Les devantures de magasins affichant les panneaux à louer ou à vendre font légion désormais et une émission satyrique en a d’ailleurs fait un sujet en mettant en scène un commerçant vendant les affiches, se réjouissant de sa bonne fortune…

Il est vrai que l’herbe ne semble pas être plus verte chez le voisin, aucun leader ne semble être à la hauteur de ce défi mondial.

Mais je vis ici et je suis désemparée de constater cet engrenage infernal, car à la crise sanitaire et économique s’ajoute ici une crise sociale qui ne semble pas s’essouffler, bien au contraire.

A chaque carrefour, chaque pont, des Israéliens de tout acabit viennent chaque jour demander le départ de notre Premier ministre Benyamin Netanyahou.

Il ne s’agit pas de grandes manifestations comme celles devant son bureau à Jérusalem. Non. Ce sont des grappes de citoyens venus par petits groupes ou seuls, qui viennent chaque jour.

J’ai du me rendre a Tel Aviv « grâce » un rendez vous médical, sésame pour passer d’une ville à une autre, et sur le chemin de retour j’ai pu constater l’étendue du mouvement. Pas un seul carrefour, pas un seul pont sur l’autoroute sans un petit groupe de personnes venus brandir leur mécontentement.

A l’entrée de ma ville (que l’on peut qualifier de ville de banlieue tranquille) des citoyens respectant religieusement port du masque et distanciation sociale. Ce qui frappe le plus, tout au moins pour celui qui veut bien sortir du cliché des manifestants anarchistes, c’est le profil des manifestants.

Loin des festivités et de quelques dérives que l’on a pu voir sur les vidéos montrant certaines grosses manifestations, les manifestants sont des membres de la classe moyenne israélienne. Certains doivent être certainement affiliés à des partis politiques, mais pas tous.

Beaucoup de simples citoyens qui s’inquiètent de la tournure des évènements dans ce pays, et qui réclament le départ du Premier ministre.

Certains sont d’anciens fidèles de Bibi mais ils ne comprennent plus celui qu’ils ont élu. Ces derniers jours en effet, à en suivre les discussions au Gouvernement et à la Knesset, les uniques sujets de préoccupation des Israéliens étaient le droit de manifester et le droit de prier a la synagogue.

Alors que les commerces ferment les uns après les autres. Que beaucoup sont retournés en chômage technique. Que les enfants sont désormais astreints à être rivés à leur écran d’ordinateur, creusant ainsi d’autant plus le fossé avec la lecture et la sociabilité.

Alors cette prise d’otage des préoccupations des Israéliens et l’obsession qu’a démontrée notre premier ministre à vouloir empêcher toute manifestation ont été indécentes. Et ont convaincu beaucoup de descendre de leur propre chef pour aller manifester sur les ponts et les carrefours.

Nous célébrons Soucot appelée également fête des récoltes. Encore une ironique coïncidence.

Je ne suis toujours pas prophétesse, je n’ai aucune idée de ce que demain nous apportera, ni quel individu pourra rassembler le peuple d’Israël et apporter une alternative sérieuse pour sortir de ce désastre. Mais je crois à la responsabilité collective.

Nous avons les dirigeants que nous méritons. Parce que nous les avons élus, parce que nous n’avons pas voté aux élections, parce que nous avons considéré qu’étant « tous pourris » la politique n’était pas digne d’intérêt.

Et aujourd’hui beaucoup se réveillent intrigués de voir apparaitre dans le monde des populistes et une tendance à l’autoritarisme assez répandue.

La politique est une responsabilité collective dont beaucoup se sont déchargés sur d’autres en arguant d’un manque d’intérêt. Pourtant la politique est justement l’intérêt de tous, la gestion du bien public, des relations entre humains dans une société.

Comment ce pouvoir a t-il pu être abandonné ? Parce « tous pourris » ? Belle excuse ! Fausse s’il en est car il existe des politiciens, des députés, des attachés politiques qui se sentent investis d’une mission publique pour le bien de tous.

Alors j’espère que ce réveil citoyen sera vraiment suivi d’effets en pratique. Et pas seulement par un changement de gouvernement. Mais par un changement de mentalité citoyenne.

Que les électeurs s’intéressent réellement aux programmes des candidats et les lisent dans le détail au delà des slogans ou des pathétiques « débats » télévisés. Que la responsabilité ne soit pas uniquement une charge incombant aux politiciens mais à toute la société.

Que nous prenions en charge notre destin et le façonnions comme nous le désirons, en débattant, en échangeant sur les solutions qui s’offrent. Et je ne parle bien évidemment pas de la chimère de la démocratie directe. Non. Une démocratie représentative dont les représentants sont élus pour un programme et non pour un slogan ou un charisme.

En attendant nous sommes condamnés à récolter un confinement.

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah
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